Que nous reste-t-il de 1991, centième anniversaire de la mort d’Arthur Rimbaud ? Pour le grand public, on évoquera avant tout la première Guerre du Golfe, la fameuse opération Tempête du désert et la percée médiatique de CNN. Et pour la France, les 10 ans de présidence Mitterrand et une femme à Matignon, cette Edith Cresson aux formules malheureuses qui ne fera finalement qu’un passage éclair rue de Varenne. Et pour nous ? Retour sur l’année 1991 au jour le jour, au travers des anciens numéros de Gai Pied Hebdo…

En 1991, donc, l’armée de papa Bush était partie délivrer le Koweit et inquiéter Saddam Hussein, entraînant ses alliées occidentales. Les armées américaine et britannique admettaient dans leurs rangs les gays et lesbiennes qu’elles chassaient en temps de paix ; la chair à canon n’avait apparemment d’un coup plus de mœurs. Les lesbiennes et gays britanniques se mobilisèrent en masse lors de manifestations de protestation. Les associations LGBT israéliennes mirent leurs activités militantes en stand-by. Les associations françaises, elles, restaient relativement silencieuses sur la question. Jacques Gaillot, encore archevêque d’Evreux, publiait un livre où il s’opposait à ce conflit et à ceux qui s’en réclamaient…

En 1991, outre-Manche, Lady Thatcher quittait le 10, Downing Street, mais publiait juste avant de partir un décret d’anoblissement de Ian McKellen, acteur ouvertement gay. Le nouveau Premier ministre, John Major, recevait quant à lui un représentant de la communauté homosexuelle. Le 1er décembre, Lady Di, encore loyale et fidèle épouse, prenait part à une conférence consacrée à l’information des jeunes sur la séropositivité et le sida, s’attirant moult critiques qui ne voyaient pas là le rôle d’une future reine ; ça tombe bien, elle ne serait jamais reine… A Londres toujours, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence fêtaient le premier anniversaire de leur Couvent et canonisaient le cinéaste homosexuel Derek Jarman… Comment s’étonner après tout cela que chez nous, notre nouvelle Premier ministre déclare que 25% des anglo-saxons étaient homosexuels ? Ambiance ! Elle ajoutera au passage que « un homme qui ne s’intéresse pas aux femmes est en quelque sorte un petit peu estropié […] Je pense que l’hétérosexualité est ce qu’il y a de mieux, l’homosexualité est différente, marginale ». Edith Cresson n’aura finalement pas le temps de développer davantage ses thèses passionnantes : quelques mois plus tard, elle sera renvoyée…

En 1991, tout le monde pétait un peu les plombs. Sur France Inter, Francis Lalanne s’en prenait violemment à Hélène Hazéra qui avait osé critiquer son dernier spectacle dans les colonnes de Libé : « Il faut que vous sachiez qui est Hélène Hazéra. C’est un travelo […] S’il était en face de moi, je lui ferais bouffer ses couilles et comme ça il serait vraiment une fille ». Classe ! Depuis, Francis ne chante plus mais parle aux arbres, sans qu’on soit certain qu’il aille beaucoup mieux… Toujours en France, le président de l’Académie nationale de pharmacie (le Professeur German, mais est-il nécessaire de le nommer ?), définissait les gais comme « une population qui utilise une muqueuse fine, fragile et très perméable, à des fins qui ne sont pas les siennes. On les appelle personnes à risques pour couvrir ainsi pudiquement toutes ces dépravations. […] Les virus ont toujours joué leur rôle de tueurs, mais cessons d’être leurs complices. » ; le Ministre délégué à la Santé, Bruno Durieux, finira par demander officiellement sa démission… A Chypre, l’archevêque Chrysostomos décrétait l’excommunication pour tous ceux qui s’adonnaient aux « relations contre nature »…

En 1991, certains déjà avaient des problèmes existentiels avec le préservatif. En Pologne, le vice-ministre de la Santé se déclarait contre son usage, au nom de ses convictions religieuses ; pour lui, le sida se propageait surtout par des contacts homosexuels, déviants ; il sera limogé. En France, dans sa chronique en dernière page du Monde, Claude Sarraute déconseillait elle aussi l’usage de la capote, mais, pour sa part, au nom d’un prétendu trait d’humour bien difficile à déceler… Notre Johnny Hallyday national lui aussi semblait avoir quelques problèmes avec l’humour : il faisait annuler une campagne d’affichage pour la promotion de la capote, qui avait osé le slogan « Ah que avec moi une femme elle se sent protégée ».

En 1991, le gay et la lesbienne acquerraient un peu plus de visibilité et accédaient au prime-time à la télévision ; la ménagère pouvait commencer à frissonner. M6 osait un téléfilm américain (« Toi, mon fils ») mettant en avant un héros adolescent homo et fier de l’être puis un numéro « Spécial gais » du mythique magazine « Culture Pub ». Canal + nous offrait carrément une « Nuit rose ». Et la pub mettait en scène un mec court vêtu, tout en muscles, batifolant dans les vagues : Dim pour Hommes inventait le spot homo-érotique… Sur les ondes, Henri Maurel reprenait et restructurait FG, qui s’appelait encore Fréquence Gaie et reprenait sa diffusion à Paris…

En 1991, la vie gay avait déjà des lieux à elle. Après Paris, c’était au tour de Lyon d’inaugurer sa Maison des Homosexualités. A Paris, un premier « Club hôtel gai » ouvrait ses portes, à côté du Central. Dans la nuit du 10 janvier, par contre, un incendie d’origine accidentelle détruisait le sauna King Night, causant la mort de deux clients. A Nantes, un arrêté municipal contraignait les sex-shops à fermer leurs portes dès 22 heures. A Dijon, le Préfet de police invoquait une histoire de licence de débit de boissons pour interdire la seule soirée dansante bimensuelle homosexuelle. A Amiens, une circulaire de la police municipale recommandait le contrôle d’identité et le fichage des homosexuels sur les lieux de drague…

En 1991, peu de gouvernements se révélaient très gay-friendly. La Grande-Bretagne renforçait son appareil législatif de répression de l’homosexualité ; la Clause 25 transformait 3 catégories d’actes homosexuels consentis en crimes graves, dont les tentatives de rencontres dans les lieux publics avec l’intention d’avoir des relations sexuelles : sourires, clins d’œil, bavardages, échanges de noms ou de numéros de téléphone étaient désormais prohibés, mais uniquement pour les homos… En URSS, malgré la glasnost, les homosexuels étaient encore jetés en prison, envoyés dans des camps ou enfermés dans des hôpitaux psychiatriques. Si les autorités soviétiques avaient interdit « Tema », le premier journal gay du pays, des militants récidivaient malgré tout en publiant « Risk », dont la diffusion devait rester clandestine… La Lituanie décidait de maintenir l’article 121 de l’ancien code pénal soviétique, qui condamnait l’homosexualité… Dans l’Ile de Man aussi, la répression antigaie atteignait de nouveaux sommets : de nombreux homosexuels étaient arrêtés pour avoir eu des relations homosexuelles, même consenties ; la police menait une véritable traque, et la police impliquait une cinquantaine de gays… Malgré ses promesses, le gouvernement irlandais tergiversait lui aussi à légaliser l’homosexualité… A Belgrade, l’association Arkadia lançait un appel à l’Ilga et rappelait que les régimes totalitaires serbe et croate s’en prenaient aux homosexuels, aux juifs et aux tziganes… Amnesty International n’avait sans doute d’autre choix que d’accepter finalement de prendre en considération dans ses rapports les personnes emprisonnées pour cause d’homosexualité…

En 1991, si Serge Gainsbourg tirait sa révérence, suivi de Tom of Finland, de jeunes talents faisaient leurs premières armes. Un jeune cinéaste israélien, Eytan Fox, réalisait « La perm », un court-métrage qui ébranlait déjà les valeurs militaires quand le héros, par l’intermédiaire d’un lieutenant homosexuel, découvrait sa propre ambiguïté sexuelle. Aux Etats-Unis, Gus Van Sant sortait son troisième long métrage, « My Own Private Idaho ». Jeff Stryker, acteur porno star, diversifiait quant à lui ses activités en vendant un gode moulé sur sa bite défilant pour Thierry Mügler

En 1991, Internet n’existait pas encore vraiment, et les français surfaient sur Minitel. Mais les autorités semblaient craindre les effets pervers du petit cube marron : la députée Christine Boutin avaient fait voter une première taxe de 30% sur les services dits « pornographiques » et le Ministre du Budget Michel Charasse voulait surtaxer encore davantage les messageries roses. La presse aussi était menacée : la commission paritaire décidait de soumettre les revues érotiques à la même TVA que les revues pornographiques, soit 18,6%, au lieu des taux réduits de 2,1 et 7% dont elles bénéficiaient jusqu’alors. Presse toujours, Gai Pied Hebdo était exclu de l’opération « La semaine de la presse » : le magazine ne pouvait être envoyé gratuitement dans les lycées qui en auraient fait la demande…

En 1991, les relations restaient tendues entre partenaires de la lutte contre le sida. Lors du colloque « Homosexualités et sida », Act Up-Paris s’en prenait violemment à Dominique Charvet, directeur de l’Association Française de Lutte contre le Sida, et tentait même de la menotter. L’AFLS qui réunissait pourtant les associations de lutte pour essayer de répondre aux multiples problèmes juridiques posés aux personnes atteintes par le VIH. Le rapport Jolivet, sur les relations entre clients séropos et compagnies d’assurance, agitait les débats.

En 1991, les associations tentaient de poursuivre la lutte. Sur fond de guerre civile, l’association yougoslave Rosa Klub s’efforçait d’organiser des soirées hebdomadaires et d‘éditer une revue militante. L’International Gay and Lesbian Human Rights Commission, association de San Francisco, se mettait en tête de mettre de pied une gay pride américano-soviétique sur la Place Rouge ! Après 4 ans de combats, Agora-Forum annonçait son intention de se dissoudre, faute de volontaires. Bernard Sellier, Jean-Paul Montanari, Jean-Paul Pouliquen, Hervé Liffran, Michel Heim, Audrey, Gérard Bach, Blaise Noel, Alain Leroi, Patrick Cardon, André Tiraboschi, Claude Courouve, Geneviève Pastre, Françoise Renaud, Christian de Leusse, Claude Lesselier : en mars, Gai Pied Hebdo dressait le portrait des militants LGBT français emblématiques du début des années 90…

En 1991, Gai Pied Hebdo, toujours, animait la vie gay. En mars, le journal organisait le IIIème Salon de l’homosocialité au Cirque d’Hiver, et emportait un grand succès : plus de 60 organisations et associations, des milliers de visiteurs, et même un Ministre (Jack Lang). Quelques mois plus tard, le journal invitait le New York City Gay Men Chorus pour un concert exceptionnel au profit de Aides. En juin, plus de 5000 homosexuels et lesbiennes défilaient à Paris pour la Gay Pride…

En 1991, l’idée de couple homosexuel avançait, lentement. La République tchèque élaborait un projet de partenariat civil pour les gais. Pour la Saint-Valentin, la mairie de San Francisco remettait plus de 400 certificats de concubinage homosexuel. Au Pays-Bas, treize municipalités ouvraient leurs « registres des mariages » aux couples homos. En France, le député PS Jean-Pierre Michel souhaitait déjà déposer un projet de loi sur le partenariat entre hommes ou entre femmes. Le Parti Socialiste présentait même un « projet de société pour l’an 2000 », qui incluait les droits des homos et le partenariat gay…

En 1991, une puissante vague d’outing traversait les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Pete Williams, adjoint et porte-parole du Secrétaire de la Défense à Washington, voyait son homosexualité révélée. Tom Duane, candidat à un siège de député à New York, était pour sa part contraint de révéler sa séropositivité… Au Mexique, à force de lobbying et de protestations des ligues de moralité, le maire de Guadalajara annulait finalement la 13ème conférence internationale de l’Ilga, qui devait se tenir pour la première fois dans un pays en voie de développement… En France, le mouvement hip-hop Zulu Nation lançait un tract homophobe contre Georges Lapassade, enseignant à l’Université de Saint-Denis et ex-militant du Fhar…

En 1991, à l’Assemblée Nationale, la cause LGBT avançait à petits pas. Les députés rejetaient finalement les propositions du Sénat visant à pénaliser la transmission du sida, ainsi que les rapports homosexuels consentis avec des mineurs de 15 à 18 ans. Toujours au Palais Bourbon, le Secrétaire d’Etat chargé des Anciens Combattants et des Victimes de guerre, André Méric, attribuait aux homosexuels déportés les mêmes droits à réparation que les autres déportés. Ceci alors que les pouvoirs publics, nationaux comme locaux, restaient encore très réticents à reconnaître officiellement l’homosexualité comme motif de déportation. En avril, pour la première fois, l’association Mémorial de la Déportation Homosexuelle pouvait néanmoins déposer une gerbe de fleurs en mémoire des homosexuels déportés auprès du monument commémoratif à Paris…

En 1991, la société s’organisait en matière de sida et de vie quotidienne. Confort du patient ou, déjà, mesures d’économies pour la Sécu, les médecins généralistes se voyaient accorder le droit de renouveler eux-mêmes les ordonnances d’AZT sans obliger les malades à se rendre systématiquement en milieu hospitalier. A Paris, le service « SOS Préservatif » promettait quant à lui des livraisons à domicile, 24h/24. En novembre, la justice finissait par incarcérer le « bon docteur » Jean-Olivier Miesch qui prescrivait aux malades du sida un simple anti-inflammatoire, en leur promettant une guérison quasi-miraculeuse…

En 1991, Arnaud Marty-Lavauzelle était nommé Président de Aides, et la star du basket américain, Magic Johnson, annonçait sa séropositivité.

En 1991, enfin, avec un cynisme tout administratif, la Direction générale de la Santé disait dans un rapport que la progression des chiffres du sida était « conforme aux prévisions ». Au 1er janvier, 13.145 cas de sida étaient enregistrés en France depuis mars 1982, date de début de la surveillance épidémiologique. 21.000 cas étaient attendus pour la fin de l’année ; au 30 juin 1991, la barre des 20.000 était en fait déjà franchie…

En 1991, le sida faisait des ravages. Les listes de victimes s’allongeaient. Pierre Corboni, collaborateur à GPH. Sébastien Dietrich, 27 ans, collaborateur à « Samouraï » puis à « Gay Infos ». Richard Dunne, membre fondateur du Gay Men’s Health Crisis Organization. René Brunel, animateur de « Béret basque et bottes de cuir », puis de « Halleluhia Klaxon » sur Fréquence Gaie. Thierry Roth-Platen, soprano. Jean-Marie Simon, metteur en scène. Jean-Paul Baggioni, ancien Président du comité Aides de Paris Ile-de-France, un des premiers français à avoir témoigné de sa séropositivité à la télévision, auprès de Christine Ockrent. Gérard Maison, figure emblématique du Cuarh, ancien directeur du mensuel « Homophonies ». Jean-Claude Hirschi, militant d’HES et ardent supporter du Mémorial de la déportation. Francis Faure, styliste et peintre. Claude de Rosa, militant d’Act Up-Paris et collaborateur à GPH. Alain Leroi, plus connu sous le surnom de Jeanne d’Arc, militant des premières heures. Brad Davis, l’acteur de Midnight Express et de Querelle. Jacques Morali, producteur français des Village People. Etienne, dessinateur. Et bien sûr Freddie Mercury, l’une de nos Reines les plus flamboyantes. Et combien d’autres encore ?

A suivre…

GPH460 Gay Pride russo-américaine