1988 ? La grande affaire de 1988, c’est bien sûr l’élection présidentielle. Lors de la campagne, les candidats font le tour des média : André Lajoinie (PCF), Pierre Juquin (PCF dissident), Arlette Laguiller (Lutte Ouvrière), Antoine Waechter (Les Verts), Raymond Barre (UDF), Lionel Jospin (au nom de François Mitterrand, PS) témoignent dans Gai Pied. Même Jean-Marie Le Pen (FN) donnera une interview à l’hebdomadaire, dans lequel il pourra déclarer : « Je connais des homosexuels qui sont pères de famille. Déjà, j’aime mieux cela. Parce qu’il y a un risque qui n’est pas négligeable, celui de voir disparaître notre civilisation faute de lignées ». En quelque sorte, un vrai militant de l’homoparentalité ! Les associations s’engagent dans ces élections. Le Mouvement des Gais Libéraux, présidé par Félix Chassaing, votera Barre au premier tour et s’engage à soutenir ensuite Chirac au second. Homosexualité & Socialisme (Philippe Ducloux) s’engage bien sûr derrière Mitterrand, tout comme les Gais Pour les Libertés (Henri Maurel)… On connaît le résultat : Le Pen arrivera 4ème au premier tour, avec 14,41%, derrière Mitterrand, Chirac et Barre. Et, le 8 mai, Mitterrand sera réélu Président de la République, après deux ans de cohabitation…

En mai 1988, les gais attendent donc un nouveau souffle. Avant les élections en effet, ils devaient affronter le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, qui, en début d’année, menaçait encore d’interdire les revues de David Girard, « GI » et « Torso ». Pour autant, l’arrivée de Pierre Joxe place Beauvau ne met pas fin à la censure. A la rentrée, le nouveau ministre menace à son tour d’interdire le mensuel homosexuel de charme « Playgirl » ; il infléchira sa décision sur la demande de Jack Lang ; mais une semaine plus tard, c’est « Drag », journal gai gratuit du Nord-Pas-de-Calais, qu’il veut censurer, sur avis de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse. A Bruxelles aussi, deux responsables du magazine « Tels Quels » sont traduits devant la justice belge : leur publication de petites annonces faciliterait la prostitution… La presse n’est pas la seule à faire les frais d’un retour à l’ordre moral : en juin, cinq services de messagerie rose sur Minitel passent devant la 17e Chambre correctionnelle du Tribunal de Paris, poursuivies pour « outrage aux bonnes mœurs pour publication d’annonces attirant l’attention sur des occasions de débauche » ; en septembre, les Télécom coupent tous les serveurs de téléphone rose…

En 1988, la répression est aussi dans la rue. La fin de l’ère Pasqua voit les policiers multiplier les interpellations d’intimidation à la sortie des discothèques gaies, ainsi que les descentes dans les jack-off parties. Le Vestiaire, l’un des endroits les plus prisés des gais parisiens, rue Saint-Maur, fait aussi l’objet de visites régulières de la police… En octobre, une douzaine d’hommes se font poisser dans les vespasiennes du centre-ville de Nancy, lieu de rencontres homosexuelles, d’attouchements furtifs et autres masturbations ; ils sont inculpés pur « outrage public à la pudeur »… A Givry, en Saône-et-Loire, le maire enfin demande à la police de chasser les homos de la forêt de Fontaine-Couverte, dont ils avaient fait un lieu de drague ; la municipalité veut éviter que l’endroit ne devienne un « véritable Bois de Boulogne »…

Mais tout cela n’est rien par rapport à la situation outre-Manche. Proposée par le gouvernement de Margaret Thatcher, approuvée par les deux Chambres et ratifiée par la reine Elizabeth, la Clause 28 entre en vigueur le 24 mai 1988. Cette loi interdit à tout pouvoir local de donner une image positive de l’homosexualité. Ainsi, les professeurs ne devront plus défendre l’homosexualité à l’école. Mais les conséquences pratiques de la loi vont bien au-delà : les municipalités ne pourront plus désormais conserver de littérature homosexuelle dans les bibliothèques publiques, ni autoriser les représentations de pièces de théâtre ou les projections de films abordant le sujet de l’homosexualité sous un angle favorable. Elles ne pourront pas non plus prêter des locaux ou attribuer des subventions à des centres associatifs, des organismes de conseil ou de soutien. Les pubs et discothèques peuvent se voir retirer ou refuser leur licence d’ouverture si leur existence est perçue comme une « promotion de l’homosexualité ». Rien que ça ! Avant la promulgation de la loi, 25.000 à 30.000 gais et lesbiennes avaient formé à Londres le plus grand rassemblement homosexuel de l’histoire anglaise, pour tenter de peser contre le vote. Fin juin, la Gay Pride de Londres battait un record et rassemblait à nouveau 30.000 personnes, de Hyde Park à Jubilee Gardens, en passant par Piccadilly Circus et Trafalgar Square… La semaine précédente, la Gay Pride parisienne se contentait d’un gros millier de manifestants, de la Bastille au Palais-Royal ; une marche dominée par les commerces gais, ceux de David Girard surtout. Côté associations, seuls défilent les GPL, Fréquence Gaie, SOS Ecoute Gaie et la Rhif

En 1988, l’homosexualité entre peu à peu en politique. Maurice Benassayag, PS, est le seul candidat aux législatives à faire campagne auprès des gais parisiens ; malgré ses visites au Gai Moulin, au Central, au Quetzal, à la Champmeslé…, il est finalement battu par l’UDF Jacques DominatiLuc Legrand, candidat gai aux sénatoriales belges, avait quant à lui recueilli 800 voix lors des élections de janvier… Au Canada, le député fédéral néo-démocrate Sven Robinson, fait son coming-out… Le sénateur irlandais David Norris (*) attaque la loi interdisant l’homosexualité dans son pays ; la Cour européenne des Droits de l’Homme demandera finalement l’abrogation de cette loi qui interdisait toute relation sexuelle entre deux hommes, même adultes et consentants, et qui stipulait que « quiconque est reconnu coupable de l’abominable délit de sodomie est passible d’une peine de prison à vie »… Aux Etats-Unis enfin, pour les élections présidentielles, Jesse Jackson est le seul candidat à apporter son soutien aux revendications des gais ; il est finalement battu par Michael Dukakis aux primaires démocrates, lui-même distancé dans la course à la Maison Blanche par George Bush (père), qui poursuivra l’ère Reagan…

En 1988, bien sûr, le sida continue de dominer l’actualité homosexuelle. Le nombre de cas de sida a plus que doublé en France en un an : il s’élevait à 1.221 au 31 décembre 1986 ; il atteint 3.073 malades au 31 décembre 1987. On estime à 200.000 le nombre de séropositifs… Selon le ministère soviétique de la Santé, l’URSS par contre ne compte qu’un cas de sida et 57 séropositifs ! Un pays béni des dieux, apparemment… En Grande-Bretagne, les chiffres officiels annoncent 965 décès, 1.794 malades et 9.424 porteurs du virus ; mais selon les organisations, il y aurait plutôt de 40.000 à 50.000 séropositifs… Au niveau mondial, l’OMS compte officiellement au 30 septembre 124.114 malades du sida depuis le début de l’épidémie et estime le nombre réel de cas autour de 300.000 ; les Etats-Unis arrivent en tête avec 76.670 cas, suivis par la France (4.874)… La Commission générale de terminologie prend la question à bras-le-corps et édicte l’entrée de nouveaux termes dans le dictionnaire : « sidéen » (malade du sida), « sidénologue » (médecine spécialiste du sida), « sidénologie » (spécialité médicale). L’édition 89 du Petit Larousse ajoutera les noms communs « séropositif », « séronégatif » et « séropositivité »…

1988 voit son lot de victimes du sida. L’année commence avec l’annonce de la disparition du romancier et dramaturge Copi, 48 ans, décédé le 14 décembre 1987 à Paris. Le samedi 20 août, l’intellectuel Jean-Paul Aron, 63 ans, s’éteint à l’hôpital Claude-Bernard à Paris ; il avait officialisé sa maladie en octobre 1987 dans le Nouvel Observateur (à son sujet, Jean-Marie Le Pen, toujours lui, dira « un écrivain illustre parmi quelques 13.000 autres car homosexuel tombé au champ d’honneur du sida »). Une semaine plus tard, le dimanche 29 août, c’est le philosophe Guy Hocquenghem, 42 ans, qui disparaît, lui aussi à Claude-Bernard (pas de déclaration de M. Le Pen ; connaissait-il Hocquenghem ?). « Quelques » autres victimes, moins célèbres. Michel Simonin, ancien barman du Central, auteur du livre-témoignage « Danger de vie ». Daniel Varsano, 34 ans, pianiste, et ami de Thierry Le Luron. John Holmes, 43 ans, star américaine du porno (hétéro) dans les années 70. Erik Eudeline, 31 ans, membre fondateur du GPL. Youri Egorov, 33 ans, pianiste d’origine russe. Hideyuki Yano, directeur du Centre chorégraphique de Besançon. Pierre Lamome, dit « Pierrot », 54 ans, artiste au Piano-Zinc. Claude Saussol, 42 ans, l’un des patrons du Café Moustache à Paris. Leonard Matlovich, 45 ans, sergent américain de l’US Air Force, qui avait fait sensation dans les années 70 en révélant publiquement son homosexualité. André Leroux, 49 ans, président de l’Association française des hémophiles. Kurt Raab, 46 ans, acteur ouest-allemand, compagnon de Rainer Werner Fassbinder. Basile Alexandroff, 29 ans, architecte et créateur, qui avait conçu un énorme projet pour l’Exposition universelle de 1989. Alain-Emmanuel Dreuilhe, qui avait publié en 1987 « Corps à corps », son journal du sida. Philippe Hoummous, critique TV à Libération. Et en Espagne, le torero Antonio Gonzales, 31 ans, mortellement blessé dans l’arène lors des fêtes de San Isidro, est dépisté séropositif pendant son hospitalisation, avant de décéder après neuf jours d’agonie…

Les politiques s’engagent de plus en plus dans la lutte contre le sida en 1988. La ministre de la Santé de la cohabitation, Michèle Barzach, annonce fin janvier plus d’un milliard de francs de crédit pour le sida : 17 programmes de formation, 11 nouveaux centres d’information et de soins, la création des CDAG… Deux mois plus tard, elle ouvre en effet les deux premiers centres départementaux de dépistage anonyme et gratuit du sida, rue de Belleville et rue Ridder, à Paris. En fin d’année, le premier Centre Régional d’Information et de Prévention du Sida ouvre ses portes, toujours à Paris… La Mairie de Paris aussi s’engage. En partenariat avec l’Assistance publique, elle met en place un numéro de téléphone pour répondre à toutes les questions sur le sida. Elle crée une carte de gratuité totale des soins médicaux pour les parisiens en difficulté, parmi lesquels les malades du sida, dont elle prendra les coûts à sa charge… Pendant l’été, le Comité français d’éducation pour la santé publie une brochure sur le sida à l’usage des voyageurs, en français, anglais, espagnol et arabe, diffusée dans les aéroports, agences de voyage et bureaux de douane…

Pourtant, contre toute attente, les ventes de préservatifs en France en 1988 s’orientent à la baisse ! Les français suivraient-ils les préceptes de l’Eglise ? Mgr Decourtray, archevêque de Lyon et président de la conférence épiscopale française, déclare que « le préservatif ne nous paraît pas être une bonne méthode ». Le Vatican, de son côté, critique sévèrement la première campagne officielle italienne de lutte contre le sida, la qualifiant de « perverse ». En France, le nouveau ministre de la Santé, Claude Evin, lance enfin la première campagne de promotion du préservatif. Après une enquête polémique de 50 Millions de Consommateurs, Véronique Neiertz, secrétaire d’Etat chargée de la Consommation, publie de son côté une liste des « bonnes » capotes du marché. Enfin, une société lyonnaise lance le 3615 IJN, service de distribution de préservatifs par Minitel…

Les associations de lutte contre le sida continuent bien sûr leurs actions en 1988. A Stockholm, le IVème Congrès international sur le sida permet de réunir énormément de connaissances nouvelles sur la maladie et annonce une « Journée mondiale contre le sida ». Cette première journée voit donc le jour le 1er décembre. En France, quelques débats et interventions médiatiques (Michèle Barzach, Line Renaud, Claude Evin, Jack Lang…), mais au final une mobilisation relativement faible, même si la télévision consacre beaucoup d’émissions au sida… Aides, présidée par Daniel Defert, se réorganise au printemps, et crée une fédération de 23 comités régionaux ; Jean-Paul Baggioni est élu président de Aides-Ile-de-France… Après un an et demi d’existence, 2 appartements à Paris et 15 malades du sida hébergés, l’association Aparts ouvre un troisième lieu pour les malades, à Créteil cette fois… Le centre Tibériade ouvre aussi un centre d’accueil pour les séropositifs et malades du sida, avec l’aval de Mgr Lustiger… Pendant ce temps, des pages de pub dans « Capital Gay » et « Gay Times » affirment que la fellation ne présente pas de risques de contamination, alors que certains médecins annoncent le contraire…

Sida toujours, quelques actions individuelles importantes ou plus symboliques en 1988. Liz Taylor organise un dîner de gala à Miami, qui permet de recueillir 2 millions de dollars… Au cours de la visite du couple princier à Paris, la princesse Lady Di se rend au chevet de deux malades du sida hospitalisés à l’Institut Pasteur… Barbara, elle, annonce qu’elle va consacrer un an de sa carrière à la lutte contre le sida ; la longue dame brune de Précy chantera dans les facs, les écoles, les prisons… A San Francisco, le Names Project, patchwork de « carrés-souvenir » dédié aux morts du sida, mobilise les gais de Castro… A Londres, on inaugure le Lighthouse, centre des soins de 3.000 m², destiné aux personnes atteintes par le virus du sida, ouvert grâce au soutien actif et déterminé de la communauté gaie…

Alors que certains se mobilisent positivement, la réaction sérophobe connaît aussi de beaux jours. Des autocollants sont apposés anonymement sur le mobilier urbain du XVème arrondissement de Paris : « Danger. Cet appareil est contaminé par le SIDA. Ne pas toucher », accompagnés d’un numéro de téléphone… celui du journal Gai Pied ! A Milwaukee, dans le Wisconsin, les serveurs d’un grand hôtel réquisitionnés pour servir un banquet d’homosexuels exigent de porter des gants en latex sous leurs gants blancs… René Garralon, acteur de 29 ans, ancien élève du Conservatoire national de Strasbourg, perd son rôle dans la pièce « La dispute » de Marivaux, après avoir révélé à la metteuse en scène qu’il est atteint du sida… Jean-Louis David, patron de la chaîne de salons du même nom, contraint un de ses coiffeurs, Thierry Venet, à démissionner, parce qu’il lui reproche d’avoir « une gueule de sidaïque » ! Michael, adhérent à la MGEN, accuse la principale mutuelle de l’Education nationale de refuser de l’accueillir dans son centre de soins dentaires pour cause de séropositivité… Jean-Marie, par ailleurs connu comme la chanteuse réaliste Marie Bonheur du groupe Mirabelles, était aussi malade du sida. A sa sortie de l’hôpital, peu de maisons de repos avaient accepté de l’accueillir. Alors qu’il était finalement installé depuis quelques mois au Centre Saint-Christophe, près d’Aix, le personnel de la maison de repos a fini par demander don départ. Révolté, écœuré, le jeune homme s’est finalement suicidé… Enfin, il a fallu presque un an de bataille juridique à Didier Hutin, instituteur malade du sida et exclu de l’Education nationale, pour être finalement titularisé…

La sérophobie peut aussi s’avancer au grand jour. C’est le docteur François Bachelot, par ailleurs membre du FN, qui focalise l’attention en 1988. Il publie « Une société au risque du sida – Sidatorium » et s’en prend au lobby homosexuel et à Michèle Barzach, qu’il accuse d’avoir favorisé le dérèglement des mœurs en prônant la contraception et l’IVG. Il écrit que « des millions de jeunes Français seront contaminés directement ou indirectement par le sang ou d’autres sécrétions de sodomites […] Le sida a ruiné les fantasmes sexuels des soixante-huitards attardés […] Les sodomites distingués ricanaient de l’archaïsme des demeurés qui eux continuaient à faire l’amour par les voies naturelles et qui plus est, avec une seule partenaire : leur femme. Beaucoup d’entre eux, aujourd’hui, sur leur lit de mort, doivent méditer. » Top classe ! Ce bon docteur prône aussi un dépistage national systématique et l’ouverture de sidatoriums. Sa solution tient en une phrase : « Réduire la liberté d’un petit nombre pour sauver le plus grand nombre. ». Il poursuit par ailleurs les médecins de l’association Sid’aventures en justice…

Aux Etats-Unis, c’est Alexander Haig, ancien Secrétaire d’Etat et candidat à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle, qui se déclare partisan d’une « ségrégation prophylactique » des personnes atteintes du sida… En Suisse, le député communiste Jacky Farine veut règlementer les saunas gais, les obliger à fermer le soir à 22 heures, et leur interdire de faire du prosélytisme homosexuel… En Bavière, le nouveau Ministre-président démet enfin de ses fonctions Peter Gauweiler, jusque là responsable de la politique de lutte contre le sida du Land, qui avait imposé le dépistage obligatoire et forcé des groupes « à haut risque », à savoir les toxicomanes et les prostitués des deux sexes ; les candidats à l’ entrée dans l’administration étaient aussi soumis au test obligatoire. Et les directeurs d’hôpitaux pouvaient, à leur gré, tester les malades avant leur admission à l’hôpital… En Angleterre enfin, le docteur Coleman, expert médical du journal anglais The Sun (!) écrit : « Le sida n’est pas une maladie sexuellement transmissible et n’a jamais constitué un danger pour les hétérosexuels normaux. Les seules personnes à risques sont les homosexuels et les toxicomanes. »

La société a donc bien du mal à appréhender toutes les questions relatives au sida en 1988. Au cours de la séance du Conseil municipal du 21 mars, l’administration de la Ville de Paris finit par avouer que 480 tests HIV non volontaires ont bien été pratiqués sur des agents municipaux en 1987… En l’absence de législation, les tests se pratiquent aussi de plus en plus au sein des entreprises. Le néerlandais Philips annonce d’abord qu’il interdit désormais l’embauche des candidats déclarés séropositifs, avant de se rétracter devant le tollé provoqué par une telle annonce. Pour la Commission européenne, l’examen anti-sida n’est en principe pas obligatoire, et la séropositivité n’implique pas un refus d’aptitude ; mais la Commission ajoute que « le candidat qui refuserait de s’y soumettre empêcherait le médecin-conseil de se forger une opinion correcte sur son aptitude physique au cas où le test se révèlerait positif »… Outre-Rhin, après avoir « offert » à ses 65.000 salariés un test anonyme de dépistage du sida, le groupe industriel ouest-allemand AEG oblige ses chauffeurs poids-lourds à subir systématiquement le test, sous prétexte que « les malades du sida peuvent être victimes de troubles psychiques soudains »… Aux Etats-Unis, l’Association médicale américaine, en convention à Chicago, prend la responsabilité de violer le secret médical concernant les patients séropositifs : les médecins tenteront de convaincre ces patients d’avertir leurs partenaires sexuels. Dans le cas où le patient se montrerait récalcitrant, le médecin pourrait prévenir les autorités locales afin qu’elles informent elles-mêmes les proches de la personne (famille, travail)… En France aussi, le Professeur Schwartzenberg, spécialiste du cancer, appelle au dépistage systématique du sida…

Et à part le sida, de quoi est fait 1988 ?? Côté littérature, on notera le décès (en réalité en décembre 1987, mais ce n’est annoncé qu’en janvier 1988 dans GPH) de Marguerite Yourcenar, à l’âge de 84 ans. En septembre, Yves Navarre est épinglé Chevalier de la Légion d’Honneur par François Mitterrand. Au Québec, Michel Tremblay reçoit le Prix David, la plus haute distinction littéraire de la Belle Province. Le très francophile Edmund White publie, lui, « La tendresse sur la peau »…

Du côté du cinéma, quelques films à retenir, sortis en 1988 : « Bagdad Café », de Percy Adlon. Ou « Rambo III », de Peter McDonald. Bob Swain sort « Masquerade », qui ne marquera pas l’histoire du cinéma mondial, mais qui nous offre Rob Lowe 😉  Martin Scorsese, lui, sort « La dernière tentation du Christ ». Le film provoque la fureur des fondamentalistes catholiques ; à Paris, ils incendient le cinéma « L’Espace Saint-Michel » dans le Quartier latin, envoyant 13 personnes à l’hôpital… En octobre, River Phoenix est en couverture de GPH pour la sortie du film « A bout de course », de Sidney Lumet. André Téchiné sort son huitième long métrage, « Les Innocents », avec Jean-Claude Brialy, Abdel Kechiche, Simon de La Brosse et Sandrine Bonnaire. Trois films de Pedro Almodovar sortent en même temps sur les écrans français : « La loi du désir », « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça » et « Matador »… Le 7 mars, l’acteur trashy Divine décède à Los Angeles, d’une asphyxie, pendant son sommeil ; il fait sa dernière apparition trois mois plus tard, dans le mythique « Hairspray », de John Waters… Et c’est depuis 1988 que le lundi, c’est ravioli : Etienne Chatiliez sort en début d’année « La vie est un long fleuve tranquille »…

Quelle actualité musicale (plus ou moins LGBT) en 1988 ? Avant donc de se consacrer à la lutte contre le sida, Barbara entame une tournée à travers la France. Mylène Farmer sort un deuxième album, très attendu, « Ainsi soit je ». Etienne Daho, lui, en est à son quatrième album, avec « Pour nos vies martiennes »… Deux ans après l’immense succès des singles « Cargo » puis « Fantasmes », Axel Bauer sort son premier album, « Les Nouveaux Seigneurs ». Catherine Lara est primée pour sa « Nuit magique », et se produit à l’Olympia. Le jeune premier Florent Pagny reste plusieurs mois numéro un du Top 50 avec sa chanson « N’importe quoi ». Et Rika Zaraï, retraitée de la chanson, sort son second livre de médecine naturelle, dans lequel elle ose un chapitre « Peut-on guérir le sida ? » ; sans proposer heureusement aucune méthode !

A la télévision, maintenant ? En février, Antenne 2 diffuse « Phèdre », de Racine, avec Alice Sapritch. Frédéric Mitterrand présente « La gloire et les larmes », soirée consacrée à Dalida, sur TF1. La première chaîne, toujours, censure le Rapido « Spécial pédés » d’Antoine de Caunes, et ne laisse diffuser que 3 reportages sur les 6 prévus ; au final, des banalités anecdotiques et médiocres… Après 13 ans d’antenne, Yves Mourousi est débarqué du 13 heures de TF1 ; la France profonde s’abandonne à Jean-Pierre Pernault… Antenne 2  diffuse en mai le documentaire « Sida, après l’aveu », avec Jean-Paul Aron. Le 1er décembre enfin, TF1 propose en prime-time une émission spéciale « Vivre avec le sida », animée par Martine Allain-Régnault et Jean-Pierre Foucault, dont le but est d’informer un public le plus large possible…

En vrac maintenant. En février, Jean-Paul Gaultier pose nu dans le premier numéro du magazine « Glamour » ; en avril, c’est Etienne Daho qui s’y collera dans le numéro 2… En septembre, Elton John déclare vouloir repartir à zéro et met aux enchères 2.000 objets personnels : lunettes, vases de Chine, bijoux… Et en novembre, il divorce de sa femme Renate… Après avoir fait ses armes dans le Petit théâtre de Bouvard, l’humoriste Muriel Robin fait son premier one-woman-show, « Les majorettes se cachent pour mourir »…

Quoi de neuf dans la vie gay en 1988 ? Le bar La Luna ouvre à Paris, rue Keller. Après trois ans de succès continu, les fameuses soirées londoniennes « Jungle » (black dance music) débarquent au Rex Club à Paris. Les clubs gais parisiens connaissent un véritable revival province 70 : ambiance cotillons, danse du tapis et shows travestis se concurrencent dans les « tata-clubs » de la capitale (Le Scorpion, L’Absolu, Les Tytans, Le Broad Connection, Le Club, Le 18, Le Scaramouche, L’Insolite…)… En 1988, le dernier chic homosexuel serait de se faire percer n’importe quelle partie du corps et y enfiler anneaux, barrettes ou cadenas. Le SM est aussi de plus en plus tendance… A Paris, la radio Futur Génération, « fille » de Fréquence Gaie, devient plus commerciale et musicale, afin d’attirer un plus large public. A Berlin Ouest, quatre gais allemands ouvrent le premier musée homosexuel du monde…

Quelques faits divers émaillent l’année 1988. Bruxelles vit le procès du Cries (Centre de recherche et d’information sur l’enfance et la sexualité). Derrière cette organisation aux buts somme toute louables (aider les pédophiles à mieux s’assumer et à sublimer leurs pulsions), une quinzaine d’individus entraînaient en fait de très jeunes enfants dans leurs fantasmes sexuels les plus fous. Philippe Carpentier, ancien traducteur du ministère belge de la Justice, et Michel Felu, technicien à l’Unicef, seront finalement condamnés à 10 ans de réclusion… Pierre Chanal, adjudant-chef à Fontainebleau, est arrêté près de Châlon-sur-Saône, alors qu’il torturait et violait depuis 24 heures un jeune hongrois de 20 ans. Dans le même temps, des fouilles étaient menées pour tenter de retrouver les « disparus de Mourmelon »… Une possible affaire de détournement de mineur et prostitution forcée refait surface : Pascal Dumont, adolescent de 15 ans, avait disparu en août 1983 à Lacanau. La police avait fini par rendre aux parents un corps en décomposition avancée, retrouvé dans la mer. La famille pourtant n’avait jamais cru qu’il s’agissait du fils recherché. Et c’est en 1988 qu’un détective affirme avoir retrouvé la piste du disparu au Bois de Boulogne ; Pascal Dumont apparaîtrait même nu sur des photos du magazine « Playgirl »…

Il reste difficile d’être homo en 1988. L’organisation gaie Roze Drempel se voit exclue de l’université catholique belge de Louvain ; pour le doyen, les homos en effet sont des « handicapés » et ils « portent atteinte au nom et à la dignité de la faculté »… En juin, Philippe, photographe antillais de 28 ans à GPH, est interpellé dans la rue par la brigade de nuit du IVème arrondissement de Paris. Quand les flics découvrent sa carte de presse, ils le molestent et l’insultent en lui lançant « T’es pédé, tu vas écrire sur nous ? »… Enfin, la guerre des champions de formule 1 fait rage : Nelson Piquet, triple champion du monde, sympa, décontracté et rigolard, s’en prend à son adversaire Ayrton Senna, jeune introverti, et l’accuse publiquement d’être homosexuel pour le déstabiliser…

Finissons quand même sur une note plus positive : 1988 a quand même connu quelques légères avancées sociales et juridiques. Un patron de bar (hétérosexuel) du sud de la France se lance dans la discrimination positive avant l’heure et affole sa région en diffusant une petite annonce pour une offre d’emploi pour un serveur-animateur exclusivement homosexuel, arguant que les gais ont davantage le sens du contact, et plus d’humour que les autres… En mars, la Cour d’Appel de Versailles confie la garde de deux enfants à un couple de lesbiennes, Marie-Thérèse et Nicole, après que la première s’est séparée de son mari… En Israël, les gais et lesbiennes ne sont plus hors-la-loi : le 23 mars, la Knesset abolit le délit d’homosexualité entre adultes, délit hérité de la législation coloniale britannique… En Suède enfin, l’Eglise se dit disposée à bénir les couples homosexuels. Alléluia !

Voilà quelques-unes des actualités de 1988 relatées dans les colonnes de Gai Pied Hebdo, au travers des 48 numéros publiés cette année-là. Le magazine, qui avait inauguré une toute nouvelle formule fin janvier. Une nouvelle formule marquée par l’apparition de la rubrique « Le Gai Savoir », et de deux nouveaux journalistes qui à mon sens apporteront au journal de très bons articles. Une occasion pour moi de rendre ici hommage à Joseph M. et surtout Catherine Durand

A suivre…

(*) Depuis, David Norris a fait son coming-out. En 2011, il est candidat (et favori) à l’élection présidentielle irlandaise.