L’année 1984 a bien mal commencé pour les homos, notamment à Paris. Le vendredi 13 janvier, la police en effet lance une série de descentes simultanées dans différents établissements gais du 1er arrondissement de la capitale. A la nouvelle discothèque Haute Tension, par exemple, la musique est arrêtée, les lumières rallumées, l’identité de tous les clients contrôlée. Ceux qui n’ont pas leurs papiers (plus de 40 personnes) sont immédiatement embarqués au poste. Les mêmes « rafles » se produisent au même moment au Limelight, aux Perroquets, au Snack Gai, au Broad. Au total, plus de 600 mecs sont ainsi contrôlés dans la soirée. Le lendemain, les différents commissariats impliqués s’emmêlent dans des explications contradictoires : certains indiquent être à la recherche d’un dangereux meurtrier, d’autres disent être venus vérifier que les établissements visés répondaient bien aux normes de sécurité… Le commissariat du 1er déclare quant à lui : « C’est de notre propre initiative que nous avons fait ces contrôles et s’il n’y en a pas eu d’aussi important depuis 10 ans, cela prouve que la police ne travaille pas depuis tout ce temps. Nous faisons tous les jours des contrôles dans les cafés auvergnats et dans différents endroits publics. On n’en fait pas un tel drame. Ces contrôles n’ont aucun caractère discriminatoire vis-à-vis des homosexuels, bien au contraire, il s’agit de protéger. » Ah, les auvergnats, décidément, ils ont toujours bon dos, en 1984 comme en 2009… Rebelote la semaine suivante : le mercredi 18 janvier, la Préfecture de Police de Paris organise de nouveaux contrôles d’identité, au bar Le Duplex cette fois, mais toujours sans aucune autre raison que de mettre une pression gratuite sur les homos…

Gaston Defferre, alors ministre de l’Intérieur, met quelques semaines à réagir. Le 7 février, il reçoit des représentants de groupes homosexuels. En avril, il rappelle à la police son devoir de neutralité envers la communauté LGBT, et nomme Aimée Dubos, attachée parlementaire de 36 ans, conseiller technique au ministère. Elle y est officiellement chargée de régler les problèmes que peuvent rencontrer les homosexuels face à la police. Son mandat sera de courte durée : à l’été, un grand mouvement ministériel survient, qui conduit Laurent Fabius à l’hôtel Matignon ; Defferre quitte la place Beauvau pour céder la place à Pierre Joxe, et la médiatrice fait ses cartons avec son patron… Elle est finalement remplacée à la rentrée : Marie-Pierre de la Gontherie devient la nouvelle « madame homo » du ministère…

La situation est décidément très tendue pour la communauté gaie parisienne en 1984. Toujours en janvier, le bar Le Transfert est contraint de fermer ; le préfet de police reproche à son propriétaire, Christian Buhr, de ne pas avoir montré assez d’empressement à renseigner les inspecteurs de la brigade criminelle au sujet de Pascal Dolzan, 22 ans, client régulier du bar, par ailleurs soupçonné de meurtre. Début mars, trois autres bars doivent à leur tour fermer pour mesure administrative, à la suite cette fois de plaintes de riverains pour tapage nocturne ; Le Swing, rue Vieille-du-Temple, doit baisser le rideau pendant 9 jours ; Le Sling et Le Bistrot du Roy doivent, eux, fermer tout un mois… Au printemps, Pierre C, employé au ministère des Affaires sociales, est interpellé à sa sortie des toilettes de la Gare Saint-Lazare, et conduit au poste de police : « T’es pédé, tu vas payer pour les autres. » Après une fouille poussée, Pierre se retrouve les mains au mur, le pantalon baissé. Un policier lit à haute voix deux lettres de son ami, trouvées dans son portefeuille, ce qui provoque l’hilarité de ses collègues. Après 40 minutes d’interrogatoire, assorti de crachat sur la figure, Pierre peut enfin partir, après avoir écopé d’un PV pour incitation à la débauche et d’un avertissement verbal : « Si tu recommences, tu auras des problèmes dans ton boulot. »…

En juillet, nouvelle descente de police, à 3 heures du matin, en plein meeting cuir de l’ASMF, qui se tenait à l’époque dans les anciennes usines Citroën à Paris. Cette fois, les flics n’opèrent aucun contrôle d’identité, mais se contentent d’observer. Au bout d’un moment, ils se mêlent même à l’assistance, qui les accueille relativement bien. Seule Geneviève, la policière qui les accompagne, reste isolée tout le reste de la nuit  😮  Ce climat n’appelle pas à la sérénité. Le dimanche 7 novembre, vers 7h du matin, deux consommateurs ont une altercation dans un autre bar gai parisien, Le BH. Le patron appelle Police-Secours, qui emmène l’un des deux hommes, légèrement blessé, sur un brancard. Le soir même, sans aucun rapport, ce bar fait à son tour l’objet d’une mesure de fermeture administrative ordonnée, encore et toujours, par la Préfecture de Police. Immédiatement, la coïncidence de ces deux événements fait courir une rumeur qui va affoler le milieu pendant toute la semaine : un meurtre aurait eu lieu dans ce bar, à la réputation sulfureuse…

Paris n’est pas la seule ville touchée. Le 12 mars, à 22h30, la police bruxelloise opère une descente au sauna Macho 2, contrôle l’identité des clients, et embarque le propriétaire (Michel Vincineau, 47 ans, par ailleurs professeur de droit international à l’Université Libre de Belgique) et le gérant de l’établissement (Ridiger Haenen, 31 ans). Très vite, le juge Bellemans, déjà surnommé « le shérif du Palais de Justice », soupçonne le lieu de toutes les dépravations : consommation de marijuana, accueil de mineur. Après un interrogatoire où il multiplie les propos homophobes (« Je vous accuse de dérèglement sexuel », « Vous avez fait preuve d’un état d’esprit particulièrement dangereux »), il inculpe Michel Vincineau pour « organisation d’une maison de débauche »… Le 2 juin, les policiers québécois font une descente au Buds, un bar gai de Montréal. 188 clients sont amenés au poste. Une manifestation est aussitôt organisée le lendemain matin…

Outre-Rhin, la RFA est-elle en train de connaître son affaire Dreyfus à la mode pédé ? Gunter Kiessling, 58 ans, commandant en chef adjoint de l’OTAN, avait été révoqué fin 83 pour homosexualité par le ministre ouest-allemand de la Défense, Manfred Woerner. Des rapports communiqués à la police par la sécurité militaire indiquaient en effet que le général fréquentait le milieu homosexuel de Cologne, ce qui l’exposait à des tentatives de chantage pouvant mettre en cause la sécurité du pays. Kiessling jurait sur l’honneur ne pas être homosexuel. Or, en janvier 1984, le Köln Express, un journal de Cologne, révèle que Kiessling a un sosie habitué du milieu gai, un certain Jürgen, employé civil à la Bundeswehr comme concierge ! Le ministre s’acharne pourtant à défendre son poste et s’obstine à prouver l’homosexualité de Kiessling ; il affirme même détenir le procès-verbal d’une conversation téléphonique que le général aurait eue en 1979 avec un prostitué de Düsseldorf ! En février, le chancelier Helmut Kohl finit par intervenir. Le général est réhabilité et réintègre son poste. Et le révocateur  conserve son poste de ministre… Ailleurs aussi, l’armée fait les chasse aux homos. La Cour européenne des Droits de l’Homme rejette la demande en cassation de John Bruce, ex-soldat expulsé de l’armée britannique en 1980, après avoir été surpris en compagnie de son amant dans sa maison de campagne du Kent. Bruce avait alors été condamné à 9 mois d’emprisonnement, exclu des forces armées pour homosexualité, dégradé et blâmé par la Cour martiale. A Washington enfin, la Cour d’appel confirme aussi le droit pour l’armée américaine d’exclure de ses rangs James Dronenburg, un officier de marine qui a avoué avoir eu des rapports homosexuels dans la base où il était affecté…

Pendant que la Grande Muette limoge en toute discrétion, certains feraient mieux de se taire. L’acteur Eddy Murphy par exemple, qui déclare à la télévision américaine, « J’ai peur des gays. Ils me terrorisent. J’en fais des cauchemars. […] Les pédés ne sont pas autorisés à regarder mon cul quand je suis sur scène. » Et ce n’était pas de l’humour ! En France aussi, on parle parfois un peu trop vite. A une question sur l’homosexualité posée par un journaliste de Rock and Folk, Johnny Hallyday répond : « Moi, me retrouver à quatre pattes devant un mec, je trouve ça plutôt ridicule. Je préfère être derrière le cul d’une gonzesse. Vous pigez ? » Ouais, je crois, pas la peine d’en rajouter… Edouard Leclerc, le très catholique patron des centres du même nom, donne une interview au magazine Playboy ; selon lui, « l’explosion homosexuelle est secondaire. Il suffira d’événements un peu durs pour que les abus cessent et que tout rentre dans l’ordre. Je dis bien ABUS car actuellement le gens ne croyant en rien, sont un peu dépravés. » L’histoire ne dit pas si l’épicier de Landerneau a fini par se réjouir de l’arrivée d’un « événement un peu dur », le sida, dont nous reparlerons plus loin… Les politiques ne sont pas en reste. Hélène Missoffe, députée RPR de Paris (et accessoirement mère d’une future candidate à la mairie, Françoise de Panafieu), se lâche dans sa chronique du Figaro-Madame : « Nous savons tous que l’homosexualité a existé de tous temps et sous tous les cieux ; est-ce une raison pour l’exhiber à la télévision ? » Elle s’insurge là contre l’émission Psy-Show (là aussi, nous y reviendrons plus tard), « une série d’émissions contre laquelle la morale et le bon sens populaire ont le droit et le devoir de s’insurger. »

A tout seigneur tout honneur, au chapitre des déclarations malheureuses, on attribuera déjà une mention spéciale à Jean-Marie Le Pen. Le 13 février, invité de L’Heure de Vérité sur Antenne 2, il déclare : « L’homosexualité n’est pas un délit, mais elle ne doit pas être non plus une valeur privilégiée, car de toute évidence, elle constitue une anomalie biologique et sociale. […] Je crois qu’il y a là, non seulement une question de bon sens, mais aussi une question de bon goût. ». En juin, le leader du Front est à l’origine d’une nouvelle polémique. Il aurait en effet déclaré aux journalistes de Fréquence Gaie : « L’homosexualité, c’est la fin du monde. » Avant de se  déclarer « partisan de l’arrêt d’un média prosélyte comme Fréquence Gaie ». Et il aurait enfin avoué que, s’il avait un fils homosexuel, il ne le recevrait pas, mais « de toute façon, mon fils ne serait pas homosexuel. » Certains des journalistes de la radio nient ces propos, pourtant repris par l’AFP. Il n’empêche, le président du FN se voit attribuer le grand prix de l’homophobie 1984… Toujours désireux de suivre le chef, Jean-Pierre Stirbois marche sur ses pas lors d’un meeting à Aix-en-Provence et s’en prend violemment à la complaisance  du gouvernement à l’égard des homosexuels et des immigrés…

Tout autour de la planète, des gouvernements se crispent les uns après les autres. L’Etat de Guadalajara est la première province du Mexique à pénaliser officiellement l’homosexualité, comme « danger social ». Cette mesure se traduit immédiatement par une multiplication des descentes de police pour « nettoyer » la deuxième ville du Mexique. Tous les bars gais de Guadalajara sont fermés ; des centaines de présumés homosexuels sont arrêtés et emprisonnés… Le dictateur Jean-Claude Duvallier, lui, s’insurge contre le Guide Spartacus qui décrit Haïti comme un « paradis homosexuel », et contre la réputation de l’île, considérée comme un foyer important du sida. Il fait incarcérer des homosexuels haïtiens ou étrangers, et présente désormais la maladie comme un fléau importé de l’étranger… En Afrique, Robert Martin, coopérant français de 53 ans installé au Togo depuis 1980, est condamné à 3 ans de prison, 500.000 Francs CFA (10.000 Francs français) et 5 ans d’interdiction de séjour par le tribunal des flagrants délits de Lomé, pour avoir pratiqué des « actes contre nature » avec des personnes de même sexe ; 11 autres hommes sont inculpés avec lui…

Parfois, les homos y ont cru et commencent à déchanter. Quelques mois après le retour de la démocratie, la vie continue d’être difficile pour les homos en Argentine, où les milieux gais espéraient créer rapidement une vie homo comparable à celle des grandes métropoles occidentales. A l’arrivée de Raul Alfosin au pouvoir, après la chute de la dictature militaire, des bars et des boîtes gais avaient surgi dans différents quartiers de Buenos Aires et à Mar de Plata, la grande station balnéaire. La presse grand public commençait même à publier des articles sur l’homosexualité, voire à diffuser des petites annonces de rencontres… Pourtant, une nouvelle vague de répression apparaît rapidement. La liberté n’aura duré que deux mois, le temps pour la Police fédérale de repérer les nouveaux bars avant de multiplier les descentes, bien qu’aucun article du Code pénal argentin ne condamne l’homosexualité. La police invoque divers prétextes, comme la consommation de marijuana. A chaque fois, 60 à 80 personnes sont arrêtées.  Antonio Troccoli, nouveau ministre de l’Intérieur, déclare publiquement que « L’homosexualité est une maladie, nous pensons donc la traiter comme telle. »… En Europe maintenant, malgré une législation relativement libérale, avec par exemple une majorité sexuelle à 15 ans, la répression anti-homo s’aggrave dans la Pologne du général Jaruzelski. A Varsovie et Cracovie, les contrôles policiers se multiplient dans les cafés, les saunas, et les toilettes fréquentées par les gais. Et le journal Relaks a dû cesser de publier ses petites annonces de rencontres gaies, suite aux réclamations écrites de certains lecteurs ! … Les homos grecs, eux, portent un bilan très négatif après 3 ans de pouvoir socialiste. Certes, le PASOK fait de grandes déclarations sur le droit à l’homosexualité, et met en place quelques actions de soutien au mouvement gai. Mais, comparé à l’époque où la droite était au pouvoir, le contrôle policier des homosexuels est devenu beaucoup plus systématique. Tous les lieux publics (jardins, places, cinémas pornos et bars) sont surveillés dans les quartiers populaires, et des homos sont souvent arrêtés, alors que les nouvelles discothèques et bars gais du quartier chic de Kolonaki sont laissés tranquilles…

Pendant ce temps, l’Angleterre de Mrs Thatcher, se débat au milieu d’affaires roses. Le gouvernement poursuit sa remise en ordre du pays. Les douanes anglaises surveillent les frontières. En août, elles saisissent les exemplaires de Gai Pied Hebdo en vente à la librairie Gay’s The World de Londres ; le magazine est jugé indécent et obscène, et contreviendrait donc aux lois anglaises sur la presse. Les affaires judiciaires ayant pour motif « l’indecency » se multiplient. Grâce notamment à une brigade très spéciale, composée de beaux garçons chargés de susciter des avances pour surprendre les coupables la main dans le slip… Mais tel est pris qui croyait prendre : Keith Hampson, 40 ans, député conservateur et secrétaire chargé des relations avec le Parlement pour le ministre de la Défense, s’est rendu de nuit dans un cinéma gai de Soho et a dragué un de ces policiers en civil, chargés de la surveillance discrète des lieux. Le député est conduit au poste de police et poursuivi pour « attentat à la pudeur » ! Quelques jours plus tard, il est contraint de démissionner de son poste de secrétaire parlementaire, mais conserve son mandat de député, malgré la fureur du 10, Downing Street… Au début de l’été, c’est Leon Brittan, ministre de l’Intérieur (et futur célèbre commissaire européen), qui est accusé par le Times et le Daily Express d’avoir des relations homosexuelles dans le cadre de partouzes entre hommes. Cette fois, Maggie défend ses troupes et menace la presse de représailles…

Les mentalités évoluent néanmoins peu à peu. Wendy McCarthy, directrice de la Fédération des plannings familiaux d’Australie, fait scandale en proposant l’introduction de cours de masturbation dans les écoles ! Le Sénat brésilien légalise les opérations transsexuelles ; et Aureliano Chaves, vice-Président de la République, envoie un courrier amical au Grupo Gay da Bahia, seule organisation homosexuelle reconnue par la loi… En France, Jean Cavailhes, Pierre Dutey et Gérard Bach-Ignasse publient leur « Rapport Gai », résultat d’une large enquête menée auprès de 1.600 homosexuels français fréquentant les lieux associatifs communautaires… Aux Etats-Unis, Greg Palomitos, 37 ans, habitant de Louisville (Kentucky), obtient sans problème le divorce après s’être aperçu « par hasard » que Lucy, son épouse bien aimée, était en réalité un homme qui s’était fait opérer, et ne lui en avait rien dit… Grande première en Allemagne de L’Ouest, enfin : à Hambourg, dans l’église protestante de la Paix, le pasteur Arndt unit deux jeunes épouses de 27 ans chacune, Sylvia Hansen et Sabine Loeschenkohl

Pour autant, tout n’est pas gagné encore. A Lyon, Béatrice Sellier et son groupe « Action pour la dignité humaine » luttent pour faire interdire la pornographie et multiplient les « visites » dans les cinémas X et les sex-shops de la capitale des Gaules. Monique Dupont, factrice stagiaire à Cergy, est suspendue et ne sera pas titularisée, à cause de son look « garçonne » et de ses manières masculines, qui auraient déplu. Thierry Lhuillert, jeune homme de 25 ans à Caen, passe devant la Chambre correctionnelle pour avoir distribué, entre autres lieux à la sortie d’un lycée, un tract publicitaire pour Le Bilboquet, unique lieu gai de la ville ; la Présidente de la Chambre prononcera finalement la relaxe pure et simple. En Suisse, Jean-Michel, un jeune de 23 ans qui se prostituait, est condamné à 14 jours de prison ferme par la Cour de justice de Genève, qui le condamne pour « débauche contre nature » en utilisant un article de loi théoriquement consacré à la pédérastie, mais pour l’occasion étendu à l’homosexualité !

Peu à peu, l’homosexualité gagne néanmoins ses galons dans la sphère politique. John Laird, 33 ans, est élu maire de Santa Cruz, petite ville de 20.000 habitants, à 100 km au sud de San Francisco. Il devient ainsi le 4ème maire ouvertement homo des Etats-Unis, après ses homologues de Laguna Beach (Californie), Key West (Floride) et Benceton (Missouri).  Fin juin, le maire de Los Angeles et des élus locaux participent à la « Gay Pride Parade » de la ville, à laquelle assistent plus de 60.000 personnes. En novembre, à la veille de la nouvelle de la réélection triomphale de Ronald Reagan à la Maison Blanche, une étude montre que les gais formeraient, au plan électoral, le septième groupe d’électeurs par son poids numérique… Le Conseil municipal de Fitzroy, près de Melbourne, élit en septembre le premier maire ouvertement homosexuel d’Australie, Ralph McLean… En Allemagne de l’Ouest, les homos pensent profiter de l’entrée prochaine des Verts au Bundestag pour faire abroger le paragraphe 175, qui continue de s’appliquer… Et chez nous enfin, Pierre-François Augereau (nous le retrouverons plus loin), 37 ans, agriculteur, est le seul candidat français aux élections européennes qui revendique son homosexualité, inscrit sur la liste des Jeunes entrepreneurs. Il déclare à GPH : « Pour mes co-listiers, mes goûts ne sont pas un mystère. Cela n’a posé aucun problème. Nous sommes la liste la plus favorable aux libertés individuelles. Nous sommes intéressés par tout ce qui est marginal ».

L’homosexualité pointe donc son nez dans les urnes, mais aussi dans le débat politique. En début d’année ; Homosexualité et Socialisme s’insurge contre le recul du gouvernement sur la loi sur l’enseignement privé ; l’association liée au PS « n’accepte pas que l’Etat continue trop longtemps de subventionner des écoles privées et notamment religieuses qui persistent à enseigner aux enfants une morale conservatrice qui, depuis des siècles, contribue largement à l’oppression des homosexuels et des lesbiennes ». En mai, Raymond Forni, président de la Commission des lois à l’Assemblée Nationale (et futur Président de la chambre basse au début des années 2000), accorde une interview à GPH : « J’y suis totalement opposé [au droit pour les lesbiennes de recourir à l’insémination artificielle]. Un enfant, c’est une vie résultant de deux volontés, celle d’un homme et celle d’une femme. […] L’enfant n’est pas un gadget, c’est pour cette raison que je suis opposé à l’insémination post-mortem, aux mères porteuses. Et également à l’insémination des femmes seules. » Quelque temps plus tard, Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, se déclare au contraire « personnellement favorable » à l’insémination artificielle des lesbiennes… Renaud Camus, Yves Navarre et Dominique Fernandez appellent quant à eux à voter pour la liste PS conduite par Lionel Jospin aux prochaines élections européennes. Le candidat refuse cependant de s’exprimer sur ce soutien et de répondre à GPH. C’est Nicole Perry, n°2 de la liste, qui s’y colle et déclare son soutien aux gais, mais déplore immédiatement, sans qu’on lui demande rien sur le sujet, certaines scènes de films X : « Les policiers de Scotland Yard sont venus au Parlement européen avec dix cassettes pornos, ce que j’ai vu est insoutenable, c’est l’exploitation des instincts les plus bas. »…

Pendant que les politiques débattent, nos droits avancent un peu. En février, le Conseil économique et social approuve le rapport sur le statut matrimonial présenté par Evelyne Sullerot, mais rejette à l’unanimité deux amendements pour la reconnaissance du couple homosexuel  déposés par le représentant écologiste, Jean-Claude Delarue… Le 13 mars, surtout, le Parlement européen adopte le projet de résolution de Vera Squarcialupi « sur les discriminations sexuelles sur le lieu de travail ».  Cette résolution, soutenue notamment par Simone Veil, invite aussi les Etats membres à abolir les lois prévoyant des sanctions pénales pour les actes homosexuels entre adultes consentants (rappelons que l’homosexualité est par exemple toujours interdite en Irlande). Il est aussi demandé que l’homosexualité ne serve plus de prétexte à des licenciements et, d’une façon plus générale, que les homos ne puissent plus être victimes de discriminations pour l’accès au travail… En mai, le CUARH présente un Manifeste européen pour les droits des homosexuels, qui demande d’en finir avec les discriminations dans tous les Etats membres de la CEE, de travailler sur les mentalités, et d’étendre à l’orientation sexuelle la troisième directive sur les droits de la femme… En Australie, plusieurs entreprises (les Chemins de fer de Nouvelle-Galle-du-Sud, l’hôtel Regent de Sydney, le syndicat des acteurs, la radio nationale ABC, et bientôt peut-être la compagnie aérienne Qantas) décident de reconnaître les couples homosexuels et de leur accorder tous les droits dont jouissent déjà les couples hétéros… Plus près de nous enfin, à l’occasion d’une nouvelle législation en matière de succession, le Parlement néerlandais aligne sur ceux des hétéros les droits en matière de succession des couples homosexuels dont les conjoints sont âgés de plus de 27 ans et qui vivent ensemble depuis plus de 5 ans…

Et maintenant, le sujet étant malheureusement inévitable, il est temps de parler du sida en 1984. Ou, pour être plus précis, du SIDA tel qu’on l’écrivait en début d’année, puis du Sida tel qu’il sera écrit plus systématiquement à partir du printemps (il faudra attendre 1985 pour qu’il perde sa majuscule et devienne un nom commun, trop commun !). Sur 107 cas déclarés en France depuis mars 1984 (63 cas pour l’année 1983), on compte 44 décès au 1er janvier 1984. Au 15 juillet 84, on recense 180 cas de Sida en France. 90% des malades sont homosexuels ; 90% sont en région parisienne. Au niveau européen, on dénombre 559 cas au 15 octobre. En moyenne, cela représente 4 cas par million d’habitants en France, contre 27,6 aux Etats-Unis. Outre Atlantique justement, les autorités sanitaires américaines ajoutent aux 6.600 cas et 3.000 morts, le chiffre terrifiant de 300.000 personnes touchées par le virus, la plupart infectées à la suite d’une relation sexuelle avec un partenaire de même sexe. En fin d’année, le rythme est passé en France à 3 ou 4 nouveaux cas par semaine. 52% des cas diagnostiqués il y a un an, et 72% des cas diagnostiqués il y a deux ans, sont décédés depuis !

Faut-il pour autant arrêter de baiser ? La communauté s’interroge (un nouveau billet sur ce blog sera dans quelques jours consacré au traitement de la question dans GPH…). Les spécialistes aussi, à l’instar du Dr Rozenbaum, un des spécialistes français de la maladie : « On ne le répètera jamais assez, le Sida ne s’attrape pas facilement. Vous pouvez avoir des rapports avec une personne atteinte et passer au travers de la maladie. […] En ce qui concerne les rapports sexuels, il n’existe pratiquement aucun moyen de prévention. On parle beaucoup en ce moment des préservatifs comme rempart contre la maladie. Pourquoi pas ? ». En septembre, l’Association des Médecins Gais publie un communiqué officiel sur la situation du sida, et déclare autre autres « L’analyse des données françaises révèle que le Sida, en France, est devenu pratiquement une maladie homosexuelle (sur 58 nouveaux cas de nationalité française apparus au cours du premier semestre 84, 55 sont homosexuels). […] En matière de prévention, la limitation du nombre de partenaires sexuels, l’abstention du don du sang ainsi que l’usage de préservatifs, semblent, à l’heure actuelle, les seules mesures volontaires raisonnables. ».

Dès le 23 janvier, GPH et l’AMG ont organisé au Théâtre de Paris un grand gala au profit de la recherche sur le SIDA. 600 entrées payantes permettent de récolter un peu moins de 100.000 Francs, là où les organisateurs attendaient le triple. La recherche avance néanmoins. Fin avril, Margaret Heckler, secrétaire d’Etat à la Santé américaine, tient une conférence de presse, où elle affirme que le virus du Sida a été « officiellement identifié » par les chercheurs américains de l’équipe du Pr Gallo ; ce virus serait le HTLV3 (Human T-cel Lymphoma Virus), une variante du virus du cancer. La France déclare de son côté que le virus a été découvert à l’Institut Pasteur par l’équipe du Pr Montagnier, avec la découverte du LAV (Lymphadenophaty Virus), très proche mais distinct du HTLV3. La guerre des rétrovirus a commencé ! En octobre, nouveau débat entre spécialistes : des scientifiques américains incriminent aussi la salive dans les modes de transmission, suite à une série de recherches ; le Pr Gallo, lui, reste sceptique sur la question… Pendant ce temps, Centocor, une firme américaine, annonce qu’elle va lancer sur le marché un test permettant de déceler la présence d’anticorps anti-HTLV3 dans le sang humain. Toute personne « positive » saura donc rapidement si le virus du Sida l’a contaminée. La communauté s’interroge alors sur la pertinence de tests de dépistage. Ainsi le journaliste de GPH de dénoncer : « La nouvelle n’est pas très rassurante car l’information issue de ce test ne sera pas véritablement utile et risque de provoquer la panique des personnes positives qui s’imagineront mourir sous huitaine. En effet, la présence du virus n’est peut-être pas la cause suffisante au développement de la maladie. » !

A l’étranger aussi, la question du Sida se pose, bien sûr. Bien qu’elle compte deux fois moins de cas que la France (112 cas contre 221 au début du mois de novembre), l’Allemagne est prise d’une véritable hystérie sur la question. Le Spiegel publie un dossier de 20 pages intitulé « Sida : La bombe est posée ». Des fonctionnaires du ministère de la Santé proposent une peine de 3 ans de prison pour toute personne infectée qui continuerait d’entretenir des relations sexuelles. Les associations, dont la Deutsche Aids-Hilfe, pour l’aide aux victimes du Sida, tentent comme elles peuvent de calmer le jeu… Outre-Atlantique, la ville de San Francisco adopte un décret impliquant la fermeture de tous les saunas de la ville ; mais s’agit-il vraiment de lutte contre le sida, ou de nettoyage puritain avant la convention démocrate de prévue dans la ville en juillet ? Au cours de l’été, lors d’un séminaire sur la guerre psychologique organisé à Pretoria, un chercheur américain affirme que des homosexuels au service de Cuba sont responsables de la propagation du Sida à travers le monde…

Au-delà des questions relatives au Sida, les associations agissent en 1984. Un groupe d’homos pacifistes qui avait pris l’habitude de se réunir au lieu associatif L’Escargot fonde en janvier le GHAG (Groupe Homosexuel Anti-Guerre), pour condamner les interventions militaires extérieures de la France, la menace nucléaire que représentent les relations est-ouest, ainsi que l’homophobie des instances militaires. Le 8 mai, les responsables du protocole de la cérémonie de commémoration de la déportation ordonneront aux policiers d’enlever la gerbe déposée au Mont-Valérien par les militants de ce CHAG, sous le prétexte que « La déportation des homosexuels ne s’est pas passée dans les mêmes conditions que celle des juifs » ! Toujours en début d’année, Fabien Castang et Pierre-François Augereau créent le MGL, Mouvement des Gais Libéraux, premier groupe militant gai de droite. Un peu plus tard, Christian de Leusse cherche de son côté à monter une fondation « Mémoire des homosexualités », visant à sortir certains ouvrages homosexuels de la clandestinité… Des agents de la DDASS, des PTT, de la SNCF et de la RATP, ainsi que des employés d’entreprises nationalisées, fondent Les Dessous de Marianne, association de gais et lesbiennes de la fonction publique ; des réunions se tiennent chaque vendredi soir rue Keller à Paris, pour des rencontres autour des questions liées à la vie professionnelles. Et des fêtes ponctuelles sont aussi prévues… L’Escargot fête son premier anniversaire. Situé rue Amelot à Paris, ce lieu associatif gai permet de se reposer, de danser, de prendre un verre entre amis. C’est aussi un espace d’accueil pour les esseulés et un lieu de rencontres culturelles. L’ancien local d’Arcadie par contre, rue du Château-d’Eau, toujours à Paris, devient quant à lui en 1984 un music-hall, rebaptisé « Théâtre des Etoiles »… A Nancy, le lieu associatif gai Le Tant Voulu ferme ses portes toute la journée du 4 avril, en signe de solidarité avec les mineurs lorrains qui défilent le même jour à Paris ; les collectifs homosexuels Gailor et Ciel participent même à ces manifestations… En Angleterre, le London Gay Switchboard, structure d’information et d’écoute par téléphone, fête son dixième anniversaire. Les appels à thématique médicale ont explosé depuis 1983 à cause du Sida. En France, les médecins de l’AMG assurent eux aussi une permanence téléphonique hebdomadaire depuis 3 ans… Pour finir avec le chapitre « associations », on notera que deux groupements français, purement hétéros et familiaux, se sont constitués en 1984 pour revendiquer la « procréation par location » ; le prix officiellement fixé est de 50.000 FRF par enfant…

En 1984, les gais marchent déjà, chaque année, fin juin. Le samedi 23 juin est décrété journée de la « fierté gaie » partout dans le monde. A Paris, il s’agit de la quatrième marche du genre, et elle connaît un succès mitigé : 5.000 personnes seulement sont au rendez-vous, de la place de la Bastille au Palais-Royal. Sur les trottoirs, la population ne cache pas son hostilité. On entend des commerçants accuser le gouvernement de laxisme moral, un couple hétéro menacer de lâcher un doberman… A San Francisco par contre, plus de 90.000 personnes participent à la treizième parade de la ville ; la manifestation, conduite par 200 lesbiennes à moto, proteste aussi contre la fermeture des saunas récemment décidée par la municipalité. A New York, ce sont 20.000 personnes qui manifestent. Dans le même temps, 58 membres du Ku Klux Klan  défilent dans le centre de Houston, au Texas, et notamment dans le quartier gai ; ils entendent protester contre les libertés accordées aux homosexuels… Quelques jours plus tard, les parisiens peuvent se retrouver au grand bal gai gratuit du 13 juillet, organisé comme chaque année quai de la Tournelle par le CUARH et Homophonies… Autre type de démonstration publique, l’IGA réunit le dimanche 30 septembre un millier de manifestants à New York, devant le siège de l’ONU, venus rappeler les revendications des gais et des lesbiennes…

Fréquence Gaie connaît de nombreux remous en 1984. En début d’année, Geneviève Pastre, qui a présenté sa démission de la présidence de la radio, se voit aussitôt retirer son émission hebdomadaire. L’Assemblée Générale réunie le 8 janvier élit la seule liste qui se présente, dirigée par celui qui était jusqu’alors directeur de production, Julien Blanchet. Un nouveau bureau est élu, chargé de retrouver un consensus interne et d’équilibrer la gestion… Une mission rendue difficile par un statut associatif difficilement gérable ; un conflit éclate rapidement entre le Conseil d’Administration et le Conseil de production. Le jeudi 3 mai au soir, cinq administrateurs décident de « démissionner » 80 animateurs, sur les 150 que comprend la radio. Sachant le tollé que cette décision allait provoquer, ils prennent la décision d’arrêter temporairement les programmes et, vers 3h du matin, déménagent l’ensemble des installations techniques, ainsi que les archives et le standard téléphonique. Les cinq putschistes s’enferment dans la chambre de bonne du XVIIIème arrondissement où est encore installé l’émetteur de la radio. Dans la nuit du vendredi au samedi, ils finissent par en être délogés, et le matériel est récupéré. En attendant que tout soit remis en place, les émissions reprennent le samedi 5 à l’aube, avec un matériel de fortune… Mais l’affrontement entre une partie de la direction et les animateurs se poursuit, et finit mi-mai devant le Palais de Justice de Paris. M. Zecri est nommé administrateur provisoire de la radio. Mais quelques animateurs relancent immédiatement la bataille et font suspendre la liaison spécialisée qui relie les studios à l’émetteur. Un studio de crise est alors réinstallé dans la fameuse chambre de bonne, afin que la grille des programmes soit maintenue et pour éviter toute tentative de piratage de la fréquence FM… Le 16 décembre, Fréquence Gaie finit par stopper sa diffusion pour un mois, le temps de mettre en place une nouvelle grille et de retrouver un nouveau souffle. Après avoir tenté, et échoué, de prendre en marche le train des radios musicales, la station prévoit de revenir à sa vocation première : être LA radio de la communauté homosexuelle à Paris. La nouvelle direction introduira la publicité à l’antenne, à hauteur de 3 minutes par heure. Si les résultats sont au rendez-vous, des rémunérations sont même envisagées, sous forme de piges…

Alors que Fréquence Gaie s’abîme en crises internes, les radios roses connaissent un véritable boom en France. Radio Strasbourg-Contact et Radio Bienvenue, les deux radios les plus importantes d’Alsace, ont intégré des émissions roses dans leurs grilles : « La vie en rose » et « Déviance nocturne » abordent chaque semaine tous les aspects de la vie gaie. A Valence, les gais peuvent écouter l’émission « Feeling Gay » tous les jeudis de 22h à minuit, sur Radio-Feeling. Toujours le jeudi de 22h à minuit, les gais marseillais peuvent de leur côté écouter « Dérive nocturne » sur Radio-Soleil : bloc-notes, infos, petites annonces (softs), revue de presse… L’émission serait suivie par 5.000 auditeurs en moyenne chaque semaine. A Lille, l’émission « Espace rose », sur Radio-Lille, se sépare du CLARH (Comité lillois anti-répression homosexuel) et tire un trait sur « le vieux discours militant dépassé, qui a porté ses fruits en son temps, et qui n’a finalement pas su remettre en cause le modèle dominant hétérosexuel » ; mais l’homosexualité restera néanmoins le thème premier de l’émission… A l’autre bout de la France, Yan Derrick, un jeune niçois de 23 ans, anime tous les premiers dimanches du mois « Gay Contact », la seule émission gaie de la Côte d’Azur, sur la station Fréquence-Sud. A Toulon, l’émission « La vie en rose », diffusée sur Littoral FM, subit la censure de la direction de la radio, et se déplace toujours simplement sur une fréquence concurrente plus accueillante, celle de Radio Côte Varoise. A Rennes, Jacques Ars et son association Kanal Gay louent chaque semaine, le jeudi de 18h à 3h, l’émetteur et le matériel de l’ancienne radio municipale Radio Vilaine pour diffuser des programmes gais… Toute cette effervescence finit par donner naissance à la première Rencontre nationale des médias gais ; sept représentants de radios parviennent à se déplacer jusqu’à Nantes, dont un représentant d’Antenne Rose, un groupe radiophonique belge. Et pendant ce temps, Pascal Sevran officie tous les soirs en tant que Monsieur Chanson Française, dans l’émission « La nuit au poste », sur la station Poste Parisien

Quoi de nouveau dans la vie quotidienne gaie en 1984 ? Petit retour en arrière : en mars 1980, Maurice P. ouvrait une petite boutique de 6 m², passage du Désir à Paris, qui proposait des sous-vêtements, quelques revues et gadgets, du poppers, des vidéos… IEM était né. 4 ans plus tard, la boutique se transporte à quelques rues de là, rue des Vinaigriers, mais s’étend désormais sur plus de 2.000 m², et reste ouverte même le dimanche après-midi. Une partie importante du nouveau sex-shop gai est réservée au cuir et accessoires SM. Et un catalogue est créé, pour la vente par correspondance partout en France. En fin d’année, IEM crée même « S Magazine », le premier magazine SM français. Une quarantaine de pages sur papier glacé épais, de belles photos, dont la plupart tirées spécialement pour cette publication… L’objet n’est peut-être pas vendu chez IEM, mais les parisiens peuvent acheter le « Flashing », boîtier électronique gros comme un paquet de cigarettes, vendu 950 FRF, qui lance un bip sonore dès qu’on croise un autre porteur de Flashing, et qui émet sur des fréquences différentes selon qu’on le positionne en mode gai, lesbienne, hétéro, ou même couple échangiste ! … En août, la commune de Génétouze, en Charente-Martitime, organise les championnats de France du baiser le plus long. En s’embrassant pendant une heure et demie sans interruption, Bernard et Alain devancent finalement tous les concurrents hétéros ! Retour à Paris où, en novembre, Marc Ballestre, un jeune mécano de 25 ans, est élu Monsieur France, le deuxième de notre histoire. Pendant ce temps, plus à l’est, 40.000 visiteurs se sont rendus au musée de Berlin pendant l’été pour visiter l’exposition sur l’histoire du Berlin homosexuel de 1850 à 1950…

Et à la télévision ? Tout commence par un drame : Steven Carrington, le pédé de service du feuilleton américain Dynastie, se marie ! Avec une femme !! Les réalisateurs ont décidé que le personnage ne devait plus avoir de relations avec des garçons. Le pauvre L Pascale Breugnot introduit un premier avatar de la télé-réalité (à l’époque on parlait de « reality show ») sur Antenne 2, avec l’émission de témoignages Psy Show ; en juin, Max, 36 ans, et Patrick, 33 ans, en couple depuis 12 ans, viennent à leur tour parler de leurs problèmes de couple… La deuxième chaîne redonne la parole aux homos le 4 septembre, avec un numéro des Dossiers de l’Ecran intitulé « Etre gay en 84 ». Après le téléfilm « Cet été-là », un débat réunit les écrivains Renaud Camus, Dominique Fernandez et Jocelyne François, ainsi qu’Hugo Marsan, co-directeur de la rédaction de GPH, Didier Seux, psychiatre, et Paul Veyne, historien. 15 à 20 millions de téléspectateurs suivent la soirée, au cours de laquelle le présentateur Armand Jammot prononce 11 fois le mot « problème » ! (Un premier Dossier de l’écran, et le seul jusqu’à présent,  avait déjà été consacré à l’homosexualité en janvier 1975, avec Jean-Louis Bory, Roger Peyrefitte, André Baudry et Yves Navarre). L’émission de 1984 est l’occasion pour Claude Sarraute de mettre les pieds dans le plat ; en dernière page du Monde, la chroniqueuse réagit dans un billet dont l’homophobie va déclencher la polémique dans la communauté : « Et puis, bon, après tout, s’il n’y a plus d’interdit, pourquoi ne serait-il pas permis de dire que les femmes sont connes, que les nègres sont paresseux et que les pédés, ou c’est des cuirs, ou c’est des folles […] Il serait quand même temps de regarder les choses en face et d’appeler un chat un chat […] D’accord, côté hétéros, il y a des coureurs, des pervers et des malades. Mais n’essayez pas de nous faire gober que, côté homos, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. C’est absurde. Au lieu de nous convaincre, ça nous braque. »… Fin juin, Yves Mourousi, le journaliste star du 13h de TF1, donne une interview à GPH : « Il ne sert à rien de nier la réalité. Dans la notion de liberté, la proclamation de quoi que ce soit me semble inutile. Alors, que l’on dise que je suis pédé ou pas, je m’en fous. Si j’ai envie de vivre une vie personnelle, une vie sexuelle de liberté, ça ne pose problème qu’à moi. […] Au niveau des individus et des mentalités, je ne trouve pas que le milieu homosexuel soit particulièrement réjouissant. Il n’y a pas pire ennemi du monde homosexuel que les homosexuels eux-mêmes, se dénonçant entre eux… »… Mais le grand événement audiovisuel de 1984, c’est le démarrage en novembre d’une quatrième chaîne de télévision en France. Canal Plus est la première télévision vendue par abonnement, au prix de 120 FRF par mois. Le décodeur fait son apparition dans les salons. Les français découvrent des émissions de télévision dès 8h du matin. Michel Denisot, Antoine de Caunes et Patrick Poivre d’Arvor inaugurent l’antenne. Dès le premier jour, Marc Toesca anime le Top 50. « Salut les p’tits clous ! »…

Quoi de neuf côté musique maintenant ? Le 21 janvier, Renaud Sechan, un jeune chanteur, répond aux questions de GPH, alors que son titre « Morgane de toi » commence à connaître un vrai succès. Au printemps, un nouveau duo, Les Rita Mitsouko sort le titre « Marcia Baïla ». Les tubes de l’été seront « Débranche » (France Gall), « Week-end à Rome » (Etienne Daho), « Emmenez-moi » (Sheila), « Baby alone in Babylone » (Jane Birkin), « Merde in France » (Jacques Dutronc), « Cargo » (Axel Bauer), « Pull marine » (Isabelle Adjani), « Thriller » (Michael Jackson) et « Relax » (Frankie Goes To Hollywood). Ce dernier titre a aussi connu un très grand succès outre-Manche, alors même que la BBC en avait censuré le clip, pour outrage aux bonnes mœurs ! … A la rentrée, Serge Gainsbourg pose en travelo sur la pochette de son nouvel album, « Love on the beat », résolument orienté cul, avec des chansons complètement gaies à la clé (« Sorry Angel », « I am the boy ») et une sur l’inceste avec sa fille Charlotte (« Lemon incest »). Le chanteur accorde à Pablo Rouy une interview entièrement tournée vers la provocation sexuelle, à l’image de son album : « Parfois le cul c’est con et parfois le con c’est hyper cul. Mais je pense que le cul est plus clean que le con […] Il y a des chansons qui ne passeront pas dans les radios conventionnelles. J’espère que je vais être maudit. C’est ce qui fera ma force. […] Je ne vois pas pourquoi deux hommes qui prennent leur pied seraient plus condamnables, plus abjects ou moins beaux qu’un homme et une femme. […] Mon fantasme c’était de me faire mettre. J’en ai mis pas mal aussi. […] Quitte à vous blesser, je prétends qu’une fille suce mieux qu’un mec. J’ai toujours entendu dire que les mecs suçaient sublimement. Un mec qui suce un autre mec connaît l’engin. Alors qu’une fille qui suce un mec, elle a affaire à un objet étrange. Il a un pouvoir magique d’érection, d’éjaculation que n’auront jamais les filles. […] Moi j’ai été loupé par les mecs. Toutes mes approches homosexuelles ont été extrêmement éprouvantes, frustrantes et très tristes. » Mille excuses, Serge… En février, le chanteur Boy George se voit interdire son débarquement à l’aéroport de Nice-Côte d’Azur et doit reprendre le premier vol pour Londres : il avait fait le trajet travesti en geisha et l’aéroport invoque un règlement très sévère concernant les travestis ! Effet direct ou pas, le même Boy George annonce fin septembre qu’il abandonne son look androgyne. Il se pose même désormais en père-la-morale néo-punk. Le groupe Frankie Goes To Hollywood devient sa bête noire : « La vidéo de Relax : je trouve ça dégoûtant ! Je ne suis pas pour la décadence du tout ! Pourquoi Frankie Goes To Hollywood s’acharne-t-il à donner une image aussi bestiale de l’homosexualité ? C’est tellement ridicule et surtout si négatif pour les homosexuels. »… Dans le même temps, Prince caracole en tête des hit-parades avec « Purple Rain », et le show-biz américain le désigne comme concurrent numéro un de Michael Jackson. En fin d’année le groupe irlandais U2 sort l’album « The Unforgettable Fair », avec le titre vedette « Pride (In the name of love) »… Après le succès de leur premier 45 tours (« Smalltown Boy »), les trois pédés anglais Jimmy Somerville, Steve Bronski et Larry Steinbachek sortent leur deuxième disque, « Why ? » et débarquent chez nous ; les Bronski Beat se produisent en concert au Palace… En France, Barbara Osorovitz remporte le premier concours de la chanson gaie. Enfin, le « break-dancing », apparu deux ans plus tôt dans les grandes villes américaines, débarque à Paris, curieusement rebaptisé « smurf ».

Relativement peu de grands films au cinéma en 1984. En février, on notera quand même la sortie de « Un amour de Swann », de Volker Schlöndorff, avec Jeremy Irons (Charles Swann), Alain Delon (Palamède de Charlus), Ornella Mutti (Odette de Crécy), Fanny Ardant (Oriane de Guermantes), Marie-Christine Barrault (Mme Verdurin)… L’occasion pour GPH de publier un numéro spécial Proust… En mars, sortie du film « Mauvaise conduite » d’Orlando Jimenez Leal (cinéaste cubain en exil) et Nestor Almendros (Oscar de la photographie à Hollywood en 1978) ; à l’aide de témoignages d’intellectuels, d’homosexuels qui ont dû s’enfuir, de films d’archives, les réalisateurs dressent un réquisitoire accablant contre le régime castriste. La persécutions est systématique à Cuba et le régime étend la suspicion d’homosexualité à quiconque pourrait le gêner… En mars, Patrice Chéreau et Hervé Guibert reçoivent le César du Scénario original pour « L’homme blessé ». Xavier Deluc, jeune premier du cinéma français, incarne un homosexuel bien dans sa tête et ses baskets (si si, c’est possible !) au cœur d’une province bourgeoise, dans « La Triche », de Yannick Bellos. En octobre, Jack Lang, ministre délégué à la Culture, présente les manifestations qui célèbreront à Paris le dixième anniversaire de la disparition de Pier Paolo Pasolini ; au programme, spectacles, rencontres ; débats, expositions, films… La 16ème édition du Festival international de Nyon, en Suisse, décerne son Grand prix au film documentaire « The Times of Harvey Milk », de Robert Epstein

La presse gaie en 1984 ? Le mensuel Samouraï organise une fête en juin, au cours de laquelle un jury composé, entre autres, de Yves Mourousi, William Sheller et Mimi « Mathis » (du théâtre de Bouvard) élisent Mister Samouraï 84. A la rentrée de septembre, ce même magazine, créé en novembre 82, annonce par la voix de son directeur de la publication, Jacky Fougeray, qu’il suspend sa parution à la suite de graves difficultés financières. Pierre-François Augereau devient bientôt le nouveau propriétaire du journal, qui met au point une nouvelle formule. Formule dont la parution risque d’être retardée quand, en décembre, Patrick Oger, directeur de la publication de GI, le tout nouveau mensuel lancé par David Girard, attaque en justice le même Pierre-François Augereau ! Pendant ce temps, GPH poursuit son chemin et, le 15 décembre, lance son serveur télématique sur Minitel. Le service Graffiti permettra de dialoguer avec d’autres homos, laisser ou répondre à des petites annonces. Il proposera aussi un annuaire de « pages roses », un horoscope, le sommaire du magazine papier, et la grille de programmes de Fréquence Gaie. Au-delà du premier mois gratuit, la consultation sera facturée 60 FRF par heure… En novembre, Jack Lang répond au journal et lui apporte son soutien : « C’est un journal bien fait que je lis régulièrement. Il est intelligent, fin et courageux. J’ai beaucoup de plaisir à lire Gai Pied, comme d’ailleurs j’ai beaucoup de plaisir à lire toutes sortes de revues non traditionnelles. […] Aussi bien ne peut-on admettre que l’homosexuel soit aujourd’hui condamné sociologiquement ou géographiquement au secret de ses paroles amoureuses, de son désir de se dire et de dire. Mais chacun a le droit évidemment de conserver, s’il le souhaite, ce même secret. Malgré un effort de libération, notre société demeure encore trop uniformisatrice. »… On est loin de la presse gaie, mais l’anecdote est amusante : en septembre, le Canard Enchaîné révèle que l’épouse et le beau-frère de Louis Pauwels, rédacteur en chef du Figaro Magazine et chantre de l’ordre moral, possèdent un immeuble rue Vivienne à Paris, qui abrite un cinéma porno homo, le Boy’s Video Club. Pauwels attaque le Canard pour diffamation et explique les démarches effectuées par sa femme pour déloger ce commerce coupable…

Quelques dernières anecdotes relevées au fil des 48 numéros de GPH parus en 1984. Un californien a gagné sa conciliation contre la Caisse d’assurance mutuelle californienne des travailleurs, et reçoit 25.000$ ; son ami s’est suicidé en 1976 et depuis, Earl H. Donovan réclamait une indemnisation, car il était homme au foyer et intégralement à la charge du défunt. Le Conseil supérieur de la caisse d’assurance a fini par accorder à ce couple homo le même crédit qu’à des concubins hétérosexuels… Drame dans un couvent piémontais. Antonietta Somania, 39 ans, novice, est tombée amoureuse de Bernadette Ambrogio, abbesse du monastère cistercien de Fossano, âgée de 75 ans. Les autorités ecclésiastiques ont fait pression sur la vieille abbesse pour qu’elle retourne au couvent, où ils l’ont quasiment séquestrée, lui interdisant de communiquer avec qui que ce soit et de recevoir des visites, des lettres ou des coups de téléphone. « Libre », sœur Antonietta dénonce publiquement l’attitude de l’évêque de Fossano, Severino Poletti… En France, dans une interview au Journal du Dimanche, Yves Montand révèle que son premier amour a été un garçon, qu’il a même follement aimé…

Et je ne saurais terminer ce billet sur 1984 sans évoquer ce court communiqué dans le numéro du 30 juin. Un petit sixième de page, avec une photo et une seule phrase : « On a annoncé la mort de Michel Foucault lundi 25 juin à 13h15 ». Page 32, le magazine publie la copie de son interview donnée au journal en mars 81, introduite par un simple « Le philosophe est mort. On savait Michel Foucault malade. Depuis quelques jours les coups de téléphone se multipliaient au journal. Ses amis de l’étranger s’inquiétaient… ». De cette mystérieuse maladie, le lecteur lambda ne saura rien et devra attendre quelques années avant de comprendre… Le 25 août, c’est Truman Capote qui disparaissait, à l’âge de 60 ans ; on retiendra son auto-description : « Je ne suis pas encore un saint. Je suis un alcoolique. Je suis un drogué. Je suis un homosexuel. Je suis un génie »… Génie ou pas, enfin, celui qui n’était pas encore lui-même héros de roman, Edward Limonov publiait en septembre en France « Histoire de son serviteur », qui clôturait sa trilogie américaine, après « Le poète russe préfère les grands nègres » et « Journal d’un raté ». Une manière pour moi de te conseiller, à toi lecteur qui a eu le courage de lire ce billet jusqu’au bout, de te jeter maintenant, si ce n’est pas encore déjà fait, sur le roman d’Emmanuel Carrère  😉

A suivre…