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C’était il y a 30 ans… les années Gai Pied
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Bonus | 12.11.2011 - 07 h 43 | 5 COMMENTAIRES
C’était il y a 20 ans… Hervé Guibert

Au départ, c’était un peu comme un devoir. Le vingtième anniversaire de la mort de Guibert approchait, et je n’avais encore rien lu de l’écrivain. Comme le grand public, j’avais découvert le personnage Guibert en 1990 quand était sorti « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie », puis lors de ses passages à Apostrophes et Ex-Libris, avant son décès et son autoportrait vidéo sur TF1. Bref, je connaissais de Guibert le personnage médiatique, courageux et un peu exhibitionniste qui parlait du sida à la première personne, à découvert. 20 ans après, il était temps de découvrir Guibert l’écrivain, dépasser mes appréhensions, et me lancer dans une œuvre riche et abondante. Il n’est jamais trop tard pour découvrir un grand écrivain. Ce que j’ai enfin fait depuis cet été…

 Comme le grand public, j’ai donc commencé par la fin de l’œuvre d’Hervé Guibert. Quatre livres et un documentaire, qui forment un tout cohérent, à la fois grave et plein de vie. Une histoire personnelle du sida, de la mort, mais aussi de la vie, du combat, de l’amour. Cette histoire se déroule en quatre temps. Dans « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie », l’écrivain découvre son sida. Autour de lui, beaucoup sont touchés et tombent les uns après les autres. Se découvrir séropositif équivaut alors à une mort prochaine. Les trahisons personnelles se multiplient, c’est la débandade, chacun pour toi et dieu pour personne. L’effroi et la résignation.

Quelques mois plus tard, l’écrivain retrouve la force de vivre et de se battre. Il va bénéficier d’un nouveau traitement, la DDI, qui pourra l’aider à tenir. « Le protocole compassionnel » est le récit de cette renaissance. La maladie est là, et Guibert la décrit d’abord. L’épuisement total, la vie qui le quitte peu à peu. Une médecin qui l’aide malgré tout à tenir et à aimer. La lutte acharnée et cruelle pour bénéficier du nouveau traitement. La rémission. La vie qui reprend. Le cœur qui recommence à battre. Le sang qui circule. Les forces qui reviennent. Le bonheur de retrouver l’Ile d’Elbe. La sérénité et l’espoir. La vie.

« L’homme au chapeau rouge » prend un peu ses distances face au sida, comme pour permettre à l’homme de s’évader un moment, d’oublier qu’il va mourir en se lançant dans une nouvelle aventure, une nouvelle passion. Refouler en quelque sorte la maladie pour retarder la mort. Ses livres précédents ont fait connaître Guibert et l’ont enrichi. Aussi peut-il enfin courir les galeries et acquérir des tableaux. Il va entrer dans le monde un peu obscur des peintres, des négociants, des faussaires. Il va mettre toutes ses forces à entrer dans une histoire presque policière, une aventure presque haletante, qui va sans doute lui donner l’impression de vivre. Il voyagera, en URSS, en Afrique. Il jettera ses dernières forces dans cette parenthèse.

Mais le sida saura se rappeler à lui. Dans « Cytomégalovirus », la fin est proche. Guibert est au bout du rouleau. Il est épuisé et se bat, en vain. Ce court écrit raconte une hospitalisation forcée et résignée, alors que l’écrivain commence à perdre la vue en même temps que la vie. C’est cru, froid, violent. On a l’impression que Guibert a vraiment rassemblé les dernières forces qui lui restaient pour écrire, jusqu’à l’épuisement. Quelques jours plus tard, le 27 décembre 1991, il renonçait à lutter et se suicidait…

Ces quatre récits (je ne sais trop comment les qualifier, en tous cas le terme « romans » ne me convient pas) forment un tout, à la fois cohérent et dissemblable. Le narrateur est le même, et son personnage central aussi : Hervé Guibert lui-même. Chaque récit aura son propre thème, son propre tempo, et ses propres personnages. On a l’impression qu’à chaque époque, Guibert a besoin de s’entourer de gens nouveaux. Il faut avouer qu’il n’hésite pas non plus à insupporter, voire se faire « détester » de ses amis successifs. Dans « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie », on le verra tout déballer de son ami Muzil (Michel Foucault), dont il n’hésitera pas à dévoiler le sida et les pratiques sadomasochistes après sa mort. S’il épargne ses amis Jules et Berthe, il se réjouit de l’annonce publique du sida de Marine, son amie actrice (Isabelle Adjani), comme une sorte de plaisir revanchard morbide. Car Guibert est lui-même victime d’un « ami » qui, tout au long du livre, lui fera caresser l’espoir d’un traitement miracle qu’il lui refusera finalement. Dans « Le protocole compassionnel », le personnage central sera le docteur Claudette Dumouchel, à laquelle il est lié par la maladie mais qu’il finit par aimer. « L’homme au chapeau rouge » verra trois nouveaux personnages : le peintre Yannis, la galeriste Lena, ainsi que, dans un récit croisé, le grand Balthus. En bout de course, par contre, Guibert sera seul pour affronter la mort. Pas vraiment de personnages dans « Cytomégalovirus ». Ou peut-être le lecteur, auquel l’écrivain semble consacrer le peu de force qui lui reste encore.

Tout au long de son histoire, Guibert en tous cas, donne tout à voir. Ses forces mais surtout ses faiblesses. Et, au-delà de ses faiblesses physiques, ses faiblesses morales. Il ne cherche jamais à se donner le beau rôle. Au contraire, il se montre cruel et ingrat face à son entourage et ses amis. Il donne même l’impression par moments de chercher à se faire détester, à décevoir, afin peut-être de les dégager de tout regret. En même temps, on sent la recherche d’un amour. Qui l’aimera assez pour lui pardonner ses trahisons ? Qui l’aimera assez pour l’accompagner jusqu’au bout ? L’homme se met en danger pour mieux éprouver l’amour de son entourage. Il casse pour éprouver la force des choses. Il se met à nu pour mieux affronter la difficulté qu’il a à s’aimer lui-même. Il est perdu. Désespérément perdu. Mais amoureux de la vie au point de s’astreindre coûte que coûte à une vie sociale éprouvante. Au point de se marier pour protéger une amie. Au point de tricher, mentir, et détourner des médicaments pour se procurer cette DDI qui sera son dernier espoir. Il sera finalement trompé par certains de ses amis, ou comprendra au contraire que certains sont ses alliés (comme le docteur Chandi). Mais tout le monde à l’époque est perdu face au sida et à la mort. Tout le monde est pris dans cette course contre la mort et dans cet inconnu total qu’est l’avenir. Chacun est humain et réagit comme il peut. Guibert est pris dans ce monde. Ses seuls points d’appui, intangibles, seront ses grand-tantes, Suzanne et Louise ; l’île d’Elbe (où il sera finalement enterré) ; la Digitaline (ce poison acquis en Italie, qui le suivra tout au long de son parcours et lui permettra de partir quand et comme il le voudra).

On se demande souvent à la lecture, quelle est la part de vrai et la part romanesque. Au final, on a l’impression que tout est vrai. Guibert nous raconte qu’il passe son temps à tout filmer, à déclencher sa caméra à tout moment, cachée au fond de son sac de la fnac, ou posée sur une table lors des visites et opérations médicales. On en aura la preuve après sa mort, au travers de son récit filmé, « La pudeur ou l’impudeur » * . Les images y sont crues et violentes. Guibert cherche à déranger, mais son film semble lui aussi un dernier cri d’amour à la vie, et un dernier appel à l’amour. Tous les ingrédients des livres y sont : les tantes ; l’hôpital ; Elbe ; le fameux chapeau rouge ; les traitements ; le corps. Jusqu’à cette Digitaline qu’il met en scène dans un faux suicide ! On retiendra en même temps la fin du film, les images de l’enfance, heureuse et innocente, un petit garçon blond souriant et inconscient de ce qui l’attend…

Voilà tout ce qu’il y a dans les écrits d’Hervé Guibert sur le sida. Sur son sida. J’ai longtemps eu peur de l’aborder, avec deux craintes. D’abord celle d’un écrit violent et dur à supporter. Il y a certes des passages très difficiles. Notamment au début du « Protocole compassionnel ». Mais c’est une traduction littéraire de ces années noires du sida. De l’affolement général. De la mort certaine. De cet hôpital Claude-Bernard abandonné, où seuls subsisteront les services de traitement du sida, un endroit perdu, en dehors de la ville et de la vie, oublié de tous. Mais le récit est par ailleurs si plein de vie et de lutte qu’on n’a qu’une envie, celle de se battre avec le narrateur et de vivre le plus possible les moments de répit.

Ma seconde crainte était de lire un roman misérabiliste comme j’ai pu en lire avant Guibert. Une complainte sans fin sur le narrateur, pauvre victime innocente et incomprise de tout. L’écriture de Guibert est tout sauf ça. L’auteur se montre juste tel qu’il est. Jamais il ne se plaint. Jamais il n’accuse personne. Jamais il n’essaie de se donner un beau rôle. Il reste lucide, conscient et honnête. Il n’est qu’un homme, imparfait, pris comme tant d’autres au milieu d’une histoire sur laquelle il n’a que peu de prise ; son statut d’homme connu et entouré l’aide même à bénéficier de faveurs qu’il ne cherchera pas plus à cacher. Il perd espoir par moments (« J’étais désespéré, prostré au fond du fauteuil rouge, prêt à renoncer à Vincent, certain que je ne tiendrais jamais jusqu’au DDI, que la Digitaline me soulagerait avant. »). Mais reste là, fier jusqu’au bout de l’aventure.

Enfin, au-delà des faits, il reste à souligner la forme des écrits de Guibert. Le style est direct, violent, percutant, et sans appel. Les mots sont crus et sans détours. Les mots se bousculent parfois, haletants. Un coup de poing permanent. Rien n’est épargné au lecteur. L’écriture est d’une force incroyable. Force littéraire et force de vie, donc ! La brutalité des mots souligne la brutalité de la situation. L’ami qui finalement ne livrera pas le traitement tant attendu se contente de lâcher « De toute façon, tu n’aurais pas supporté de vieillir ». Le médecin, auquel Guibert demande s’il doit commencer son traitement d’AZT, et pourquoi un médecin lui a prescrit 12 gélules par jour, alors qu’un autre n’en a conseillé que 6, ne pourra que lui répondre : « Que vous débutiez maintenant ou plus tard, que vous arrêtiez demain et repreniez après-demain n’a aucune sorte d’importance, parce qu’on ne sait rien à ce sujet. Ni quand on doit commencer le traitement, ni à quelles doses. Celui qui vous dira le contraire vous mentira. Votre médecin en France vous prescrit douze gélules, moi six, alors coupons la poire en deux, disons huit par jour ». Comment mieux exprimer l’atmosphère de l’époque ? C’était la deuxième moitié des années 80. Mais tout cela se lit encore très bien aujourd’hui, le récit reste toujours aussi fort et prenant. Ce n’est pas vraiment un roman donc. Mais c’est de la vraie littérature !

*   J’en profite pour faire passer une petite page de pub : dans le cadre de la Journée mondiale de lutte contre le sida (1er décembre), le Centre LGBT Paris Île-de-France, propose, entre autres manifestations, la diffusion du film « La pudeur ou l’impudeur », suivie d’une discussion. Rendez-vous le mercredi 30 novembre prochain, à 20 heures, au Centre : 63, rue Beaubourg, 75003…

Publié par
Toulousain d'origine, parisien depuis... un peu plus de 18 ans. Volontaire et aujourd'hui trésorier du Centre LGBT Paris Île-de-France, je vous invite tous à venir nous retrouver, pour une question, un conseil, un entretien, un débat, une projection, une visite de la bibliothèque...
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LES réactions (5)
C’était il y a 20 ans… Hervé Guibert
  • Par nevermind 09 Jan 2012 - 10 H 15

    C’étaient des années marquantes que les années sida…Perso j’ai été très marqué par la partie « années noires » du documentaires « Bleu Blanc Rose » qui parle notamment de Guibert, j’aimerais beaucoup lire son bouquin « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie » (et j’aimerais bien lire celui de Didier Lestrade aussi sur les premières années d’Act Up-Paris).

     
  • Par Sheba 14 Nov 2011 - 1 H 54

    Merci pour ce témoignage sur un écrivain qui a en effet marqué son temps. J’ai vu il y a quelques mois l’expo qui lui a été consacré à la Maison européenne de la photographie et même si je n’aimais pas particulièrement les écrits de Guibert, j’ai été touché par le film « La Pudeur ou l’impudeur » et bien sûr par certaines de ses photos.
    Enfin, le sida ne fait pas encore partie de l’histoire, cette épidémie continue de toucher disproportionnellement les gays en France (et ailleurs) et même si on n’en parle moins (pas sur Yagg mais ailleurs), le sida est toujours présent.

    +1

     
  • Par Tom75 12 Nov 2011 - 10 H 33

    Je suis bien placé pour savoir que le sida est toujours présent. Quand je parle d’histoire, c’est de cette époque, des années 80, quand rien ne semblait pouvoir enrayer la maladie, que les gens tombaient les uns après les autres. Le vécu par rapport au sida a (heureusement) beaucoup changé en 20 ans. Et je trouve que les écrits de Guibert retracent très bien cette période !

     
  • Par Christophe Martet 12 Nov 2011 - 10 H 09

    Merci pour ce témoignage sur un écrivain qui a en effet marqué son temps. J’ai vu il y a quelques mois l’expo qui lui a été consacré à la Maison européenne de la photographie et même si je n’aimais pas particulièrement les écrits de Guibert, j’ai été touché par le film « La Pudeur ou l’impudeur » et bien sûr par certaines de ses photos.
    Enfin, le sida ne fait pas encore partie de l’histoire, cette épidémie continue de toucher disproportionnellement les gays en France (et ailleurs) et même si on n’en parle moins (pas sur Yagg mais ailleurs), le sida est toujours présent.

     
  • Par Tom75 12 Nov 2011 - 7 H 48

    Voilà. Petit intermède dans la rétrospective Gai Pied. J’avais envie de faire partager ma découverte (mieux vaut tard que jamais) d’Hervé Guibert.
    Ses derniers écrits s’inscrivent totalement dans l’histoire du magazine. Ils décrivent, de manière à la fois personnelle et universelle, le sida dans les années 80, ce qui marquait la plupart des pages de GPH. Une histoire terrifiante pour ceux qui, comme moi, ne l’ont pas vraiment connue. Mais qui a marqué notre histoire commune et dont il faut se souvenir !

     
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