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C’était il y a 30 ans… les années Gai Pied
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Bonus | 15.03.2012 - 19 h 51 | 11 COMMENTAIRES
Un beau ratage : GPH et les débuts du sida…

Un petit billet additionnel, une parenthèse en marge de la rétrospective de l’année 1984. Pour mettre l’accent sur la manière dont le sida faisait débat à l’époque au sein de la communauté. Il ne s’agit pas ici de montrer du doigt qui que ce soit (volontairement, je ne citerai aucun nom de journaliste). Mais juste de montrer comment on pouvait s’interroger en 1984 sur la posture à adopter face à une maladie mystérieuse qui commençait à sérieusement toucher le monde homosexuel.

Fallait-il déclencher la sirène d’alarme et mobiliser ? Ou au contraire calmer le jeu ? Ne risquait-on pas alors de faire le jeu des tenants du retour à l’ordre moral, qui avaient beau jeu de dénoncer dans le sida les conséquences d’une trop grande libération des mœurs, au premier rang desquels les mœurs homosexuelles ? Avec notre regard actuel, on pourra bien sûr trouver aberrants certains propos tenus à l’époque et y voir une dramatique et criminelle politique de l’autruche. Mais les acteurs de l’époque n’avaient pas notre recul. Ils étaient démunis, comme tout le monde. Aussi peut-on comprendre que Gai Pied se soit planté sur la question, en essayant de minimiser le problème naissant, afin d’éviter la stigmatisation des homos…

Fin janvier 1984, un dossier de 3 pages, intitulé « La rumeur des backrooms », tentait de faire le point sur les questions qui commençaient à se poser. Le journaliste, dès l’introduction, s’efforce de calmer le jeu : « Le SIDA a fait irruption dans la vie des homosexuels parisiens à la suite d’une campagne de presse alarmiste. On a voulu inquiéter tous les homosexuels, même si, selon les statistiques, le profil du ‘sidiste’ est avant tout celui d’un homme ayant de multiples partenaires sexuels masculins, l’adepte d’un style de vie qui est loin d’être celui de tous les homosexuels. A côté du SIDA médical s’est dessinée l’image d’un SIDA fantasmatique, hydre à cent têtes. Chiffres grossis, faits montés en épingle, questions sans réponses, résolues en quelques mots… Ce nouveau SIDA, aussi contagieux que le bouche-à-oreille, entretient une psychose qui s’appuie sur un fond de culpabilité toujours présent dans l’inconscient homosexuel. ». Le dossier enchaîne ensuite les témoignages de gais qui continuent à baiser avec 100 voire 500 partenaires par an (à l’époque, on ne parle pas encore beaucoup de capotes), et qui prouvent qu’ils restent en parfaite santé. Il est même suivi d’un article que les erreurs de diagnostics, qui se multiplieraient…

En septembre, c’est l’édito du numéro 136 qui se pose la question : GPH doit-il ou non en faire des tonnes sur la maladie ? « Beaucoup de lecteurs protestent : ne parlez pas trop du Sida, c’est une maladie de Parisiens ! […] Au risque de les décevoir, depuis longtemps nous nous sommes engagés à suivre la maladie dans son évolution au rythme des nouvelles statistiques et des progrès de la recherche scientifique. Côté statistiques, il semble que le Parisien homo court autant de risques en multipliant le nombre de ses partenaires qu’en fumant deux paquets de cigarettes par jour avec à la clé un cancer des poumons. […] On soigne en ce moment quelques cas de Sida qui avaient une vie sexuelle limitée. Quelqu’un qui s’arrête de fumer n’est pas sûr d’être épargné par le cancer des poumons ! A l’inverse, les spécialistes pensent que certains gros consommateurs de sexe risquent d’être ‘traversés’ par le virus sans être atteints. »

Le magazine récidive un mois plus tard, dans le numéro 141. L’éditorial de la semaine réagit à la publication d’un article alarmiste de Libération au sujet d’une prétendue panique des homos face au risque : « Le Sida, dans l’histoire de la presse, sera un mets de choix pour les futurs historiens des mentalités. Chaque article d’information qui s’écarte de l’analyse scientifique brute se perd rapidement dans des considérations totalement subjectives. Chacun y met ses fantasmes et ses peurs. […] Pour l’instant, en France, chaque semaine, un homosexuel meurt assassiné à la suite d’une rencontre. C’est comme un fait de civilisation, une menace, un risque. C’est scandaleux et quotidien. Vous le savez. Nous vous en parlons et longtemps sûrement nous serons les seuls à le dire. Quand on habite à Limoges, c’est une menace plus réelle que celle du Sida ! […] Certes le Sida pose question aux homosexuels mais plus encore aux hétérosexuels qui gèrent notre santé. »

Enfin, je soulignerai que si GPH est resté très prudent, frileux, voire réactionnaire sur la question, certains tentèrent de corriger le tir et de mener la mobilisation le plus vite possible. Ainsi Jean, volontaire de future association Aides, qui réagissait à l’édito précédemment cité via le courrier des lecteurs : « Ton dernier éditorial sur le Sida me sidère. […] Arrêtez le délire paranoïaque dès qu’on vous parle de Sida, c’est une maladie qui nous menace réellement dans nos corps mais aussi dans nos modes de vie (à Paris pour le moment, et en province, « à Limoges », dans quelques mois). Face aux faits tu sembles avec ton journal osciller entre la démarche de l’autruche – la maladie est marginale et grossie par de méchants « hétéroflics » – et l’alarmisme moralisant – ceux qui sont malades sont d’horribles pervers. Vive les couples monogames stables ! Ce qui me gêne avec le Sida, au-delà de mon cas personnel, c’est la fragilité du monde gai français, son incapacité à affirmer des principes de solidarité. ». La solidarité finalement sera au rendez-vous. Mais il faudra attendre que la maladie poursuive sa progression inéluctable…

Fin de la parenthèse ! A bientôt…

Publié par
Toulousain d'origine, parisien depuis... un peu plus de 18 ans. Volontaire et aujourd'hui trésorier du Centre LGBT Paris Île-de-France, je vous invite tous à venir nous retrouver, pour une question, un conseil, un entretien, un débat, une projection, une visite de la bibliothèque...
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LES réactions (11)
Un beau ratage : GPH et les débuts du sida…
  • Par Mim 19 Mar 2012 - 20 H 45

    Il faut aussi savoir qu’ en 1985 (soit l’année suivante^^), on avait 87% des medecins français (pas seulement l’asso des médecins gaies) qui pensaient que la peur du SIDA était exagérée. Pas étonnant que les médias et eux aussi une lente prise de conscience de la gravité de la situation.

    Mais, bon, il ne faut jeter la pierre à personne, les premières suppositions du SIDA apparaissent en 1981 à Los Angels, et sur 5 jeunes hommes homosexuels (Tous atteints de pneumonies graves et rarissimes). L’identification du rétrovirus se fera en 83, et l’apparition des thritérapies environ 10 ans après, je sais que pour bcp, on se dit que l’état à mis du tps à réagir mais dans l’histoire des maladies, c’est assez exceptionnel, une telle rapidité d’identification de l’agent infectieux et surtout d’un traitement efficace….surtout vu la complexité du VIH…..

    Ce qui est intolérable ce sont les dérapages de l’époque (cf sidaïque), mais comme l’homosexualité a été dépénalisé seulement en 81 (même année de découvertes des 1er cas) autant d’homophobie ne surprend pas.

    Mais sinon, on pense que le SIDA daterait d’au moins 50 à 70ans (transmission chimpanzé/homme en Afrique)

    En tout cas merci bcp pour ces articles, ils sont riches, très complets, et diablement bien écrits. Bravo !

     
  • Par Conservatoire des Archives et des Mémoires LGBT 19 Mar 2012 - 17 H 40

    (…)
    « Pour autant qui, en 1984, pouvait dire précisément ce qui était en train de se passer ? »
    (…)
    ===>
    Déjà dès l’année 1983, des grands journaux,
    ont titré sur leur couverture
    de l’arrivée en France du « Cancer Gay »
    et/ou la Sida
    (SIDA n’était pas encore au masculin) :
    ===> ===>
    Paris Match
    N° 1781 – daté du 15 juillet 1983 :
    « La nouvelle Peste
    > Elle est déjà en France la Sida, cette maladie qui terrifie l’Amérique ! »
    (…)
    Alerte en France
    > 31 morts : 20 médecins et 60.000 francs seulement pour combattre l’horreur
    (…)
    Manifestation d’homosexuels à Paris : ils refusent l’hystérie américaine
    (…)
    ===> ===> ===>
    Libération
    N° 570 (Nouvelle série) – daté du 19 > 20 mars 1983 :
    L’épidémie du « Cancer gay »
    > Ce syndrome qui ne touche plus seulement les homosexuels et qui ne se manifeste pas forcément par un cancer, est provoqué par un effrondement des défenses de l’organisme (…)
    Alors qu’il a fait son apparition en France, un colloque de médecins homosexuels y consacre ses travaux ce week-end (…)
    La nouvelle vague des maladies sexuelles
    > Cancer gay : le déficit immunitaire frappe très fort | Petite carte géopolitique du déficit immunitaire | – Ceux qui sont frappés ne comprennent pas ce qui leur arrive. J’ai souvent constaté le sentiment d’une sorte de châtiment divin
    (…)
    ===> ===> ===> ===>
    http://www.archiveshomo.info/archives/presse-diverse/1983.htm
    ===> ===> ===> ===> ===>

     
  • Par Olivier 19 Mar 2012 - 15 H 58

    J’ai séjourné un mois à New-York, dans le Village, en juin 1982 (j’avais 23 ans) puis en juin 1983: en un an tous les saunas et backrooms avaient été fermés par les autorités de la ville en raison de l’apparition de cette maladie. En France Gai Pied hurlait à l’homophobie, c’est vrai que c’était l’époque Reagan. Le journal a été bien meilleur par la suite pour informer et soutenir les malades.
    J’ai toujours estimé que la réflexion personnelle qu’a déclenché chez moi cette expérience américaine m’a à l’époque sauvé la vie. L’idéologie en matière de santé publique est très mauvaise conseillère.

     
  • Par michelle-paris 19 Mar 2012 - 13 H 10

    Si GP a certes été « léger », la presse médicale a été criminelle : paradoxalement, les mèdecins et professions médicales ont été trés peu et mal informés, et les « mandarins » ont fait un black-out sur le sujet pendant des années, y compris dans les hopitaux et universités.

    On ne retient que ceux qui se sont investis, mais à l’époque ils étaient bien seuls !

     
  • Par Christophe Martet 19 Mar 2012 - 11 H 14

    Merci pour cet article. À l’époque, les questions médicales étaient moins « populaires » qu’aujourd’hui, et l’Association des médecins gais avait tendance à minimiser les choses. On pouvait lire dans leur plaquette d’infos en 1983-1984, au mot sida: « syndrome ayant traversé le champ de nos désirs. En passe d’être circonscrit.» Une attitude entre déni et mauvaise information, car en 1984, nous n’avions pas encore les tests de dépistage des anticorps, qui ont permis de montrer qu’au delà des malades, de très nombreux gays étaient séropositifs.

     
  • Par Alek6 19 Mar 2012 - 11 H 00

    Merci pour cet article !
    Tu as raison Tiou,  » Pour autant qui, en 1984, pouvait dire précisément ce qui était en train de se passer ? »
    Cela fait partie de notre histoire et de notre actualité désormais…

     
  • Par phil86 19 Mar 2012 - 10 H 56

    le défi c’était et c’est encore : comment se protéger et protéger les autres du sida *SANS* revenir à l’ordre moral ?

     
  • Par Plume 19 Mar 2012 - 10 H 56

    Oui, je me souviens. GP était d’ailleurs très à la traîne de ce qu’on se disait. Dès 82, que je faisais le tapin dans une grande ville du sud, toutes les T (trans, travs, futures t…) du coin savions que quelque chose traînait, que c’était sexuellement contagieux et probablement mortel. Une espèce de « cancer » (le fameux « cancer de Kaposi ») qui se refilait. Après, à l’époque, pas question de causer de capote avec la clientèle, la concurrence était énorme, et on espérait vaguement « passer à travers ».
    J’ai quitté cette ville peu après; un quart de siècle plus tard, les circonstance m’ont fait croiser une autre t qui bossait aussi là bas à l’époque et y était restée, qui m’a confirmé qu’un « certain nombre » d’entre nous moururent dans les trois quatre années suivantes.

     
  • Par Tiou3340 19 Mar 2012 - 7 H 00

    Déni ou méconnaissance ? Quoi qu’il en soit les médias ont une responsabilité vis à vis de leurs lecteurs et notamment celle de les informer … GPH a eu une drôle de conduite à ce moment là …
    Pour autant qui, en 1984, pouvait dire précisément ce qui était en train de se passer ?
    Aujourd’hui encore, de nombreuses idées fausse et des milliers de stéréotype circulent sur le fléau.
    Heureusement des assos comme AIDES tentent d’aborder le thème avec pédagogie et continuent à travailler avec l’arme la plus efficace : la prévention … Malgré une baisse drastique de ses moyens compensée en partie par l’incorayable mobilisation de ses équipes et de ses bénévoles que j’admire beaucoup.
    On est encore loins de l’issue : ne la perdons pas de vue …

     
  • Par Xavier Héraud 18 Mar 2012 - 21 H 22

    Passionnant comme toujours. Merci beaucoup.

     
  • Par celine-l 16 Mar 2012 - 8 H 51

    Merci pour cet intéressant bonus 🙂

     
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