1986. La France inaugure une formule appelée à se renouveler : la cohabitation. Après 5 ans de pouvoir socialiste, des élections législatives arrivent en mars. L’occasion pour les associations gaies de s’exprimer. Le MGL (Mouvement des gais libéraux) et les GPL (Gais pour les libertés) demandent officiellement la reconnaissance du concubinage homosexuel, la possibilité d’adopter un enfant pour un célibataire reconnu comme gai, la prise en compte du « phénomène homosexuel » (sic) dans les manuels scolaires… Si les GPL travaillent avec ardeur pour la victoire des socialistes, le MGL, lui, ne donne pas de consigne de vote… Finalement, on le sait, la droite remporte les élections et Jacques Chirac devient le troisième Premier ministre de François Mitterrand, le tout accompagné de l’installation de 35 députés FN sur les bancs de l’Assemblée, scrutin à la proportionnelle oblige ! De l’histoire politique, on retiendra aussi les manifestations étudiantes consécutives au projet Devaquet pour les universités. Le 4 décembre, 500.000 étudiants et lycéens descendent dans la rue, du jamais vu à Paris, même en 1968 ! Des couples homos profitent de la manifestation pour défiler ostensiblement main dans la main. On le sait, cet épisode se terminera par le décès d’un jeune étudiant de 22 ans, Malik Oussekine, la nuit suivante. Et le projet de réforme sera renvoyé aux calendes grecques…

Au-delà de « Devaquet, si tu savais, ta réforme, ta réforme… », que chante-t-on en 1986 ? Etienne Daho sort son troisième album, « Pop Satori » ; il répond aux questions de Pablo Rouy dans Gai Pied fin juin, puis passe à l’Olympia en fin d’année. Retour aux sixties ? Ses fans casseront des fauteuils dans la salle mythique… La découverte de 1986, c’est Fred Chichin et Catherine Ringer ; les Rita Mitsouko connaissent le succès avec « Marcia Baïla »… Les vedettes du top 50 de l’été seront Stéphanie de Monaco et son « Ouragan », Sabine Paturel et ses « Bêtises », Marc Lavoine sur son « Parking des anges », Arnold Tuboust et « Adelaïde »… On les croyait (déjà à l’époque) disparus et oubliés ; mais C. Jérôme, Hervé Vilard, François Valéry, Dave et Herbert Leonard reviennent en 1986, en crooners de charme… Sur un tout autre registre, les Communards chantent à la Fête de l’Huma, puis reviennent prendre l’Olympia en octobre. Jimmy Somerville en profite pour accorder une interview à GPH dans lequel, il l’avoue : « Je ne suis qu’une folle tordue hystérique ! »… Le Zénith, lui, se transforme en Ile aux Mimosas pour accueillir Barbara et Depardieu et leur spectacle « Lily Passion »…

Au cinéma, cette fois, 1986 nous a laissé, en vrac, « Out of Africa », « My Beautiful Laundrette », « 37°2 le matin » ou encore « Charlotte for ever ». Sylvester Stallone vit les dernières heures de la guerre froide en allant défier le colosse russe Dolph Lundgren à Moscou (« Rocky IV »). Tom Cruise triomphe dans « Top Gun ». Christophe Lambert, qui vient de recevoir le César du meilleur acteur (si, si  😮 ) pour son rôle dans « Subway » connaît un nouveau grand succès avec « Highlander ». Dalida rayonne dans « Le sixième jour », de Youssef Chahine… Mais le grand événement cinématographique de 1986 restera « Tenue de soirée », de Bertrand Blier, avec Michel Blanc, Gérard Depardieu et Miou-Miou. Le film fait un tabac dans les salles (850.000 entrées rien qu’à Paris) et Bertrand Mosca (*) multiplie les articles sur le film dans GPH…

Les soirs où l’on reste à la maison, que peut-on voir à la télé en 1986 ? Le PAF s’enrichit de deux nouvelles chaînes : la 5, version Berlusconi, « 5 you, la Cinq ! » et TV6, la petite chaîne musicale qui ne montait pas encore. Tom Selleck triomphe chaque dimanche après-midi dans la série « Magnum » sur Antenne 2. Bientôt rejoint le vendredi soir par Don Johnson dans « Miami Vice »… Le service public se met au sexe (soft) : Pascale Breugnot en parle avec « Sexy Folies » sur A2. Et FR3 propose « Série rose », tous les samedis à 22h30, qui met en scène les écrits érotiques de La Fontaine, Maupassant, Mirabeau ou Sade (le Marquis, pas la chanteuse)… Pendant la page de pub, Etienne Chatiliez montre pour Eram une bande de bourgeoises en tailleur qui débarquent dans une boîte pédé cuir ! Plus sérieusement, dix ans après un premier numéro consacré à l’homosexualité, en 1975, les Dossiers de l’Ecran remettent le couvert avec le téléfilm américain « Un printemps de glace » et un débat sur « Le sida, ou la peste du XXème Siècle ». TF1 offre un samedi soir à Alice Sapritch, inoubliable interprète de « Marie Besnard ». FR3 diffuse « L’homme blessé » de Patrice Chéreau, s’attirant les foudres de Jean Autin, l’un des neuf membres de la Haute Autorité (premier avatar du CSA) ; dans le Figaro, il s’écrie « Le service public est à la dérive. Il faut bannir des programmes tout ce qui évoque la drogue, la violence et la pornographie. »… Pendant ce temps, outre Manche, la chaîne britannique Channel Four propose les lundis soirs « roses », sélection de films « illustrant l’originalité et le dynamisme du cinéma gai » et de portraits d’hommes et de femmes homosexuels. Une programmation qui fait s’étrangler Mary Whitehouse, présidente de l’Association nationale des téléspectateurs et auditeurs, qui réclame la censure de toute émission qui pourrait conforter l’idée de normalité de l’homosexualité…

La rentrée de septembre 1986 s’annonce difficile pour les médias gais en France. Fréquence Gaie, la radio des homos, a mis ses programmes en veilleuse et ne diffuse plus que de la musique en boucle. Le magazine Masques s’arrête ; Homophonies et Samouraï sont eux aussi absents des kiosques, mais annoncent qu’il s’agit d’un simple retard… Gai Pied, lui, semble en pleine forme. L’hebdo fête son septième anniversaire au printemps et organise des fêtes un peu partout en France durant tout un mois, terminant par une soirée grandiose au Palace, à l’occasion de laquelle sera élu « L’Homme Passion », devant 2.000 invités… GPH toujours, qui est enfin distribué en Martinique, dernier département français où il était encore absent… A Lyon, par contre, le guide annuel « Le petit paumé », réalisé par les étudiants de l’Ecole Supérieure de Commerce, supprime sa rubrique gay, après 3 années de bons et loyaux services… En Italie, le mensuel gai Babilonia, ose publier un article remarqué sur les homos et le fascisme. Etrange coïncidence, quelques jours plus tard, des inconnus mettent le feu à l’appartement milanais d’Ivan Teobaldelli, son directeur…

Pour terminer ce tour d’horizon de l’actualité culturelle de 1986, on rappellera bien sûr l’inauguration à Paris du musée d’Orsay. Côté art contemporain, Michel Journiac poursuit sa carrière d’happenings sexuels et religieux en organisant le 22 mars, dans une galerie d’art parisienne, un marquage au fer rouge de deux garçons ! En juin, le nouveau Ministère de la Culture interdit aux moins de 18 ans le festival « Ecrans Gais » organisé au cinéma « L’Olympic » de Frédéric Mitterrand ; Jean-François Théry, président de la commission de contrôle au Ministère, explique : « Vu le sujet du festival, nous ne voulions pas prendre des risques, c’est pourquoi j’ai préconisé la protection maximum […] Il faut penser aux familles et aux adolescents. ». Précisons qu’aucun film pornographique ne faisait pouurtant partie de la programmation. 4.000 spectateurs se pressent néanmoins au festival…

Quoi de neuf dans la vie quotidienne des homos en 1986 ? A Paris, le Forum des Halles ouvre toute une nouvelle partie commerciale, sous les jardins. Les gais investissent les lieux et leurs alentours. La piscine ouvre à l’automne, et les gais s’y donnent rendez-vous, notamment le vendredi de 20 à 22h. Un peu plus loin, par contre, les travaux de réaménagement du Grand Louvre conduisent à fermer désormais le Jardin des Tuileries la nuit ; une grille interdit désormais la drague nocturne dans les bosquets, qui faisait pourtant figure d’institution depuis la fin du XVIIème Siècle… Le sort s’acharne-t-il sur nos divertissements ? Le journal « Le matin » a fait analyser le poppers et demande son interdiction (déjà en 1986 !) : contenant des substances vénéneuses (en l’occurrence le nitrite d’isobutyle), il ne doit selon les médecins n’être plus délivré que sous ordonnance. Un malheur n’arrivant jamais seul, des chercheurs annoncent par ailleurs au cours d’une conférence de presse les méfaits du tabac sur l’érection ; fumer ou bander, il faudra désormais choisir… Si les premiers spectacles de strip-tease masculins débarquent enfin en France, à l’Observatoire à Paris, ils sont réservés aux femmes, et de toute manière se révèlent plutôt… mous. Et bien sûr, les sorties sont désormais menacées par le sida. Va-t-on bientôt en France adopter la nouvelle pratique américaine ? A New-York, quand ils sortent dans les bars, les gais arborent désormais une épingle à nourrice au revers de leur veste ou de leur chemise, signifiant qu’ils pratiquent le sexe sans risque…

Le sida, donc. Lors des entretiens de Bichat, à l’automne, les autorités annoncent que le cap des 1.000 cas de sida déclarés depuis le début de l’épidémie en France est franchi ; le nombre de cas réels est même estimé entre 1.200 et 1.500, et le nombre de séropositifs serait d’ores et déjà compris entre 100.000 et 200.000. Sans qu’on sache exactement si cette séropositivité signifie une maladie à court terme. Les experts pensent néanmoins que 10 à 20% développeront un sida dans les 3 ans à venir. A New York, le sida est devenu la première cause de mortalité chez les hommes âgés de 30 à 44 ans, et la troisième chez les hommes de 15 à 54 ans. De 1980 à janvier 1986, 3.800 new-yorkais sont morts de cette « maladie », dont 2.000 environ en 1985. A San Francisco, la moitié des homos, soit environ 80.000 personnes, sont probablement porteurs du virus… En mai, l’URSS reconnaît pour la première fois 3 cas de sida sur son territoire. M.S. Gordienko, spécialiste médical soviétique, déclare néanmoins que « La propagation en Occident du sida est due à des causes sociales comme la révolution sexuelle, c’est-à-dire la légalisation du vice, de la drogue et de la prostitution »… En 1986, l’Afrique est déjà le continent le plus touché par le sida : on estime que le continent noir compte 50.000 malades et 2 millions de contaminés… La deuxième Conférence internationale sur le sida se tient à Paris, du 23 au 25 juin. Le Gay Men Health Crisis, organisation new-yorkaise d’aide aux malades, y présente un film porno qu’il a produit pour montrer la pratique du « safer sex », ce qui provoque un mini-scandale…

Le sida s’installe peu à peu dans la vie quotidienne. En février, Alain, 39 ans, accusé de vol de chéquiers et de falsification de chèques, se présente au tribunal de Lyon masqué d’un tissu blanc : il est atteint du sida, ses défenses immunitaires sont très faibles et ses médecins lui demandent de se protéger du moindre courant d’air… A San Francisco, Mark Singers avait normalement pris place à bord d’un avion de Delta Airlines à destination d’Atlanta ; mais la compagnie le débarque finalement, contre son gré : son corps était couvert de lésions et le passager s’est révélé indésirable… Aux Etats-Unis toujours, l’officier de marine Phillip J. Nolan doit passer devant un tribunal militaire pour avoir refusé de subir un test de dépistage du sida…

En 1986, le sida ne décime pas encore la communauté homo autant qu’il le fera les années suivantes, mais quelques victimes célèbres sont déjà à déplorer. En mai disparaît Arndt von Bolen und Halbach, 48 ans, dernier héritier de la dynastie allemande Krupp. En octobre, c’est Stephen Barry, ex-valet de chambre du prince Charles, qui avait été renvoyé de la maison royale en 1982, parce que Lady Di ne voulait pas d’homosexuels dans l’entourage de ses garçons… En décembre décèdent Tom Waddell, décathlonien de haut niveau, et surtout promoteur des Jeux Gais de San Francisco ; et en France, Jean Blancard, cofondateur et vice-président de Aides… En janvier, Thierry Le Luron avait accordé une interview à Paris Match pour dire qu’il n’avait pas le sida, démentant une rumeur qui ne cessait d’enfler. Las, l’humoriste décède en novembre, à 34 ans, officiellement d’un cancer ; sida ou pas, la presse française en profite pour le outer : « Chanteur d’opérette homosexuel mort comme Foucault » (Serge July dans Libération), « Toujours entouré d’éphèbes, fastueux et un peu snob » (VSD). De son vivant, Le Luron avait toujours refusé de s’exprimer dans Gai Pied… En février, Libération publie pour la première fois l’avis de décès d’un lecteur : Gérard Labadie, 33 ans, tenait à ce que l’annonce de son décès du sida soit officielle… Jerry Smith, étoile du football américain des années 60-70 annonce quant à lui publiquement qu’il est atteint du sida…

Les people commencent à se mobiliser contre le sida. Mère Teresa, prix Nobel de la Paix, inaugure à Washington une maison de soins spécialisée pour les victimes du sida… A Paris, le 9 février, les GPL organisent une grande journée au Palais Garnier, au bénéfice de la prévention. L’Opéra est pour l’occasion superbement fleuri, trois des plus grands danseurs étoiles de la maison présentent leurs chorégraphies, l’adagietto de la Cinquième Symphonie de Mahler est joué, et maître Tajan dirige lui-même une vente aux enchères qui permet de récolter entre 130 et 150 millions de centimes de l’époque ; les fonds sont destinés à créer un « réseau prévention » et à mettre des appartements thérapeutiques à la disposition des malades en difficulté… L’Association des Artistes contre le Sida, présidée par Line Renaud, est elle-aussi très active. Au printemps, elle récolte 1 milliard de centimes au profit de la recherche. Le 1er décembre, elle organise un deuxième gala de prestige au Moulin Rouge. Mireille Mathieu, Henri Salvador, Jean-Luc Lahaye, Zizi Jeanmaire et Roland Petit, Julien Clerc, Jean-Loup Dabadie, Amanda Lear, Nicole Croisille, Chantal Goya et Jean-Jacques Debout, Leslie Caron, Marina Vlady, Fanny Ardant, Jacques Chazot… assistent aux spectacles de Mikhaïl Baryshnikov, de l’American Ballet Theater et de Maurice Béjart ; même Philippe de Villiers, alors secrétaire d’Etat à la Culture, est présent…

Grâce à ces dons, la recherche avance. En 1986, le prix Lasker de recherche médicale clinique est attribué conjointement au Pr Luc Montagnier et au Pr Robert Gallo, pour leurs travaux qui ont permis la découverte du virus du sida ; ceci alors que les deux chercheurs revendiquent, chacun de son côté, cette découverte, devant la justice notamment. Le Dr Willy Rozenbaum, un des plus grands spécialistes du virus en France, doit quant à lui quitter l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à la suite d’un conflit avec le Pr Gentilini, son supérieur hiérarchique, chef du service des maladies tropicales… En juin, le Dr Chermann, de l’Institut Pasteur, déclare que « La première étape vers le vaccin contre le sida est déjà franchie et ce vaccin devrait être mis au point d’ici deux ans, selon les Américains, et d’ici trois à cinq ans, selon moi »… Aux Etats-Unis, un médicament expérimental a amélioré le système immunitaire de personnes atteintes du sida. Le Dr Broder, qui a supervisé les essais de l’azidothymidine (AZT), déclare en mars que les infections de ces malades ont disparu, leur fièvre a diminué, leur appétit s’est amélioré, et ils ont repris du poids ! Les responsables américains de la Santé donneront officiellement leur autorisation pour l’utilisation de l’AZT à grande échelle en septembre. Le traitement sera expérimenté par 300 malades seulement en Europe. En France, une poignée (64) de patients des hôpitaux Claude-Bernard, La Pitié, Saint-Louis et Tarnier seront sélectionnés…

Les autorités cherchent de leur côté les mesures adéquates. Le test de dépistage du sida de l’Institut Pasteur est désormais remboursé par la Sécurité Sociale. En novembre, Philippe Séguin, ministre des Affaires sociales et de l’Emploi, ajoute le sida à la liste des « maladies longues et coûteuses », les seules qui donneront désormais accès à un remboursement à 100%… Au delà de ces mesures d’accompagnement, certains réfléchissent aux moyens d’enrayer le fléau. Avant le changement de majorité, au ministère de la Santé (tenu alors par Georgina Dufoix et Edmond Hervé), le Dr Jean-Baptiste Brunet envisageait de faire fermer autoritairement tous les saunas de France, afin de lutter contre la propagation du virus. Le Pr Montagnier, lui, se déclare favorable à une reprise du contrôle sanitaire des prostituées… En Norvège, le ministre des Affaires sociales annonce son intention de déposer un projet de loi visant à interdire les tatouages. En Allemagne, Karl-Albert Mutter, président de l’Association pour la prévention du sida à Francfort, veut au contraire faire tatouer les malades du sida et les séropositifs, afin de « préserver la liberté sexuelle » ! Aux Etats-Unis, les électeurs californiens repoussent la « proposition 64 » de Lyndon LaRouche, qui visait à mettre les malades du sida en quarantaine… Et en France, le cancérologue François Bachelot est élu député FN de Seine Saint-Denis et se sent pousser des ailes. Il présente le « plan global contre le sida » de son parti. Au programme, « des sidatoriums, pour isoler et soigner les malades qui ne pourraient ou ne voudraient pas appliquer les règles de dépistage » ; le contrôle aux frontières de toutes les personnes venant de pays à haut risque, militaires français compris ; le dépistage systématique et obligatoire des « groupes à risque dans un premier temps, et de toute la population par la suite » ; et, en cas de besoin, des mises en quarantaine. Le bon docteur ajoute que « si l’on ne fait rien pour lutter contre la contamination, il n’y aura plus personne sur la planète en 2025 »…

La répression anti-gai connaît quelques « bons » moments en 1986. Et tout particulièrement à Nice : la police avait déjà fait fermer la boîte gay « Le Blue Boy » en septembre 1985 ; en 1986, la brigade mondaine s’attaque tour à tour au sauna du « Château » en février, au sauna « Le 7 » en avril puis à « L’Azur-Sauna » en septembre. A chaque fois, suite à une visite surprise de la police, ces établissements sont qualifiés de « maisons de débauche » et condamnés pour « outrage public à la pudeur »… A Paris aussi, la police fait parler d’elle. Pierre Legrand, un jeune parisien, affirme qu’une patrouille l’a obligé à se jeter dans la Seine alors qu’il draguait quai d’Austerlitz. En octobre, la police embarque quatre jeunes gais, dont un mineur, qui discutaient au jardin des Tuileries. L’argument des forces de l’ordre fuse : « Faites pas d’histoires, on sait que vous tapinez. Vous n’avez pas des gueules à attendre le bus. » Les jeunes seront finalement retenus une heure et demie au commissariat et les parents du mineur seront prévenus… A Saint-Etienne enfin, Jean-François Latour a reçu un PV pour stationnement interdit. Problème : la voiture incriminée ne lui appartient pas ; c’est celle de son ami. C’est la preuve selon lui que la police maintient un fichier des homos de la ville. Il porte alors plainte auprès du Procureur de la République…

Quelques disparitions marquantes en 1986. Christophe Isherwood, en janvier, à l’âge de 81 ans, d’un cancer de la prostate. La France, elle, perd deux de ses plus grands écrivains à 24 heures d’intervalle : Simone de Beauvoir décède, à l’âge de 78 ans, le 14 avril, et Jean Genet, le 15, à l’âge de 73 ans. Le 27 octobre, c’est André du Dognon qui s’éteint ; écrivain, il avait collaboré à Arcadie dès le premier numéro et faisait figure de témoin majeur de la vie homosexuelle d’après-guerre… En mai disparaît Gaston Defferre, maire de Marseille, l’un des premiers hommes politiques français qui avait soutenu la cause homo. En 1981, ministre de l’Intérieur, il avait dissous le groupe de contrôle des homosexuels de la Préfecture de Police de Paris et demandé aux forces de l’ordre « qu’aucune discrimination ni, à plus forte raison, aucune suspicion ne pèse sur des personnes en raison de leur seule orientation sexuelle »… Côté people, on rappellera la disparition de Daniel Balavoine en janvier, en marge du Paris-Dakar. Et le jeudi 19 juin à 17 heures, Coluche mourait en moto, précédant de quelques mois son ancien mari d’un jour, Le Luron…

La vie des associations LGBT, en 1986, c’est d’abord une naissance. Celle de l’APG, Association pour l’entraide et l’information des parents gais. Le MAG, lui, fête son tout premier anniversaire. Et le RHIF (Rencontre des Homosexualités en Ile-de-France) ses cinq ans. Dernier anniversaire symbolique, celui des 10 ans du CCC, Centre du Christ Libérateur, du pasteur Joseph Doucé… Le groupe gai le plus important en France, avec 450 cotisants au sein de 25 groupes locaux, c’est David & Jonathan ; en 1986, l’association fondée en 1972 par l’abbé Max Lyonnet, dans le sillage d’Arcadie, inaugure son nouveau local, rue de Picpus, après un an de travaux…  Les Caramels fous, déjà là en 1986, remportent un franc succès au second Festival des Chœurs et chorales gays, à Amsterdam…

Au-delà des associations, les gais et lesbiennes organisent quelques rassemblements symboliques en 1986. Fin mai, cinq à huit mille personnes participent à une veillée à la mémoire des victimes du sida, devant la mairie de San Francisco. Du 9 au 17 août, ce sont pas moins de 3.500 athlètes qui participent aux Jeux gais, toujours à San Francisco… A Paris, le 21 juin, la Gay Pride réunit « plusieurs centaines » de personnes ; David Girard domine la marche, avec le char du Haute Tension, son club de l’époque. Mais les militants désertent. FG est absente. Le CUARH et son magazine, Homophonies, ont boycotté la manifestation : « Quel intérêt y a-t-il à ce qu’une telle manifestation publique soit prise en charge par les patrons de boîtes ? On privatise le mouvement gai. ». Outre-Atlantique, la Gay Pride se déroule le 29 juin, un peu partout au sein des Etats-Unis. Près de 100.000 gais défilent à New York. Provocation ou coïncidence, la Cour Suprême déclare le lendemain que les lois anti-sodomie sont bien conformes à la Constitution. Dès le 1er juillet, 4.000 se retrouvent alors spontanément au centre du quartier gai de New York pour manifester. Et le 4 juillet, jour de la Fête nationale américaine, 15.000 gais se regroupent encore à l’appel de la Ligue des lesbiennes et des gais contre la diffamation… A Londres enfin, la Gay Pride  se tient le 5 juillet et réunit près de 20.000 homos, à majorité masculine. Cette marche constitue le plus grand rassemblement jamais vu en Europe…

Conséquence plus ou moins directe de cette visibilité, la place des homos dans la société avance lentement. Claude Malhuret, qui a été nommé secrétaire d’Etat chargé des Droits de l’Homme du gouvernement Chirac, veut que l’OMS retire l’homosexualité de sa liste des maladies mentales. Toujours en France, le Code du travail modifie son article L122-35 pour intégrer désormais la liberté des mœurs : « Le règlement [intérieur des entreprises] ne peut comporter de disposition lésant les salariés dans leur emploi ou leur travail, en raison de leur sexe, de leurs mœurs, de leur situation de famille ». La recherche commence aussi à s’intéresser aux homos ; le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien de l’université Paris V et l’Institut de sociologie de l’université d’Amsterdam organisent à la Sorbonne un colloque « Homosexualité, homosocialité et urbanité »… A l’occasion des troisièmes Journées annuelles d’éthique, et de ses débats sur les techniques de fécondation in vitro, et les expériences sur les embryons, la nouvelle ministre française de la Santé, Michèle Barzach, souligne qu’il faut exclure les lesbiennes de toute fécondation extra-utérine… A l’étranger aussi, les homos ont du mal à trouver leur place. En Espagne, les travestis et les homosexuels déclarés sont désormais dispensés d’effectuer leur service militaire. En Angleterre, le ministère de l’Education interdit dans les écoles primaires le livre « Jenny vit avec Eric et Martin », une brochure racontant la vie d’une petite fille élevée par ses deux papas homos. Dans le même temps, BBC Scene, une émission de télévision régulièrement diffusée dans les écoles pour introduire discussions et débats, propose « Mates », un reportage-fiction sur le vécu de deux adolescents de 17 ans qui se disent bisexuels et vont vire ensemble une histoire d’amour ; la vieille Angleterre et le Daily Mail sont furieux… On sait cependant appeler les homos quand on a besoin d’eux : faute de parvenir à recruter suffisamment de candidats, la police américaine d’Atlanta fait passer des petites annonces dans les journaux homosexuels de la ville pour inciter les gais à rejoindre ses rangs…

Bref, il reste encore du boulot pour les gais en 1986 pour se faire accepter. A l’occasion de la campagne pour les élections législatives, GPH interviewe Jean-Pierre Seguela, tête de liste RPR à Toulouse. Le résultat est édifiant : « Nous voulons respecter un équilibre éthique de la société […] La société se fonde essentiellement sur la famille, qui a une structure bien définie : le père, la mère et les enfants. Toute négation de cette famille est préjudiciable à la survie de la société occidentale. Il ne s’agit pas de mettre [les enfants homosexuels de ces familles] au ban de la société. Mais de là à les mettre en exergue, je ne suis pas d’accord ! [Il ne faut pas] leur donner la possibilité d’être présents et même omniprésents sur les ondes, dans les films, à la radio ou dans les journaux […] Je pense que la télé doit être le reflet de la normalité […] Je crois que vivre en concubinage est une preuve de lâcheté : c’est refuser ses responsabilités vis-à-vis de sa descendance. En ce qui concerne le concubinage homosexuel, je pense qu’il est favorisé par une mauvaise éducation reçue au sein d’une famille sans équilibre […] Pourquoi ont-ils été atteints [par le sida] ? Parce que la muqueuse intestinale n’est pas faite pour le rapport sexuel. Lorsque les homosexuels auront bien compris cela, je crois qu’ils réfléchiront un petit peu […] Le remboursement du test n’est valable que dans le cas de donneurs de sang, c’est-à-dire une population qui prend ses responsabilités vis-à-vis de la société et ne s’y sent pas exclue. Mais pour moi, les homosexuels font partie d’un groupe qui ne génère rien. La société homosexuelle n’est pas capable, de par sa structure même, de transmettre les caractères héréditaires de qualité que sont l’intelligence, la culture, le développement physique, tout cela est définitivement perdu et ça c’est dramatique ». On en reste sans voix…

Et la religion dans tout ça ? Le cardinal allemand Joseph Ratzinger (on ne le sait pas encore mais il est appelé à connaître un « grand » avenir) adresse à tous les évêques un document approuvé par le pape, qui justifie la condamnation de l’homosexualité par le Vatican : « Bien qu’elle ne soit pas en elle-même un péché, l’inclination particulière de la personne homosexuelle constitue néanmoins une tendance, plus ou moins forte, vers un comportement mauvais au point de vue moral. » Le texte met au ban « toutes associations d’homosexuels catholiques », auxquelles seront fermées les portes de locaux de l’Eglise, « y compris les salles des écoles et des institutions catholiques » et auxquelles « tout office religieux spécifique sera refusé ». Rome garde néanmoins espoir : « Un authentique programme pastoral aidera les personnes homosexuelles à tous les niveaux de leur vie spirituelle, par les sacrements, en particulier le recours fréquent et sincère au sacrement de la confession, par la prière, le témoignage et la direction individuelle. » Ouf, nous voici sauvés…

Dans l’actu people de 1986, on retiendra bien sûr l’autobiographie de Martina Navratilova, dans laquelle la première joueuse mondiale de tennis féminin révèle qu’elle aime les femmes. Invité du « Jeu de la Vérité » (une émission de Patrick Sabatier sur TF1), Elton John fait de son côté marche arrière : il explique qu’il a été homosexuel, avant de se fatiguer de son mode de vie et de tomber amoureux de celle qui est devenue sa femme… et dont il se fatiguera très vite ! Beaucoup plus inattendu est le passage de David Girard chez Bernard Pivot ; âgé de 27 ans seulement, la star du business gai de la nuit parisienne, l’homme aux 13.000 passes, 2 saunas, 1 boîte, 1 journal et 1 restaurant est invité à Apostrophes sur Antenne 2 pour parler de son autobiographie, « Cher David – Les nuits de Citizen Gay »… Les people font aussi la une des faits divers quand Gérard Vaccari, le maître d’hôtel d’Yves Mourousi, est retrouvé mort dans l’appartement du présentateur vedette de TF1. Son corps gisait nu sur le sol du salon – salle de gymnastique ; le meurtrier s’est servi d’haltères pour porter le coup fatal à sa victime…

Tout cela, et beaucoup plus, narré au travers des 46 numéros de Gai Pied Hebdo parus en 1986. Un magazine dans lequel s’exprimaient chaque semaine vedettes, politiques, écrivains, danseurs, musiciens… De Claude Sarraute à Alice Sapritch (« Parfois, on m’appelle Jex Four. Pourquoi pas ? »), de Simone Veil à Carlos (« J’ai eu des rêves d’amour avec des mecs »), de Linda de Suza à Françoise Barré-Sinoussi (« Le sida n’est pas lié à la permissivité sexuelle »), de Bernadette Lafont à Catherine Lara (« Il y a tant de moments où je me sens au milieu de nulle part »), de Françoise Fabius à Josianne Balasko (« Je ne suis pas une potiche »), d’Alain Souchon à Bernard Lavilliers (« J’aime bien les lesbiennes. Pas les camionneuses évidemment »), de Fabrice Luchini à Bernard Giraudeau (« J’ai déjà joué cinq pédés dans ma carrière »), de Daniel Mesguich à Jenny Bel Air (« J’adore chanter l’Internationale en blues »), de Lionel Jospin à Francis Lalanne (« Je suis plus que jamais un mec »), de Denise Fabre à Etienne Daho (« Je suis jeune, j’ai du blé, je plais. J’ai envie d’en profiter à fond »), de Jean-Louis Aubert à Karim Kacel (« Je suis un beur qui rêve pour la planète ») ou de Micheline Presle à Marc Lavoine (« J’ai le cœur entre deux chaises et l’amour entre deux sexes »), tout le monde passait par le magazine qui découvrait aussi de jeunes talents, dont un tout jeune dessinateur de Dormund, un certain Ralf König qui dessinait déjà à 25 ans le petit monde des pédés. Une année 1986 inaugurée par la photo en couverture et la longue interview d’un jeune modèle italien de 21 ans : « Je ne vais pas complètement avec les femmes. Je peux aller avec les hommes aussi, mais je ne suis pas tout à fait gay […] Avec les hommes, j’ai jamais eu d’expériences. J’ai eu beaucoup de propositions […] J’aimerais bien faire l’acteur, ou sinon j’aimerais doubler les acteurs quand il y a des choses dangereuses à faire, avec la moto par exemple : on se lance avec une moto et il faut beaucoup de cross. Comme acteur, j’aimerais bien tourner dans les films, tu vois, où il y a un peu d’animation. Ou alors, dans les films porno. » En 1986, ce jeune homme s’appelait Rocco. Il n’ajoutera le fameux « Siffredi » à son patronyme que quelques années plus tard…

A suivre !

 (*) Jusqu’en 1987, Bertrand Mosca était le critique cinéma de l’hebdomadaire, avec Michel Cyprien. Depuis, le journaliste a fait du chemin et son nom est apparu ces derniers jours au sommet de l’organigramme de France Télévisions