Un petit billet additionnel, une parenthèse en marge de la rétrospective de l’année 1984. Pour mettre l’accent sur la manière dont le sida faisait débat à l’époque au sein de la communauté. Il ne s’agit pas ici de montrer du doigt qui que ce soit (volontairement, je ne citerai aucun nom de journaliste). Mais juste de montrer comment on pouvait s’interroger en 1984 sur la posture à adopter face à une maladie mystérieuse qui commençait à sérieusement toucher le monde homosexuel.

Fallait-il déclencher la sirène d’alarme et mobiliser ? Ou au contraire calmer le jeu ? Ne risquait-on pas alors de faire le jeu des tenants du retour à l’ordre moral, qui avaient beau jeu de dénoncer dans le sida les conséquences d’une trop grande libération des mœurs, au premier rang desquels les mœurs homosexuelles ? Avec notre regard actuel, on pourra bien sûr trouver aberrants certains propos tenus à l’époque et y voir une dramatique et criminelle politique de l’autruche. Mais les acteurs de l’époque n’avaient pas notre recul. Ils étaient démunis, comme tout le monde. Aussi peut-on comprendre que Gai Pied se soit planté sur la question, en essayant de minimiser le problème naissant, afin d’éviter la stigmatisation des homos…

Fin janvier 1984, un dossier de 3 pages, intitulé « La rumeur des backrooms », tentait de faire le point sur les questions qui commençaient à se poser. Le journaliste, dès l’introduction, s’efforce de calmer le jeu : « Le SIDA a fait irruption dans la vie des homosexuels parisiens à la suite d’une campagne de presse alarmiste. On a voulu inquiéter tous les homosexuels, même si, selon les statistiques, le profil du ‘sidiste’ est avant tout celui d’un homme ayant de multiples partenaires sexuels masculins, l’adepte d’un style de vie qui est loin d’être celui de tous les homosexuels. A côté du SIDA médical s’est dessinée l’image d’un SIDA fantasmatique, hydre à cent têtes. Chiffres grossis, faits montés en épingle, questions sans réponses, résolues en quelques mots… Ce nouveau SIDA, aussi contagieux que le bouche-à-oreille, entretient une psychose qui s’appuie sur un fond de culpabilité toujours présent dans l’inconscient homosexuel. ». Le dossier enchaîne ensuite les témoignages de gais qui continuent à baiser avec 100 voire 500 partenaires par an (à l’époque, on ne parle pas encore beaucoup de capotes), et qui prouvent qu’ils restent en parfaite santé. Il est même suivi d’un article que les erreurs de diagnostics, qui se multiplieraient…

En septembre, c’est l’édito du numéro 136 qui se pose la question : GPH doit-il ou non en faire des tonnes sur la maladie ? « Beaucoup de lecteurs protestent : ne parlez pas trop du Sida, c’est une maladie de Parisiens ! […] Au risque de les décevoir, depuis longtemps nous nous sommes engagés à suivre la maladie dans son évolution au rythme des nouvelles statistiques et des progrès de la recherche scientifique. Côté statistiques, il semble que le Parisien homo court autant de risques en multipliant le nombre de ses partenaires qu’en fumant deux paquets de cigarettes par jour avec à la clé un cancer des poumons. […] On soigne en ce moment quelques cas de Sida qui avaient une vie sexuelle limitée. Quelqu’un qui s’arrête de fumer n’est pas sûr d’être épargné par le cancer des poumons ! A l’inverse, les spécialistes pensent que certains gros consommateurs de sexe risquent d’être ‘traversés’ par le virus sans être atteints. »

Le magazine récidive un mois plus tard, dans le numéro 141. L’éditorial de la semaine réagit à la publication d’un article alarmiste de Libération au sujet d’une prétendue panique des homos face au risque : « Le Sida, dans l’histoire de la presse, sera un mets de choix pour les futurs historiens des mentalités. Chaque article d’information qui s’écarte de l’analyse scientifique brute se perd rapidement dans des considérations totalement subjectives. Chacun y met ses fantasmes et ses peurs. […] Pour l’instant, en France, chaque semaine, un homosexuel meurt assassiné à la suite d’une rencontre. C’est comme un fait de civilisation, une menace, un risque. C’est scandaleux et quotidien. Vous le savez. Nous vous en parlons et longtemps sûrement nous serons les seuls à le dire. Quand on habite à Limoges, c’est une menace plus réelle que celle du Sida ! […] Certes le Sida pose question aux homosexuels mais plus encore aux hétérosexuels qui gèrent notre santé. »

Enfin, je soulignerai que si GPH est resté très prudent, frileux, voire réactionnaire sur la question, certains tentèrent de corriger le tir et de mener la mobilisation le plus vite possible. Ainsi Jean, volontaire de future association Aides, qui réagissait à l’édito précédemment cité via le courrier des lecteurs : « Ton dernier éditorial sur le Sida me sidère. […] Arrêtez le délire paranoïaque dès qu’on vous parle de Sida, c’est une maladie qui nous menace réellement dans nos corps mais aussi dans nos modes de vie (à Paris pour le moment, et en province, « à Limoges », dans quelques mois). Face aux faits tu sembles avec ton journal osciller entre la démarche de l’autruche – la maladie est marginale et grossie par de méchants « hétéroflics » – et l’alarmisme moralisant – ceux qui sont malades sont d’horribles pervers. Vive les couples monogames stables ! Ce qui me gêne avec le Sida, au-delà de mon cas personnel, c’est la fragilité du monde gai français, son incapacité à affirmer des principes de solidarité. ». La solidarité finalement sera au rendez-vous. Mais il faudra attendre que la maladie poursuive sa progression inéluctable…

Fin de la parenthèse ! A bientôt…