C’était il y a 20 ans, c’était un autre monde.

En 1992, j’avais tout juste 20 ans, et n’étais pas encore out. Je ne savais même pas exactement ce que je voulais. Je vivais en dehors du monde gai, des débats qui l’agitaient, des combats qui l’animaient, des tragédies qui le décimaient. Je ne connaissais tout ça qu’à travers le prisme réducteur de la télévision et des grands titres de la presse généraliste.

Vingt ans après, tant de choses ont changé, pour moi et pour notre « communauté ». Mon parcours et mon engagement personnel m’ont conduit à m’insérer et à m’intéresser à ces groupes. Et mes activités associatives m’amènent aujourd’hui à me replonger dans la presse gaie actuelle ou passée. Dépouiller les journaux d’hier me donne l’occasion de revivre a posteriori cette histoire avec un regard plus aguerri ; parce qu’il signifie aujourd’hui des tas de choses pour moi-même, et aussi parce que je regarde ce passé à la lumière de tout ce qui est arrivé depuis. L’étude des anciens numéros du Gai Pied me permet en quelque sorte de revivre cette histoire par procuration et de participer au devoir de mémoire collective. Ce travail montre combien depuis 20 ans les choses ont changé, et combien en même temps tant de questions restent à ce jour encore ouvertes…

En 1992, l’Europe et le monde occidental se reconstruisaient. L’ex-URSS redevenait peu à peu la Russie, RFA et RDA reformaient peu à peu une seule et même Allemagne, l’ex-Yougoslavie comptait ses innombrables morceaux… En France, Mitterrand mettait fin début avril à la courte expérience Edith Cresson et nommait Pierre Bérégovoy à Matignon, avec la mission de sauver ce qui pouvait l’être avant des élections législatives à venir qui s’annonçaient pour le moins difficiles… Les listes de victimes de sida s’allongeaient de jour en jour…

En 1992, Véronique Neiertz, médiatique Secrétaire d’Etat aux Droits de la femme, se prononçait pour l’installation de distributeurs de préservatifs dans les lieux publics, et notamment dans les lycées. Dans le même temps, Pierre Bérégovoy, nouveau Premier ministre, faisait annuler une campagne publicitaire sur la contraception et les préservatifs destinée aux jeunes. Son ministre de l’Education, Jack Lang, ramait face aux acteurs de la lutte contre le sida, leur montrait sa méconnaissance des structures existantes, et finissait par promettre d’inciter les chefs d’établissements scolaires à faire de la prévention. Les associations durent se contenter de cette avancée : son prédécesseur, Lionel Jospin ne voulait carrément rien entendre sur le sujet…

En 1992, une circulaire interministérielle autorisait enfin associations et établissements à promouvoir la prévention. Jusque là, les lieux qui distribuaient des capotes et installaient des affiches de prévention, les saunas notamment, étaient verbalisés, voire menacés de fermeture, pour incitation à la débauche ! On comprend mieux pourquoi les premiers résultats de l’opération « Préservatifs à 1 franc » (0,15 € pour ceux qui ne se souviendraient plus de notre ancienne monnaie) lancée par Christophe Dechavanne étaient plus que mitigés. Christophe Dechavanne était jeune et populaire, son émission « Ciel mon mardi ! » cassait la baraque (à l’époque, la grande perche à ses côtés s’appelait Sophie Favier, mais c’est une autre histoire), mais les pharmaciens ne jouaient guère le jeu et certains parlèrent même de flop…

En 1992, une certaine Christine Boutin, députée des Yvelines, accordait un grand entretien de 4 pages à Gai Pied Hebdo. Son fond de commerce était déjà là : « Pour moi, la sexualité n’est pas quelque chose de diabolique. Au contraire, c’est quelque chose de formidable. […] Vous savez, moi personnellement, quand je me suis mariée et que j’ai eu des enfants, j’ai pensé que si l’un d’entre eux était homosexuel, ce serait la pire des choses. […] Depuis, j’ai rencontré des homosexuels. […] Si j’avais un fils homo, aujourd’hui, je suis certaine que j’aurais les bras ouverts pour l’accueillir plutôt que fermés pour le rejeter. […] Je ne condamnerais pas un jeune qui utiliserait le préservatif. Ce n’est pas mon objectif. Mais les limites humaines me font douter de l’efficacité de ce moyen de prévention. »… Pendant ce temps, Paco Rabanne ne prévoyait pas encore la fin du monde, mais voyait dans le sida une « punition divine » !

En 1992, Internet n’existait pas encore pour le grand public, et les Français surfaient sur Minitel. Les gais étaient dans le collimateur de France Télécom qui prévoyait de taxer les messageries roses de 50%, puis faisait le ménage sur ses lignes en coupant certains services « contraires aux bonnes mœurs » ; ULLA pouvait sévir, mais le 3615 BOY était déconnecté… Le retour à la morale sévissait aussi à Tours où Mlle Gautras, adjointe au maire, refusait de louer une salle du Parc des Expositions à l’association Point Gay, qui voulait y organiser une fête au profit de la lutte contre le sida : « L’homosexualité, ce n’est pas dans la nature de l’homme, ce pourquoi l’homme est fait. »

En 1992, lors du procès sur le sang contaminé, anciens ministres et autorités estimaient qu’ils ne savaient pas et ne pouvaient prendre de vraies décisions, qu’ils n’étaient ni responsables ni coupables… Le Conseil de l’Ordre des médecins se déclarait favorable au dépistage obligatoire du sida, notamment dans le cadre des examens prénuptiaux ou prénataux, ou lors de l’incorporation au Service militaire (à l’époque, tous les jeunes hommes devaient encore donner quelques mois de leur vie pour servir sous les drapeaux). Les associations y étaient farouchement opposées, appuyées par le Haut comité de santé publique, la Ligue des droits de l’homme, le Conseil national du sida, Médecins sans frontières. Après moult tergiversations, le gouvernement, par la voix de Bernard Kouchner (alors ministre de la Santé), se prononçait finalement contre…

En 1992, trois députés PS, Jean-Yves Autexier, Jean-Pierre Michel et Jean-Michel Belorgey, déposaient un projet de loi instaurant un Contrat d’Union Civile. Le gouvernement renâclait finalement à un tel projet, appuyé pour une fois par l’opposition, portée notamment par Philippe de Villiers, ou par Pascal Clément qui ne voyait là qu’une « singerie ». 72% des Français se déclaraient pourtant déjà favorables à une égalité des droits entre les concubins hétéro et homo (sondage Ipsos/GPH). La Norvège, elle, préparait sa loi en faveur du partenariat homosexuel… De nouveau en France, un nouveau projet de loi sur la bioéthique interdisait aux femmes seules de bénéficier de l’insémination artificielle ou de la fécondation in vitro…

En 1992, l’OMS rayait l’homosexualité du Codex international des maladies… Au Vatican, un certain Mgr Ratzinger, responsable de la Congrégation de la foi, publiait une nouvelle directive contre l’homosexualité… L’Ile de Man dépénalisait enfin l’homosexualité à l’issue de longs débats et après que la police ait mené un dernier raout d’honneur en relançant la chasse aux pédés jusque dans les toilettes publiques, provoquant le suicide de deux hommes…

En 1992, ceux que l’on n’appelait pas encore les « people » s’emparaient de la lutte contre le sida ; 27 artistes français sortaient l’album « Urgence », dont les bénéfices iraient à l’Institut Pasteur… Antenne 2 organisait « Sida Urgence », une grande émission de quatre heures en prime-time… TF1, elle, tergiversait, déprogrammait sine die puis diffusait finalement « La pudeur ou l’impudeur », film autobiographique où Hervé Guibert filmait son sida… Cyril Collard présentait ses « Nuits fauves »…

En 1992, Bristol Meyers Squibb mettait sur le marché un nouvel antiviral, la stavudine… Le samedi 4 avril, Act Up organisait une Journée du Désespoir à travers Paris : banderoles et cornes de brume à la gare de Lyon puis à Saint-Lazare ; distribution de capotes et exposition d’un mannequin dans un linceul entouré de bougies à Barbès ; fausse tombe et die-in à l’entrée du Père Lachaise ; nouveau die-in et enchaînement aux portillons d’accès au métro aux Halles ; eau rouge sang dans les fontaines de l’avenue de l’Opéra ; sit-in final et mime de l’agonie d’un malade au pied de la Pyramide du Louvre…

En 1992, Oliviero Toscani photographiait un malade du sida sur son lit de mort pour une pub Benetton… Les lingettes Korette se présentaient comme « antivirus HIV/sida » ; le tribunal correctionnel en décidait autrement… Pedro Almodovar sortait « Talons aiguilles » et gagnait ainsi peu à peu les faveurs du grand public… La toute première Europride se déroulait à Londres…

En 1992 à Paris, la Gay Pride réunissait entre 5000 marcheurs ; bien loin des 10.000 attendus… Après un an d’existence difficile, la MH (Maison des Homosexualités) accueillait de nouveaux responsables, désireux d’en faire un véritable centre gai… Le IVème Salon de l’homosocialité voyait défiler des milliers de visiteurs au Cirque d’Hiver et « mariait » le chanteur Eric Morena (Ô mon bateau) et son compagnon… Le sauna Continental Opéra fermait ses portes après 16 ans de bons et loyaux services…

En 1992, la France se réveillait avec le décès d’Hervé Guibert. Le carnet noir s’allongeait. La communauté pleurait tour à tour Jean-Pierre Joecker (créateur de la revue « Masques »), Michel Bena (réalisateur du « Ciel de Paris » et ancien assistant d’André Téchiné), Dominik Le Fers (militant au sein du groupe Pin’Aides), Alberto Cardin (poète et romancier espagnol), Dietmar Bolle (créateur des rencontres internationales des séropositifs), Marc Régnard (trésorier et secrétaire général d’Actions Traitements), Gilles Barbadette (journaliste à GPH et romancier), Michael Pollak (sociologue), Jean-Florian Mettetal (médecin, directeur de la rédaction du « Journal du sida »)… Outre-Atlantique, Anthony Perkins décédait lui aussi du sida.

Le 6 mars 1992, Gai Pied Hebdo lançait une nouvelle formule. Le 22 octobre, le journal baissait le rideau. Un des acteurs de notre mémoire commune disparaissait donc après plus de 13 ans de témoignage de l’évolution de la société et de la vie homosexuelle en France et dans le monde. Parcourir aujourd’hui tous ces anciens numéros permet de se replonger dans les années noires du sida, mais aussi dans une histoire des combats, toujours actuels, pour l’affirmation de nos droits et de notre place, dans une histoire de notre culture et de nos actions. Même si nous ne les avons pas tous directement vécus, tous ces événements sont aujourd’hui gravés dans notre mémoire commune et dans notre identité.

A suivre…