Quels événements ont marqué 1989 ? Que vivait-on en France et dans les autres pays en 1989 ? Que nous racontait Gai Pied en 1989 sur le monde, et sur la vie des gais en particuliers ? Plongeons dans les 45 numéros du magazine publiés cette année-là et essayons de retrouver l’esprit de l’époque…

Avant même de commencer, 1989 s’annonçait  comme une année riche en anniversaires. En début d’été, la France se mettait sur son 31 pour fêtait les 200 ans de la Révolution française. Jean-Paul Goude organisait un grand défilé sur les Champs-Elysées et François Mitterrand inaugurait l’Opéra Bastille à l’est de la capitale, et la Grande Arche de la Défense à l’ouest… Les gais aussi avaient leurs commémorations. 1989 marquait les 100 ans de la naissance de Cocteau. Ou les 20 ans des émeutes de Stonewall. Ou aussi les 10 ans du suicide de Jean-Louis Bory. Et enfin les 10 ans de Gai Pied

En 1989, les gamins se prenaient de passion pour les images des Crados. Pascal Troudeballe, Mathieu le Dégueu et autres Honoré Vapété s’échangeaient lors des récrés dans les cours d’écoles. Les plus grands pouvaient écouter le dernier album de Jacques Higelin, « Tombé du ciel » ou celui de La Mano Negra, « Puta’s Fever ». Les Négresses Vertes chantaient « Zobi la mouche », et notre cher Jean-Paul Gaultier  sortait « How To Do That », le premier album de « House couture » (à ma connaissance, il n’y en eut pas d’autres…). Mais c’est Wet Wet Wet qui coiffait tout le monde au poteau et remportait le titre du single de l’année, avec « Sweet Little Mystery » ! Les Village People eux aussi sortaient un nouvel album, mais refusaient de donner quelque interview que ce soit à des médias gais. Envie de se draper d’une nouvelle respectabilité peut-être ? Une certaine Mylène Farmer faisait sa première grande scène, au Palais des Sports de Paris. Et Madonna s’attirait les foudres de l’épiscopat avec son clip de « Like a Prayer ». Au cinéma, on pouvait découvrir « SOS Fantômes », ou « Rain Man », avec Tom Cruise, le jeune premier de l’époque. James Ivory nous offrait son « Maurice ». Et Woody Allen, ce qui reste à mon sens son plus beau film, « Une autre femme ». Cyril Collard publiait son deuxième roman, « Les nuits fauves ». Et un jeune humoriste de 21 ans faisait salle comble au Point Virgule. Son nom ? Pierre Palmade

En 1989, les gais avaient aussi de quoi s’amuser. Entre eux, ou tous seuls. Le Palace fêtait (les anniversaires, décidément !) les 10 ans de son Gay Tea Dance du dimanche après-midi. A Londres, les soirées cuir connaissaient un nouvel engouement ; et les trips latex faisaient leur apparition. En France, l’association Santé et plaisir gai organisait la deuxième jack-off party internationale, pendant 3 jours, dans un château en Touraine. Et pour ceux qui voulaient mettre toutes les chances de leur côté, un médecin rennais proposait une cassette vidéo pour « guérir » l’éjaculation précoce en 6 semaines (en cherchant bien, on la trouvera peut-être aujourd’hui sur DVD ?). Pour ceux qui préféraient rester tranquilles chez eux, la star du porno gay Jeff Stryker sortait son fameux gode « réaliste », moulé sur sa bite, coloré à l’identique, jusqu’aux balls qui bougeaient à l’intérieur de leur sac. Que du bonheur ! La planète entière se l’arrachait. Par contre, seuls les homos français pouvaient bénéficier du Minitel et de ses messageries ; Gai Pied y innovait en permettant aux utilisateurs de ses messageries « conviviales », moyennant 200 francs de l’époque, de publier leur photo à l’écran de la petite boîte marron. Je demande quand même à voir le résultat !

Trêve de plaisanteries. 1989 marquait aussi le début des vagues massives de décès du sida. Début mars, le sida avait tué au total 48.582 personnes aux Etats-Unis, soit davantage que d’américains morts au Viêt-Nam. Suite à des tests anonymes, le Middlesex Hospital de Londres révélait que le taux de séropositivité chez les homos et les bisexuels était passé de 3,7% en 1982 à 21% en 1984, et s’était depuis stabilisé à ce niveau ! La France comptait environ 9000 cas de sida au 30 juin, dont 740 nouveaux malades déclarés au cours du seul deuxième trimestre. Les homos représentaient alors 54% des victimes ; l’Ile-de-France était la région la plus touchée en nombre, et la Guyane le département le plus atteint en proportion… Aides s’intéressait enfin au milieu gai et lançait une opération de distribution de préservatifs dans les bars, discothèques, sex-shops, cinémas, librairies et saunas gais parisiens. Et, pour la première fois en France, une campagne publicitaire de lutte contre le sida montrait deux séropositifs authentiques…

En 1989, l’antiviral AZT était le seul traitement vraiment utilisé. Alors qu’il n’était jusque là prescrit qu’aux malades du sida, une étude américaine montrait son efficacité sur les séropositifs asymptomatiques. Les associations demeuraient cependant très sceptiques sur la question. En France, elles demandaient plutôt aux autorités d’accélérer les essais cliniques et la mise à disposition du DDI (dideoxyionosine), nouvelle molécule des laboratoires Bristol-Meyers-Squibb, grand espoir pour les malades. Ces patients qui pouvaient encore être traités comme des pestiférés. A l’hôpital public Pellegrin de Bordeaux, notamment. Le Pr Aubertin y chapeautait les services de traitement du sida en y imposant sa loi, pour le moins particulière. Il n’auscultait ses patients et ne leur tâtait les ganglions qu’au travers de leurs vêtements. Devant un malade présentant un kaposi, il lançait « Tant que vous n’en avez pas sur la gueule, c’est pas grave ». Il laissait un autre malade plus de 12 heures sans soins et finissait par s’enquérir du « pédé du 24 ». A un patient inquiet, il déclarait « De toute façon, vous serez mort dans six mois »… On ne sait pas ce qu’est devenu le brave docteur.

Allez, une minute de silence pour les disparus du sida en 1989. On citera, dans l’ordre de leur décès, Sylvester, « reine » du disco et de la fête homosexuelle ; Richard Barr, producteur de théâtre new-yorkais ; Robert Mapplethorpe, 42 ans, le photographe frappé en pleine gloire ; Guillaume Garnier, 35 ans, conservateur en chef du Musée de la Mode et du Costume du Palais Galiera à Paris ; Philippe Joureau, animateur sur la radio Futur Génération, et photographe à GPH ; Louise Lamothe, militante québécoise des droits des personnes atteintes par le HIV ; Alan Murphy, guitariste du groupe rock anglais Level 42 ; Jean-Pierre Miralles, 39 ans, rédacteur en chef des publications du groupe David Girard ; Marco Lemaire, 34 ans, journaliste à GPH ; Michel-Michel, journaliste à TF1 ; Philip Core, peintre et écrivain homosexuel américain. Et combien d’autres encore ?

Quelques heureuses initiatives autour du sida en 1989. On retiendra notamment le geste de Liz Taylor, qui modifiait son testament, et léguait la plus grande partie de sa fortune, estimée à 300 millions de francs, à la recherche contre le sida… A Washington, plus de 150.000 personnes se recueillaient sur 3 jours devant le Quilt, un assemblage de plus de 13.000 panneaux de tissu confectionnés chacun par un membre de la famille ou un ami d’une victime du sida…

En 1989, les structures et les politiques de lutte contre le sida se mettaient peu à peu en place. La France créait l’Agence de coordination de la recherche sur le sida, dirigée par le Pr Jean-Paul Levy, qui était chargé de chapeauter un budget de 150 millions de francs. Le Ministre de la Santé, Claude Evin, inaugurait aussi l’ANRS, Agence Nationale de la Recherche sur le Sida. L’Assemblée nationale se dotait d’un groupe d’étude sur le sida, présidé par le député PS et ancien Ministre des Sports, Alain Calmat… Une circulaire gouvernementale interdisait désormais le dépistage systématique et l’exclusion des séropositifs de la fonction publique. Dans le même temps, un groupe de travail interministériel préconisait au Premier ministre, Michel Rocard, d’assouplir les règles de la CNIL et de lever le secret médical en vue d’alimenter les statistiques épidémiologiques sur le sida… L’Ordre des chirurgiens-dentistes refusait la demande de certains praticiens qui souhaitaient la mise en place de centres spécialisés pour les soins des séropositifs. Le Giphar (groupe interpharmaceutique) incitait quant à lui les officines de pharmacie à se mobiliser et à distribuer gratuitement des préservatifs…

Fin janvier 1989 se constituait Act Up-Londres, à l’image de ses homologues de New York et San Francisco. Chez nous, c’est en juin que naissait Act Up-Paris, autour de Didier Lestrade à la présidence, Luc Coulavin et Pascal Loubet au bureau. La Gay Pride sera l’occasion de leur première sortie remarquée, avec leurs T-shirts au triangle rose « Silence = Mort » et « Action = Vie », et leur die-in final devant le Louvre. Le 1er décembre, c’était la deuxième journée mondiale de lutte contre le sida. De l’indifférence générale à la mobilisation totale, les réactions furent très différentes d’un pays à l’autre. Act Up-Paris organisait toute une semaine d’actions destinées à peser sur des pouvoirs publics jugés trop attentistes : bombages de slogans, manifestations, die-in se multiplièrent dans la capitale… suivis d’interpellations de la police et autres conduites au commissariat… Nouvelle structure encore : une vingtaine de personnes se réunissait autour de Thierry Meyssan pour lancer le Projet Ornicar, groupe sécessionniste des GPL (Gais pour les libertés), qui se définissait comme un groupe de pression pour faire avancer les droits des minorités, homosexuelles et transsexuelles…

En 1989, l’homosexualité était encore peu présente en tant que telle dans les médias. On retiendra cependant l’heureuse décision de Frédéric Mitterrand de consacrer tout un numéro de son émission sur Antenne 2, « Du côté de chez Fred », à la déportation des homosexuels  sous Hitler ; il donnera ainsi largement la parole à Pierre Seel. Sur TF1, c’est l’émission « D’amour et de sexe » qui faisait des homosexuels le sujet de son troisième et dernier volet… En février, la radio Futur Génération proposait « Nuit carré blanc », toute une nuit d’antenne ; au programme, de l’humour et du sexe. Mais c’est du côté de l’Angleterre qu’on lorgnait à l’époque : Channel 4 y proposait désormais, tous les mardis à 23h, « Out On Tuesday », la première émission télé faite par des gais pour les gais. Chez nous par contre, rien de tel. Les homos devaient se contenter de la nouvelle campagne « Faire le mâle, c’est bien » pour Dim Hommes, mettant en scène des mâles en slips ; la mode des caleçons imprimés et flottants cédait d’ailleurs (enfin) la place à celle des slips kangourous néo-classiques « à la papa »…

Notre visibilité avançait donc à petit pas en 1989. Aux Pays-Bas, l’université d’Utrecht lançait « Homostudies », un groupe de recherche d’une centaine d’étudiants sur l’homosexualité ; une expérience alors unique au monde ! Sur proposition de l’association italienne Arcigay, le Conseil municipal de Bologne érigeait sur une place du centre ville une stèle en hommage aux « gais persécutés »… Les homos se montraient aussi par leurs manifestations collectives. Pour fêter ses dix ans (vous suivez ?, j’en ai parlé au tout début !), GPH organisait d’abord une semaine de films homosexuels, dont une nuit blanche, au cinéma L’Entrepôt, à Paris. Surtout, le magazine proposait le premier Salon de l’homosocialité, au Cirque d’Hiver. On y lut des messages de soutien, dont ceux de François Mitterrand et Barbara. Sylvie Joly y donnait un spectacle exceptionnel. D’autres invitées de marque, dont Alice Sapritch ou Yvette Horner. La fête était animée par le jeune DJ des soirées Pyramid du Palace, Laurent Garnier… Un mois plus tard, par contre, la Gay Pride ne réunissait que 4.000 personnes à Paris, autour de 25 chars (Aides Paris Ile-de-France y participait pour la première fois). A Londres, ce sont 25.000 personnes qui prenaient part à la Marche, et en profitaient pour demander le départ de Margareth Thatcher. A Barcelone, on compta 1500 marcheurs…

Visibilité toujours, les homos faisaient quelques pas timides en politique en 1989. Quelques gais se présentaient à visage découvert aux élections municipales : Henri Maurel dans le 17e arrondissement de Paris, et Michel-Jean Roupert dans le 18e ; Jacques Artz à Rennes. Quelques semaines plus tôt, en pleine campagne, le Figaro laissait entendre qu’André Labarrère, maire sortant PS de Pau, et opposé au député centriste François Bayrou, avait le sida ; on a connu propagande électoraliste plus classe… Elections municipales toujours, mais outre-Atlantique cette fois : le gay-friendly David Dinkins, soutenu par la communauté, l’emportait sur Rudolf Giuliani (lequel devait prendre sa revanche de 1994 à 2001) et prenait la mairie de New York ; sitôt élu, il se déclarait comme « aussi le maire des lesbiennes et des gais ». Au Congrès par contre, le seul Représentant ouvertement gai, Barney Frank, se retrouvait au cœur d’un scandale éclaboussant sa vie privée : alors qu’il avait monnayé les charmes d’un escort-boy et avait fini par l’engager comme chauffeur particulier, ce dernier utilisait en son absence l’appartement de l’élu américain pour organiser un réseau de prostitution masculine et féminine ! On imagine le scandale…

1989 vit disparaître son lot de vieilles gloires. Bette Davis décédait en octobre, lors d’une escale à Paris. En décembre, c’est Sylvana Mangano (« Théorème », « Mort à Venise », « Ludwig »…) qui mourait. Salvador Dali, lui, s’était éteint en janvier, à l’âge de 85 ans. Nos vieilles gloires à nous aussi tiraient leur révérence : après 26 ans de carrière et 65 millions d’albums vendus, Sheila arrêtait sa carrière. Ah bon, elle est revenue depuis ? Et Rika Zaraï, après nous avoir fait bien marrer avec ses recettes et ses bassines d’eau froide, était finalement inculpée de complicité d’exercice illégal de la pharmacie…  Elles étaient mortes depuis un moment déjà, mais certaines stars refaisaient parler d’elles. Au printemps, une biographie américaine révélait que Cary Grant, le don juan d’Hollywood, avait une nette préférence pour la gent masculine. Et six mois plus tard, c’est Gary Cooper qui était outé post-mortem : il avait notamment vécu un moment avec le fils d’un riche industriel… Marc Christian, surtout, gagnait son procès contre les héritiers de Rock Hudson et empochait 21 millions de dollars pour « souffrance mentale », bien qu’il ait échappé à la contamination. Son amant ne l’avait pas averti de sa maladie. Il n’aurait même appris que l’acteur était atteint du sida que 48 heures avant sa mort, par le journal télévisé. Le procès fit grand bruit. Les grands médias avaient prévu de le diffuser, puis avaient vite changé d’avis devant les propos très explicites des témoins décrivant par le menu où, quand et comment Rock Hudson et Marc Christian faisaient l’amour… Un seul devançait les journalistes : en décembre, Richard Chamberlain, la star des « Oiseaux se cachent pour mourir », faisait son coming-out et décidait de vivre au grand jour avec l’homme qui partageait sa vie depuis douze ans…

En 1989, on bénéficia comme chaque année de quelques belles phrases à la con. Honneur aux dames, Brigitte Bardot écrivait au maire de Saint-Tropez pour se plaindre : « L’impudeur, l’exhibitionnisme, le vice, le fric, l’homosexualité sont devenues  les symboles tristes et dégradants du village dont vous avez la responsabilité »… En Angleterre, la presse s’emparait de statistiques officielles publiées par la Chambre des Communes pour conclure « qu’on ne contracte pas le virus du sida dans des relations hétérosexuelles »… Aux Pays-Bas, le professeur Swaab, directeur de l’Institut néerlandais  pour la recherche du cerveau, avait examiné 15 victimes du sida et en avait déduit que le cerveau des homosexuels était différent. En France, le professeur Escande, coordinateur du groupe sida de l’hôpital Cochin – Port Royal, se prenait pour Madame Soleil et perdait une belle occasion de se taire : « L’épidémie de sida est enrayée » déclarait-il dans L’Express… Enfin, au Brésil cette fois, le journal A Tarde (un nom prémonitoire ?) avait apparemment trouvé la solution miracle pour mettre fin à l’épidémie : « La solution contre le sida, c’est de détruire les porteurs de la peste gaie ! […] Pour maintenir la ville propre, il faut tuer un pédé par jour. […] Tuer un pédé, ce n’est pas un homicide, c’est de la chasse. » Rien que ça…

Allons, les choses avançaient quand même en 1989 ! C’est le Danemark qu’on aurait pu élire « pays de l’année » : tout début janvier, le pays mettait sur un pied d’égalité les couples hétéros et homos : ces derniers pouvaient désormais se marier et avaient droit aux mêmes avantages sociaux et fiscaux, à un détail près : l’adoption d’enfant. La loi danoise sur le partenariat homosexuel était adoptée le 26 mai. Et le 1er octobre, pour la première fois dans le monde, la mairie de Copenhague unissait dix couples homosexuels ! Quelques autres avancées isolées, mais fortement symboliques, ailleurs dans le monde : la Cour d’Appel de New York conférait ainsi le statut de famille à un couple gai, pour autoriser un homosexuel à demeurer dans l’appartement de son amant après le décès de celui-ci. Le 15 novembre, la Cour de l’Etat de Californie légalisait l’adoption d’enfants par les couples homosexuels ; mais, selon les associations locales, l’objectif était de ne permettre que l’adoption de bébés atteints du sida, histoire d’en débarrasser les hôpitaux. Tout de suite, ça casse un peu la bonne nouvelle 🙁 En France, la municipalité de Rezé accordait sans difficulté un certificat de concubinage à Yvan et Daniel. Et en Chine, deux homos de 28 et 30 ans avaient aussi réussi à se marier : Ye Xing s’était habillé et comporté comme une femme durant toute la noce. Mais les autorités finirent par découvrir la supercherie, montée par cet homme qui avait été consacré à deux reprises « meilleur soldat » lorsqu’il servait sous les drapeaux. Le régime chinois le démit de ses fonctions de cadre du planning familial, mais l’autorisa à vivre aux côtés de Li Linxing, désormais son « époux »…

Les choses avançaient aussi en 1989 sur le plan des droits. Le Massachusetts, après le Wisconsin en 1982, votait une loi sur les droits civils des homosexuels, qui donnait la possibilité à la Commission de l’Etat d’engager toute action de poursuite contre des actes ou paroles homophobes… L’URSS, elle, songeait à supprimer purement et simplement l’article 121 de son Code pénal, qui criminalisait l’homosexualité. Parallèlement, les médias soviétiques abordaient de plus en plus les thèmes de la sexualité et de l’homosexualité… L’Autriche enfin abrogeait l’article 210 de son Code pénal, qui interdisait la prostitution masculine ; les articles 220 et 221 continuaient cependant à réprimer tout prosélytisme : informations, défense de l’homosexualité… Le Parlement européen adoptait une résolution préconisant de cesser les discriminations envers les transsexuels : « La dignité humaine implique de mener une vie conforme à son identité sexuelle ». Et pour la première fois dans l’histoire d’Amnesty International, un groupe était constitué à Stockholm pour s’occuper des prisonniers homosexuels…

Des reculs en 1989, aussi, bien sûr. Le gouvernement de Jersey mettait ainsi fin à une « amnistie » à l’égard des gais, et les obligeait à vivre à nouveau dans la clandestinité. En Chine, le PC nommait un « Monsieur pornographie », Li Ruihan, pour « extirper ce poison de l’esprit des jeunes » ; il faisait détruire en public des milliers de cassettes vidéo.

De manière générale, les situations stagnèrent pas mal en 1989. 26 Etats américains possédaient encore des lois antisodomie ; l’Arizona parlait de « crime contre nature », le Wisconsin de « perversion sexuelle », le Mississippi de « relation sexuelle contre nature », Columbia de « psychopathie sexuelle »… Au Pérou, deux journalistes révélèrent des exécutions d’homosexuels par le Sentier lumineux, mouvement ultrarévolutionnaire maoïste… Les douaniers américains de Saint-Paul-Minneapolis, appliquant la loi sur l’interdiction d’entrée sur le territoire des personnes atteintes d’une maladie infectieuse, retenaient en prison pendant 5 jours Hans Paul Verhoef, un jeune hollandais séropositif de 31 ans, après avoir retrouvé de l’AZT dans ses bagages… En avril, en France, deux travestis, Francine et Clémentine, étaient tués au bois de Boulogne, dune balle dans la tempe, à neuf jours d’intervalle. A Nice, les retraités habitant au Mont-Boron ne supportaient plus que les gais draguent la nuit dans leur quartier ; à les entendre, ils n’osaient même plus sortir de chez eux, de peur d’être agressés par cette « faune »… L’Assistance publique de Paris déclarait François R et Franck V inaptes, à la titularisation pour l’un, à l’embauche pour l’autre, à cause de leur séropositivité, parce qu’ils « risquaient de contaminer les malades ». Et Philippe était licencié pour « incompatibilité d’humeur » par la Caisse d’Epargne de Marseille, après qu’il avait appris sa séropositivité et ne s’en était pas caché… A Mulhouse, le parquet inculpait pour « empoisonnement » un séropositif qui avait mordu un policier au doigt…

Quelques initiatives locales plus ou moins malheureuses contre notre communauté en 1989. La préfecture des Bouches-du-Rhône décidait de ne plus attribuer de numéros d’immatriculation automobile avec les lettres « PD »… A Montpellier, sous la pression des associations, catholiques, familiales, et de parents d’élèves, le maire Georges Frèche faisait retirer en une nuit tous les distributeurs automatiques de préservatifs de la ville ! Le maire de Lyon, Michel Noir, voulait pour sa part interdire l’affichage des pubs pour les messageries roses sur Minitel… Nancy organisait une chasse au pédé et arrêtait 10 personnes dans les vespasiennes du marché couvert. Et à Carnon, dans l’Hérault, la municipalité envoyait la police montée (à cheval ; je précise pour ceux qui interprèteraient de travers) à la traque des homos dans les dunes de la plage du Grand Travers… La France ne faisait pas exception. En Grande-Bretagne aussi, les policiers traquaient les gais dans les toilettes publiques ; deux hommes se suicidèrent même dans l’année après avoir été interpellés… Alan Hancock, premier commis du maître de la Maison de la Reine, était chassé de Buckingham Palace après avoir été arrêté de nuit sur un parking de drague à l’ouest de Londres… Aux Etats-Unis, la municipalité de New York faisait fermer deux cinémas pornos gais, le Bijou et le Variety, « pour cause de propagation du sida » ; il était reproché aux propriétaires de ces établissements de laisser leurs clients avoir des relations sexuelles pendant les projections, et de ne proposer ni préservatifs, ni brochures d’information sur le sida. En Floride, la prison du compté de Polk obligeait les détenus homos à porter un bracelet rose : « Tout foutait le camp si on laissait les homosexuels se mêler au reste de la population carcérale », selon le shérif… En Russie, pour éviter  la propagation du virus du sida, les autorités sanitaires de Moscou interdirent aux coiffeurs de raser leurs clients…

En 1989, les pédés étaient encore indésirables en de nombreuses occasions. Pour la troisième fois, Aris était exclue du forum Rhône-Alpes des associations. « Je déteste qu’on parle d’homosexualité », se justifiait Simone André, adjointe au maire de Lyon et responsable de l’événement. Et son entourage de surenchérir : « Vous n’avez qu’à ouvrir des stands dans les pissotières » (Aris sera finalement présente à la manifestation)… Serge Baly, photographe de GPH, se voyait refuser l’agrément pour rentrer au POPB et couvrir les Internationaux de France de gymnastique… Le nouveau propriétaire du club parisien Le Daytona déclarait ne plus vouloir héberger les jack-off parties organisées par l’association Santé et plaisir gai… Et à la frontière, deux militants de l’association suisse Dialogai étaient interpellés et écopaient d’une amende de la douane française pour avoir transporté leur revue, ainsi que des brochures sur le safer-sex !

La presse aussi faisait l’objet d’exclusions en 1989. Le magazine belge « Tels quels » était jugé au tribunal de première instance de Bruxelles : ses petites annonces « facilitaient la débauche »… Et à Paris, le directeur des Affaires culturelles de la mairie mettait fin aux abonnements des bibliothèques municipales à Gai Pied Hebdo et se justifiait : « Il apparaît en effet que si cette revue propose des articles d’intérêt général, elle comporte également un cahier central de pages de couleurs qui n’a pas sa place dans une bibliothèque publique en raison de la nature particulière de son contenu (photos, petites annonces, publicités… » Ah, le cahier central de GPH !!

De grandes voix continuèrent pourtant à témoigner dans GPH en 1989. En février, dans une tribune libre, Jacques Gaillot, évêque d’Evreux, appelait l’Eglise à accueillir les homosexuels. Dans le numéro suivant, Roger Peyrefitte racontait la vie sexuelle extravagante de Dali : « séances de trou du cul », « camions » de jeunes garçons, partouzes contemplatives, tout y passe. Et en décembre, Barbara accordait un bel interview et parlait de ses visites aux séropositifs dans les hôpitaux et les prisons ; « Je vous aime. Préservez-vous » lançait-elle à ses fans…

1989, donc, année riche en anniversaires. Mais année riche aussi en événements qui allaient marquer le XXème Siècle. Dans la nuit du jeudi 9 au vendredi 10 novembre, à l’est, le Mur de Berlin tombait. La semaine suivante, Catherine Durand nous racontait les gais est-allemands venus s’enivrer de l’air de l’ouest, et prenant d’assaut les bars, les discothèques et le Gay Center de Berlin-Ouest dès le week-end suivant. GPH nous racontait l’histoire en marche. Notre histoire.

A suivre…