1983 est une année importante pour Gai Pied. C’est en effet la première année du magazine sous sa nouvelle forme : le rythme hebdomadaire a été adopté juste un mois plus tôt. On verra que ce fut l’occasion d’un très lourd conflit interne. Le nouveau GPH en tous cas tient ses promesses, tout au long de l’année. Au travers de 50 numéros (dont un triple en août et un double en fin d’année) il informe les homos (et un peu les lesbiennes, voire certains hétéros), de l’actualité en France et à l’étranger. Vie gaie, avancées ou sur-places communautaires, visibilité dans les médias, vrais débuts du SIDA, faits divers, mode, musique, littérature. Il y en a pour tous, sans oublier les petites annonces, le courrier, les photos sexys, bien sûr. Des interviews tous azimuts. Et le grand moment démocratique de l’année, les élections municipales de mars, où les gais entreront à leur tour dans les débats. Du numéro 50 au numéro 99/100, retour sur l’année 1983 dans Gai Pied Hebdo…

L’année 83 commence par de mauvaises nouvelles. Le premier numéro s’ouvre sur la disparition de Louis Aragon ; le poète est décédé le 24 décembre 1982. Les anonymes aussi s’en vont ; le lendemain du Nouvel An, Jean-Pierre et Gilles ont choisi de mettre fin à leurs jours, ensemble. Les deux amis de 23 ans se connaissaient depuis l’enfance et vivaient encore à Mercy-le-Bas, petit village minier de Meurthe-et-Moselle. Enfermés dans leur voiture, sur un chemin de terre à l’écart, ils ont utilisé un fusil de chasse. GPH retrace leur histoire de jeunes écrasés par une vie qui ne voulait plus rien dire parce qu’ils ne pouvaient rien dire de leur vie. Un destin d’homos encore trop commun, en France ou ailleurs.

L’année 83 connaît bien sûr d’autres disparitions. Le 12 mars, c’est Mario Mieli qui se donne la mort par le gaz à son domicile milanais. Figure marquante du mouvement gai italien, l’intellectuel de 30 ans, adepte de sado-masochisme et de travestisme, avait lancé le Fuori, mouvement comparable au FHAR (1) ; ses articles dans le journal du groupe avaient jeté les bases de l’action politique et militante des homos italiens ; en 1977, il avait publié ses « Eléments de critique homosexuelle », qui avaient marqué la communauté transalpine. Le 6 août, c’est Klaus Nomi qui disparaît, à l’hôpital Sloan Memorial de New York ; le chanteur est une des toutes premières célébrités à mourir du sida. En France enfin, Fabrice Emaer décède le 11 juin, à l’âge de 48 ans, d’un cancer. En 1964, il avait lancé le bar « Le Pimm’s », rue Sainte-Anne. Puis ce furent « Le 7 », en 1968, et bien sûr « Le Palace », en 1977. Il y avait inauguré une première formule de mercredi gay en novembre 1976, à l’occasion d’Halloween ; devant le succès rencontré, le club parisien fut rapidement entièrement réservé aux garçons chaque dimanche après-midi, lors des fameux « gay tea dance »… Pour en finir avec cette page « Chers disparus », on retiendra enfin un numéro spécial Jean Cocteau, en octobre, à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort du poète.

1983 connaît en France une vague générale, qui pour une fois va toucher la province avant de gagner Paris : le pays se couvre de lieux associatifs gais. En janvier, c’est à Lille qu’ouvre Le Gai-Tapant, au 32 rue Arago ; le lieu, mixte, propose un bar-salon de thé, un vaste corridor à porte cochère, une cour couverte et chauffée, et un préau destiné à abriter expositions et animations diverses. Au printemps, Nancy à son tour inaugure Le Tant-Voulu, au 22 rue Sellier. Ici encore, il s’agit d’un lieu de rencontres à destination des lesbiennes et des homos, qui pourront venir y prendre un verre, lire, discuter. Le projet, porté par les groupements Gailor (homos) et Ciel (lesbiennes) a reçu l’accord de la municipalité. Sa soirée d’inauguration verra affluer 130 lesbiennes et 300 gais. Un mois plus tard, la municipalité du Mans accorde un local de 25 m² au GAISS, le GLH (2) local,  pour lui permettre de disposer d’un réel siège social, d’assurer ses réunions et d’accueillir le public. La capitale doit attendre la fin de l’année pour suivre le mouvement. L’Escargot ouvre à Paris, au 40 rue Amelot. Moyennant une souscription de 25 euros par trimestre, les adhérents peuvent accéder à cet ancien appartement réaménagé, doté d’une vraie sono, d’un bar, d’une bibliothèque. Un groupe de théâtre et des ateliers de danse sont proposés. Le lieu, mixte, est ouvert tous les jours de 18h à 22h. A Clermont-Ferrand aussi, la communauté peut désormais se retrouver au Méli-Mélo ; le lieu organisera une fête fin mai, en partenariat avec GPH, qui réunira 300 gais, lesbiennes et hétéros et donnera lieu au tout dernier article de Jean Le Bitoux dans le magazine (j’y reviendrai plus loin). A Montpellier, on assiste à l’ouverture du Scorpion. En Bretagne, le Conseil municipal de Rennes, dirigé par le ministre socialiste de la Santé, Edmond Hervé, accorde une subvention de 5.200 francs à l’Association pour la Différence Homosexuelle (A.D.HO) et son lieu gai, Le Tutti Frutti, malgré les protestations de l’opposition de droite. En novembre, ce lieu fera d’ailleurs l’objet d’une descente de la police, venue y saisir les toiles du peintre Mario S, jugées « licencieuses » et « susceptibles de troubler l’ordre public ». Rien que ça !! Tous ces lieux sont réunis sous la bannière de la FLAG (Fédération des Lieux Associatifs Gais). Cette dernière perçoit en fin d’année deux subventions. Celle du ministère de la Culture vise à créer un réseau de bibliothèques dans huit villes, auxquelles seront fournis des ouvrages consacrés à l’homosexualité ; celle du ministère de la Recherche et de l’Industrie finance la mise en place du premier questionnaire scientifique sur les comportements sexuels des homosexuels et lesbiennes français, en vue de la production  d’un « Rapport gai »… Si un grand nombre de lieux gais se créent, d’autres par contre disparaissent : après 18 mois d’existence, Les Balcons de Rouen doivent mettre la clé sous la porte, suite à une gestion maladroite et des ambitions démesurées (loyer élevé, deux salariés…).

Les gais peuvent profiter d’autres lieux nouveaux, commerciaux cette fois. Après 3 ans d’existence rue Simart, à Montmartre, Les Mots à la Bouche, première librairie spécifiquement gaie, s’installe en juin en plein Marais, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. David Girard de son côté ouvre deux établissements dans la capitale en 1982. En mars, c’est le King Night, au métro Guy Môquet ; le petit frère du King Sauna est le 16ème établissement de ce type à Paris, mais le premier qui a fait le choix d’ouvrir la nuit. Et en décembre, c’est une nouvelle boîte, le Haute Tension, qu’ouvre le roi de la vie parisienne, au 87 rue Saint-Honoré… Les filles, elles, peuvent profiter d’un nouveau bar lesbien, le seul doté d’une backroom ! Les affaires sont plus difficiles en province : en mars, le bar gai La Boulangerie à Marseille fait l’objet d’un bombage nocturne : « Pédés, enculés, serrez les fesses ! »… Et pour ceux qui ne voudraient pas ou auraient peur de sortir, l’association Fruits d’Homme propose le tout premier service français de rencontres homosexuelles par téléphone : le client peut appeler 24 h sur 24 un standard téléphonique, pour y décrire en détail ses goûts et fantasmes, et laisser ses coordonnées. Le standardiste alors consulte les fichiers de l’association et rappelle le client pour lui communiquer des numéros de partenaires potentiels…

1983 voit l’apparition en France d’un véritable tourisme gai. L’association Gai Pied Voyages organise des séjours, activités et détentes pour les garçons gais, qui ne trouvent pas ce qu’ils cherchent dans les agences touristiques traditionnelles. En début d’année, elle réunit 70 skieurs gais à Corrençon-en-Vercors, station du Dauphiné à 40 km de Grenoble. Au programme, ski en journée et fêtes en soirée ; et aussi quelques séances de sauna l’après-midi. En juin, ce sont trois semaines de séjours qui sont organisées à Saint-Aygulf, entre Saint-Tropez et Saint-Raphaël : tennis, planche à voile, hôtel dans les bambous, discothèque sous les étoiles, parasols, bungalows, fêtes (inégales), déguisements plus ou moins spontanés, drague. Au cours du même été, l’association concurrente Gay Loisirs réunit quant à elle près de 200 personnes pour un « camping gai international » à Toreilles-Plage, près de Perpignan… Et pour tous ceux qui veulent voyager par leurs propres moyens, le Guide Gai Pied, premier guide gai de France, connaît un véritable succès, avec 20.000 exemplaires vendus ; une nouvelle édition 84/85 est d’ores et déjà lancée, dirigée par Hervé Verniolle et Michel Gille.

Au-delà des lieux gais, 1983 voit aussi fleurir de nouvelles associations. Salon-de-Provence voit naître en mars Le Gai Salon, une association homosexuelle mixte. A Strasbourg, des jeunes constituent le GEGE, groupe des étudiants gais de l’Est. En décembre, à Paris, ce sera le GAGE, groupement achrien des grandes écoles, avec l’objectif de favoriser les rencontres des étudiants homosexuels des grandes écoles et de mener une action quotidienne d’information sur l’homosexualité dans le milieu étudiant ; les mauvaises langues y voient immédiatement une forme de « Rotary Club » du mouvement gai… Après les jeunes, le troisième âge : un groupe de Gais Retraités est créé à Paris, qui se réunit tous les mardis et jeudis après-midis dans les locaux du CUARH (3), rue Keller, afin de lutter contre l’isolement des homosexuels âgés ; au programme, sorties en groupe, repas, causeries, jeux de cartes… 1983 voit aussi la naissance de Homosexualités Et Socialisme, association de militants socialistes, réunis pour « se rencontrer pour réfléchir ensemble, échanger les expériences, faire avancer les libertés et évoluer les mentalités ». Enfin, on retiendra la création, toujours à Paris, de l’AIRIG, Association pour l’information et la recherche sur l’identité du genre ; ce groupe œuvrera pour la solidarité et la défense des droits civiques et sociaux des personnes transsexuelles… Les hétéros ne sont pas en reste. On retiendra de leur côté la création d’une Amicale des Célibataires de Montluçon, dont le président, un certain Gaston Guérin, tient immédiatement à préciser, afin sans doute d’éviter tout malentendu : « Nous ne sommes pas une agence matrimoniale ni un monastère ; nous voulons nous amuser, nous connaître. Nous ne cherchons pas le nombre, nous voulons des gens corrects, pas des pédales ou des partouzards. Nous n’annonçons jamais le lieu de nos rencontres car nous ne voulons pas de petits merdeux. Nous prenons des veufs divorcés, célibataires, mariés mais séparés ». C’est clair que dit comme ça, ça donne rudement envie 😮

La vie associative donne lieu à quelques événements. En avril, à l’occasion de la Journée de la Déportation, le GLH de Nantes organise une animation-discussion sur « Les triangles roses dans les camps nazis », et prévoit un dépôt de gerbe avec les associations de déportés. En mai, des « Assises bourguignonnes des homosexualités » sont organisées pendant 4 jours à Dijon, subventionnées par la Direction Régionale des Affaires Culturelles ; les réunions, qui se tiennent au Palais des Congrès de la ville, sont même couvertes par FR3-Bourgogne ! Evénement d’un tout autre genre, l’ASMF tient son meeting le 4 juin au Cirque d’Hiver à Paris ; un spectacle est proposé sur la piste, avec un carrousel de motos, tous phares allumés, et une démonstration de trampoline par un bel athlète moustachu… Le 18 juin, la troisième Marche nationale homosexuelle et lesbienne part à 15 heures de la tour Montparnasse ; elle est organisée par un collectif qui s’est mis d’accord pour produire par ailleurs un tract unitaire tiré à 100.000 exemplaires. La marche, qui voit pour la première fois la participation des lieux commerciaux, réunit 8.000 personnes (les médias n’en annoncent que 3.000). Le soir, un grand bal est programmé à la Mutualité, avec Nicole Croisille en vedette… Du 10 au 17 juillet, c’est la troisième Université d’Eté Homosexuelle (UEH) qui se tient à Marseille. Côté politique, le CUARH et la RHIF (4)  s’incrustent dans la manifestation parisienne du 1er mai, en fin de cortège, réunissant une centaine de militants. Les associations Gais PTT, CFDT-Services publics et D’DASSistance Gaie défilent quant à elles au milieu des centrales syndicales.

Les homos ne se regroupent pas que dans les rues. Ils s’organisent aussi de plus en plus dans la vie de tous les jours. A San Francisco, par exemple, l’Atlas Savings and Loans Association, première (et unique) association financière gaie au monde, fête son premier anniversaire, forte de plus de 2.000 actionnaires et d’une trentaine d’employés. A San Francisco toujours, la communauté homo se mobilise et signe un référendum contre la maire, Diane Feinstein, qui a posé son veto contre une loi municipale qui voulait étendre les bénéfices des pensions aux compagnons des employés de la ville, qu’ils soient mariés ou non, et quel que soit leur sexe… Parfois, les pouvoirs publics se montrent plus enclins à intervenir ; le conseil municipal du Grand Londres, présidé par Ken Livingstone, apporte ouvertement son soutien aux communautés gaie et lesbienne britanniques, et leur attribue des subventions afin que les associations gaies puissent créer des emplois. Ces décisions provoquent bien sûr la colère du parti conservateur au pouvoir…

Peu à peu, des droits avancent ici ou là. En avril, l’Assemblée Nationale de Québec adopte à la quasi-unanimité un amendement à la Charte des droits et des libertés de la personne, qui interdit désormais les discriminations basées sur l’orientation sexuelle et le handicap physique… Aux Pays-Bas, le COC, organisation homosexuelle, remet son rapport « L’homosexualité et la politique du gouvernement » au Premier ministre néerlandais et à sa ministre des Affaires sociales et de l’Emploi. Il y est question de la protection des droits des homosexuels et des lesbiennes, de la lutte contre la moralité hétérosexuelle, du renforcement de la position des homos et du respect social et individuel. Le gouvernement s’engage officiellement à favoriser l’émancipation des gais… Chez nous, les autorités retirent la notion de « bonne morale » du Code de la fonction publique… Petite victoire plus individuelle, Richard A. Heyman, businessman ouvertement homosexuel, est élu maire de Key West, le grand centre de villégiature homosexuelle au large de la Floride…

Est-il déjà question de famille homo en 1983 ? Tout est encore à construire. Ainsi Nicole voit-elle son divorce prononcé à ses torts et est-elle condamnée à payer 10.000 francs à son ex-époux : selon le tribunal, elle l’a « humilié » par son lesbianisme ! Michel Lainé, lui, demande réparation financière pour préjudice moral après la mort de son compagnon, Daniel Roure, décédé dans un accident de moto ; il s’appuie sur le fait que depuis 1970 les tribunaux accordent des réparations similaires aux concubins hétérosexuels. La Cour d’Appel de Rennes le déboutera finalement dans sa demande. A Sainte-Lumine-de-Clisson, près de Nantes, par contre, le maire, M. Puchon, accorde un certificat de concubinage à deux femmes, Nadia et Annie, et explique : « Elles ont choisi un mode de vie. Ca plaît ou ça ne plaît pas. C’est tout. Mais je dois dire qu’elles sont très discrètes ». La Sécu par contre n’appréciera guère cette initiative et ira en justice pour éviter tout principe d’ayant-droit lesbien… Libération est là pour aider celles et ceux qui veulent fonder une famille. Les petites annonces lesbiennes y font peu à peu leur apparition, même si elles restent marginales au milieu du foisonnement des annonces gaies… Aux Pays-Bas, le Père Antonius Heymanns, de l’Eglise catholique Saint-Joseph de Groningue, bénit l’union de Ria et Harmanna, deux lesbiennes de 19 et 25 ans ; les autorités hollandaises, elles, refusent de reconnaître ce mariage. En Californie enfin, David, 29 ans, homosexuel affirmé, peut adopter un garçon de 17 ans ; c’est la première fois qu’un gai a le droit d’adopter un enfant mineur !

En France, 1983 est marquée notamment par l’actualité mouvementée de Fréquence Gaie. La radio a su trouver sa place. Un sondage officiel la classe ainsi quatrième radio libre sur Paris et sa région en notoriété et audience, derrière NRJ, Radio Service Tour Eiffel et Radio Montmartre. « Double face » devient même l’émission la plus écoutée de Paris, même par des hétéros : deux fois par semaine, dès 20 heures, Jean-Luc Hennig et Guy Hocquenghem donnent la parole aux auditeurs, qui peuvent partager leurs fantasmes en direct, ou passer une annonce pour rechercher un ami, une fille, une bite ou une partouze. Des « reporters-express » (deux jeunes motards) se rendent même sur-le-champ chez certains annonceurs pour donner leur avis à l’antenne ! Mais voilà, la bande FM est en pleine révolution. Michèle Cotta, présidente de la Haute Autorité de l’Audiovisuel, chargée d’accorder les fréquences, veut regrouper les radios pour gérer la pénurie (150 demandes à Paris, pour 18 fréquences disponibles). Ainsi, elle préconise de « marier » Fréquence Gaie à Radio Libertaire et Radio Verte. La mobilisation est immédiate. 3 jours plus tard, le samedi 22 janvier, 6.000 personnes, auditeurs et sympathisants, défilent rue de Rivoli contre cette décision. Les télégrammes de protestation affluent chez Michèle Cotta (20.000), Georges Fillioud, ministre de la Communication (4.000) et François Mitterrand (10.000). La mobilisation finit par payer. Début février, la Haute Autorité prononce finalement l’homologation officielle de Fréquence Gaie, qui absorbe quand même les petites Ark-en-Ciel et Pink Radio… En août, elle abandonne le 90 Mhz et hérite du 97,2 Mhz, fréquence occupée jusqu’alors par Carbone 14 qui, faute d’autorisation, cède la place et cesse d’émettre.

En mars, la radio se réorganise. L’assemblée générale élit son nouveau Conseil d’Administration. Jean-Luc Berthier est nommé directeur de la station et des programmes, Charles Bonnal directeur de l’antenne, Hughes Fischer directeur technique, Jean-Luc Romero directeur des relations extérieures, et Maurice Degalvert directeur du financement. Le bureau, présidé par Geneviève Pastre, accueille aussi Pascal Frajman, Lorenzo, Bertrand Mosca, Pablo Rouy et Didier Varrod. Le 3 juin, une fête est organisée au Cirque d’Hiver, pour célébrer la nouvelle naissance de la radio, mais surtout pour obtenir des fonds, afin de financer la mise aux normes imposées par TDF… Une nouvelle grille est proposée à compter de la rentrée de septembre, appuyée sur des tranches fixes visant à fidéliser l’auditoire. La tranche matinale se compose désormais de brèves ; celle du midi est tournée vers l’information régionale et locale ; et celle du soir vers des analyses plus approfondies de la politique et de l’économie. Hennig et Hocquenghem officient désormais de 22h30 à 23h30 et proposent désormais leurs petites annonces chaque soir, relayés par Michel Coquet et Pierre Valenti. Des opérations spéciales sont organisées à l’antenne ; du 5 au 9 septembre, par exemple, la station organise chaque jour de 12h30 à 14h des débats avec des spécialistes du SIDA. 140 personnes travaillent désormais, bénévolement, à Fréquence Gaie… Dès le mois d’octobre, Jean-Luc Berthier est remplacé à son poste de directeur de la station et des programmes par Julien Blanchet ; la grille cependant n’est pas bouleversée, juste « affinée »…

Dans le petit monde de médias gais, Gai Pied aussi connaît une grosse crise de croissance. Au printemps, cinq mois après le passage au rythme hebdomadaire, le magazine est lu par 70.000 personnes chaque semaine, plus de 120.000 au moins une fois par mois. 4.500 exemplaires sont vendus chaque jour en kiosques, en France. Des lecteurs le lisent aussi en Belgique, en Suisse, au Québec… L’orage éclate pourtant dans le numéro 78 (16 juillet). Jean Le Bitoux publie une annonce officielle en page 3 : « Le samedi 9 juillet 1983 s’est déroulée une Assemblée générale extraordinaire de l’hebdomadaire homosexuel Gai Pied. Deux conceptions journalistiques se sont affrontées, deux politiques rédactionnelles. Nous prônions depuis longtemps une ouverture au quotidien, une réflexion sur les secousses qui agitent notre relationnel, un regard libre sur l’évolution de l’homosexualité, un témoignage sur les dérives des sexualités. Or, nous nous sommes heurtés, au fil des numéros de l’hebdomadaire, à l’immédiate fascination pour le fantasme, à la logique à court terme du discours commercial et à l’interférence pernicieuse du publicitaire sur le rédactionnel. […] Devant ces positions irréconciliables, il s’impose à nous d’en prendre acte par un départ immédiat. ». Dans le numéro suivant, Frank Arnal, rédacteur en chef, prend à son tour la parole dans l’édito : « La crise présente peut paraître un peu plus grosse que les autres puisqu’un des fondateurs annonce sa démission en témoignant d’une volonté de saboter le travail du reste de l’équipe. […] J’y vois, pour moi, le dernier soubresaut du gauchisme homosexuel. Beaucoup de militants homosexuels refusent de considérer les changements intervenus dans la réalité gaie de ces dernières années. Ils ignorent qu’il ne peut plus y avoir un seul discours opérant la synthèse totale du devenir homosexuel. » Ce numéro sera le dernier où le cofondateur du journal sera cité dans l’ours, comme directeur de la publication. A la rentrée suivante, Frank Arnal  et Hugo Marsan, se partageront le rôle. Avant cela, dans le numéro triple d’août (80/81/82), la rédaction diffuse un questionnaire détaillé de 4 pages, adressé par Le Bitoux aux lecteurs, pour sonder leurs attentes vis-à-vis du magazine…

Début septembre, c’est Gérard Vappereau, gérant-fondateur des Editions du Triangle Rose, et directeur de la publication de Gai Pied Hebdo, qui s’adresse à son tour aux lecteurs. Le journal manque de trésorerie pour financer les énormes nécessités financières provoquées par le passage au rythme hebdomadaire, et lance donc un appel à souscription. Les comptes du journal sont équilibrés ; mais le journal se trouve devant des échéances urgentes : combler le passif de 1982 (le mensuel a un bilan déficitaire), et assurer l’achat du papier pour les mois à venir. Ceci alors que les banques regardent encore le journal de haut, et que les démarches entreprises auprès des pouvoirs publics n’ont rien donné. Au final, Gai Pied parviendra à récolter 150.000F… Pendant ce temps, Jean Le Bitoux poursuit le combat. Dans une interview dans Samouraï, il dénonce le « mercantilisme » débridé, la perte d’âme et la « pornographie » de GPH, qu’il réduit désormais à ses petites annonces et son érotisme. Frank Arnal riposte à nouveau, et se plaint aussi de la manipulation de Jacky Fougeray, directeur de la rédaction de Samouraï. Jacky Fougeray, par ailleurs ancien directeur de la rédaction du Gai Pied mensuel, avant d’être démis de ses fonctions à la fin de 1980 par… Jean Le Bitoux ! Les hostilités publiques s’arrêteront là. Et Gai Pied Hebdo entamera sa nouvelle histoire, qui allait encore durer neuf ans ! Le magazine cherche notamment à se faire connaître, mais quatre quotidiens nationaux refusent de diffuser un encart publicitaire (« Gai Pied Hebdo, l’actualité homosexuelle, chaque samedi en kiosques »). Ils invoquent des prétextes divers. Le Figaro pense que GPH ne correspond pas au goût de sa clientèle ; La Croix n’entend pas faire écho à un magazine homosexuel ; L’Humanité ne fait jamais de publicité pour d’autres organes de presse, « surtout lorsqu’ils sont le reflet de la décadence bourgeoise » ; quant au Parisien libéré, il ne donne tout simplement aucune justification…

Au-delà de Gai Pied, la presse homo se développe. Né en 1979, Masques, la « revue des homosexualités » fait peau neuve en mars avec une nouvelle maquette. Le 13 décembre, Lesbia fête son premier anniversaire à la nouvelle librairie Les Mots à la Bouche. Fondé à l’initiative de Chantal Souessin, le mensuel lesbien est tenu par 6 rédactrices, dont Christiane Jouve, et 11 correspondantes en province. Vendu dans les librairies, les maisons de femmes et par correspondance, le premier numéro, en décembre 1982, avait été tiré à 500 exemplaires, aujourd’hui épuisés. Un an plus tard, le numéro de décembre 83 comporte désormais 40 pages et est édité à 2.000 exemplaires… Autre initiative, celle de David Girard, le 5/5, guide mensuel gratuit de la vie homosexuelle parisienne (restaurants, boîtes, lieux de détente, de drague et de sexe, petites annonces…)… A côté de la presse, le monde de l’édition gaie connaît aussi de nouvelles initiatives. Après Persona en France, Rosa Winkel à Berlin Ouest, et Gay Men Press à Londres, c’est Laertes, une maison d’édition de Barcelone, qui lance une collection spécialisée dans la littérature homosexuelle…

Si Gai pied connaît des soubresauts violents en France, Gay News connaît aussi des crises outre Manche. Le quinzomadaire est né en juin 1972 et est le plus ancien des journaux gais anciens. En début d’année, il est vendu à Robert Palmer, son directeur commercial. En grande difficulté financière, il réduit sa pagination de 56 à 40 pages, et licencie 8 personnes. Las. Fin février, Palmer annonce le retour de Dennis Lemon, l’ancien propriétaire, au poste de directeur général de la rédaction. Dès le lendemain, une quinzaine de représentants d’associations homos viennent occuper les locaux du journal, pour protester contre ce retour, reprochant à l’équipe dirigeante son manque d’esprit pluraliste. Une semaine plus tard, Lemon annonce sa démission, et la nouvelle mise en vente du journal. Courant mai, Gay News finit par jeter l’éponge et cesse sa parution, faute de financements…

Quand ils ne sont pas en train de lire Gai Pied, les homos (et les autres) peuvent aller au cinéma. Et l’événement cinéma de 1983, c’est L’homme blessé, de Patrice Chéreau. Le film est présenté à Cannes, et est le dernier film diffusé de la sélection. Il provoque un réel malaise dans le public du nouveau Palais du Festival, et ne remporte aucune récompense. Hervé Guibert, co-scénariste du film, exprime sa déception dans GPH : « Placer un film le dernier jour, c’est le condamner d’avance, parce qu’à Cannes tout se fait sur la parole qui circule. Le dernier jour, tout s’effiloche, les gens n’ont plus de salive, ils pensent à plier bagages. Cette mise à l’écart ne m’étonne pas trop : L’homme blessé est un film qui dérange, est inhabituel, c’est un film qui ne ressemble pas à un film français, qui a des violences peut-être insupportables, qui est très brutal. ». Le film est reçu diversement par la critique. France Roche exprime son enthousiasme sur Antenne 2 : « J’aime ce film, parce qu’il exprime la passion, l’amour fatal. Que ce soit entre deux hommes ou entre un homme et une femme n’a pas vraiment d’importance. Ce n’est pas un film sur l’homosexualité et Patrice Chéreau n’a jamais prétendu avoir fait un documentaire. » Avis radicalement opposé pour Gérard Lefort, dans les colonnes de Libération : « Je regrette que l’on soit tombé encore une fois dans un stéréotype : celui de l’homosexuel mal dans sa peau, vivant dans le sordide. C’est de l’homosexualité triste. » Pour les deux auteurs, le reste de l’année 1983 sera théâtrale pour Chéreau (« Les Paravents », de Jean Genet, puis « Combat de nègres et de chiens », de Bernard-Marie Koltès, aux Amandiers, à Nanterre) et littéraire pour Guibert, qui remporte le Prix littéraire des radios libres, nouvelle récompense décernée dans le cadre du Salon du livre, pour « Voyage avec deux enfants ».

Dans le reste de l’actualité cinématographique de 1983, on pourra retenir, par exemple, « Rambo », qui marque le retour de Sylvester Stallone deux mois seulement après « Rocky III, L’œil du tigre » ; « Tootsie », de Sydney Pollack ; « Fanny et Alexandre », d’Ingmar BergmanJohn Travolta arbore un nouveau look de fauve athlétique dans « Staying alive »… Au milieu de tout ça, des initiatives locales tentent l’aventure du festival du film homosexuel. A Nancy, ce sera Pierre Ledroit, propriétaire du Ciné-Parc, en partenariat avec les associations Gailor et Ciel ; à Argenteuil, ce sera le cinéma Alpha, cette fois en collaboration avec Fréquence Gaie et Gai Pied Hebdo.

Quelques initiatives intéressantes à la télévision française. Michel Polack organise un débat sur le couple dans « Droit de réponse » sur TF1, et invite à cette occasion Vincent et Pierre (par ailleurs journalistes à GPH) pour représenter le couple homo ; un couple qui avoue « Nous sommes volages ; mais le concubinage nous est interdit ». Fin mai, Frédéric Mitterrand se penche dans son émission « Etoiles et toiles » sur la question de l’homosexualité cachée dans les films américains des années 50, en diffusant des extraits de « L’homme à la peau de serpent », « Un tramway nommé désir » ou « A l’est d’Eden » ; au passage, il en profite pour défendre chaleureusement « L’homme blessé ». Le 16 novembre, plus de 5 millions de téléspectateurs suivent « Les Mercredis de l’information », toujours sur TF1 : le magazine propose un reportage de Chantal Lasbats qui banalise l’homosexualité auprès du grand public… La télévision aborde d’autres thèmes difficiles. FR3 propose en prime-time « Le corps de mon identité : être transsexuel », une émission d’Anne Gaillard basée sur le témoignage de Marie-Ange, Marie-Claude et Eric. Antenne 2, elle, voit Laurent Broomhead consacrer un numéro de son émission au sida… Plus léger, TF1 diffuse « Ludwig », de Luchino Visconti, pour les fêtes de Noël, dans sa version longue en 5 épisodes. Et FR3 commence à la rentrée la diffusion du feuilleton américain Dynastie ; grande première : l’un des personnages principaux, le jeune Steven Carrington, interprété par Al Corley, est gay ! … Pendant ce temps, les Etats-Unis ont déjà pris un peu d’avance : WNYC, la télévision municipale de New York, diffuse « Our Time », programme hebdomadaire adressé à la communauté gaie et lesbienne.

Pour se divertir et parfois se cultiver, les gais peuvent aussi retourner à Gai Pied, et y lire les grands interviews publiés au film des semaines. On y trouve déjà des contributions de tous horizons, et de tous niveaux. Amanda Lear, par exemple, exilée en Italie où elle anime une émission hebdomadaire de 90 minutes à la télévision : « Je jouis d’une popularité importante grâce aux gays, à mon mariage et à Roger Peyrefitte. Une certaine élite, composée de pédés, de gens de la mode, de ceux qui fréquentent les boîtes, me trouve géniale. […] Je connais la rue Sainte-Anne, le 7, le Colonie, le Palace, je suis la marraine du Trap. Je trouve qu’il y a une tendance à l’américanisation, on est de plus en plus cuir ; c’est un peu malheureux  car je n’aime pas ce que font les Américains. On se fait influencer par toutes leurs modes. Il y a eu le fist-fucking ; je suppose que maintenant tout le monde va avoir des herpès parce qu’il faut bien suivre la mode. En Amérique, c’est la folie, on ne s’embrasse plus à cause de ces affreux boutons-furoncles ! C’est une épidémie affreuse, ils en ont sur la quéquette et on en meurt ! Les mecs ne baisent plus, avant de dîner ensemble ils vont se faire faire une prise de sang. »… Dans un tout autre genre, Pierre Seel témoigne quelques semaines plus tard sur l’horreur de sa vie en camp de concentration : « Je me souviens d’un garçon, condamné à mort pour je ne sais quelle raison, que l’on fit se dévêtir. Nu, il se retrouva au milieu du camp, un seau métallique  sur la tête. Les SS lâchèrent sur lui en les excitant les chiens de garde, qui le dévorèrent vivant. La nuit, j’entends encore ses cris dans les cauchemars. »… Les lecteurs de ce blog me pardonneront de faire cohabiter ces deux interviews ; mais ils sont pour moi l’image-même de l’éclectisme du journal !

Est-il simple en 1983 de faire son coming-out ? On le peut apparemment, si on le veut. Ainsi le réalisateur Franco Zeffirelli parle-t-il ouvertement de son homosexualité dans une interview accordée à The Advocate. A l’occasion de la sortie en France de son roman « Nocturnes pour le Roi de Naples », Edmund White répond aux questions de GPH : « J’ai un amant qui a 25 ans. […] Nous avons nos amants respectifs, même en ces temps de cancer gai ! […] Je crois qu’il y a 20 cas en France de cette maladie dont on ne cesse de parler ici et ça n’a pas eu là-bas l’écho ni le retentissement médiatique que nous avons connu en Amérique. C’est vraiment un sujet omniprésent à New York. Beaucoup de nos amis célèbres ou pas ont renoncé au sexe sauvage pour mener une vie chaste. »… Julien Green, lui, est invité à « Apostrophes » pour parler de la parution de « Frère François ». L’écrivain et l’animateur tournent autour du pot, évoquant des « problèmes », le « genre de personne que j’étais », la « souillure dans toute son horreur », les « conflits intérieurs ». Bernard Pivot finit par mettre timidement les pieds dans le plat, en vain : « Pourquoi ne trouve-t-on jamais ce mot, homosex… C’est un mot que je n’arrive pas à prononcer ». Ce à quoi Green, 83 ans, répond « Et moi, je n’arrive pas à l’écrire ».

L’événement politique de 1983, je l’ai dit plus tôt, ce sont donc les élections municipales du mois de mars. L’occasion pour les candidats de draguer les médias homos. Le RPR ainsi accepte pour la première fois de répondre aux questions de Fréquence Gaie ; c’est Roger Karoutchi, délégué national des jeunes RPR, qui s’y colle, et répond aux questions de Didier Varrod et Jean-Luc Romero… A Gai Pied, c’est un vrai défilé ! Les interviews se bousculent. Michel Noir et Gérard Collomb, par exemple, adversaires pour remporter la mairie de Lyon. Même Gaston Defferre s’y met, au double titre de ministre de l’Intérieur et de maire de Marseille ! Et bien sûr aussi Paul Quilès, candidat PS à la mairie de Paris, qui déclare notamment : « Je suis favorable à la création d’un centre associatif gai à Paris, comme l’ont déjà fait mes amis socialistes maires de Lille, Marseille et Rennes. […] L’homosexualité doit s’inscrire dans le cadre  d’une conception moderne des droits de l’homme mettant un terme à toute discrimination. En tant que maire, je veillerai à ce que les organisations attributaires du logement considèrent sur un pied d’égalité les couples hétérosexuels et homosexuels. […] Il est normal de réfléchir aujourd’hui à la reconnaissance du concubinage homosexuel. »

Toutes ces interventions sont suivies par les autres médias. Le Quotidien de Paris relate la campagne à Paris : « Les socialistes font un gros effort en direction des homosexuels. La droite ricane. Elle estime sans doute qu’à ce jeu, elle a plus de voix à perdre qu’à gagner. Est-ce bien certain ? Dans de nombreuses capitales du monde occidental, le gay power, le pouvoir homo, est une réalité. » Le Figaro aussi : « L’interview de Quilès dans Gai Pied fait rigoler tout le Paris politique. Interrogé à son tour sur l’opportunité d’un centre gai et son éventuelle action dans ce sens, Jacques Chirac s’est contenté de rire. » A Paris toujours, un tract est diffusé, reproduisant une instruction du maire (personne ne pouvant déterminer s’il s’agit d’un vrai ou un faux), qui s’inquièterait de la « très nette recrudescence, constatée ces derniers temps, des intrusions d’homosexuels dans le parc des Buttes-Chaumont […] La persistance d’une telle situation n’est guère admissible, notamment au regard des obligations que nous avons vis-à-vis des enfants pour assurer tant leur sécurité que leur environnement ». Tous ces efforts s’avèrent vains, et Jacques Chirac est réélu maire ; il réalise même le « grand chelem » en remportant les vingt arrondissements de la capitale… Dans ces élections, on aura noté la candidature de Roger Peyrefitte dans le 2ème arrondissement ; au cours de la campagne, l’écrivain propose de « réduire l’explosion démographique dans ce quartier et d’interdire strictement l’accès de la rue Sainte-Anne aux hétérosexuels ». Il est finalement battu.

Ailleurs en France, on retiendra la réélection de Françoise Gaspard à la mairie de Dreux. A Strasbourg, on voit fleurir une liste « Strasbourg Alter », formée de pédés, féministes, gauchistes, associatifs et écolos… A Sevran, des tracts du Parti Communiste accusent un membre important de la liste PS de « penchants peu propices à l’exercice d’une responsabilité municipale ». La campagne est encore plus violente à Redon : Patrice Hurtel, 27 ans, jeune candidat de la liste de droite, est dénoncé comme homosexuel. Des affichettes apparaissent dans la ville : « Des criminels nazis se cachent à Redon ! Les homosexuels ne se cachent plus, ils n’ont pas honte ! »  Un tract est diffusé par le groupe des Défenseurs du Christ-Roi : « Comme la drogue, nous refusons la pratique de l’homosexualité à l’école. Avec Hurtel à la mairie, c’est l’officialisation de l’homosexualité dans nos écoles libres et dans les services municipaux. Jamais ! Rayons son nom de notre liste ; la pédérastie est une maladie, qu’il se fasse soigner. » Patrice Hurtel finira par porter plainte contre X, rejoint par Pierre Bourges, le nouveau maire (de gauche) de la ville…

Les gais et lesbiennes restent indésirables ailleurs qu’en politique. Marie, une infirmière diplômée, se voit refuser la poursuite de son stage d’infirmière psychiatrique dans une clinique de la région parisienne. L’infirmière générale qui la reçoit en entretien lui explique : « J’ai téléphoné à votre ancien hôpital, et j’ai su que vous viviez avec une autre infirmière ; cette relation homosexuelle aurait désintégré le service » ; le surveillant du service ajoute même : « Dès le début, on savait que vous étiez lesbienne. Ca se voyait ! Et d’ailleurs nous n’avons pas besoin de malades pour soigner des malades. »… A Angers, la Caisse d’allocations familiales refuse de prêter une salle à un groupe d’homosexuels  qui proposait de tenir une permanence téléphonique d’écoute. Et ce n’est pas Ménie Grégoire qui va s’en plaindre. Assumant à fond son rôle de vieille bique réac, elle déclare dans une interview à Pariscope : « On va vers une reprise du pouvoir par l’homme. Les pauvres en ont marre d’être traînés dans la boue, marre qu’on leur dise qu’ils sont des homosexuels en puissance. Pas étonnant qu’ils le deviennent si on ne cesse de le leur répéter… Ce que nous voulons, ce sont de vrais jules ! »

Restons dans l’ambiance, et allons faire un petit tour du côté de l’église. Le procès des homos contre Monseigneur Elchinger est porté devant la Cour d’Appel de Colmar, après que le tribunal de Strasbourg a jugé la plainte irrecevable. En octobre 1981, l’évêque de la capitale alsacienne avait en effet déclaré : « Les homosexuels sont des infirmes ; s’ils veulent changer leur infirmité en bonne santé, je ne suis pas d’accord », ce qui avait poussé huit plaignants à le poursuivre en justice. Parmi eux, Geneviève Pastre (présidente de Fréquence Gaie), Albert Rose (journaliste à GPH), Jean Le Bitoux (à l’époque encore directeur de publication de GPH) et Jacques Vandemborghe (président de la RHIF). Cette fois encore, ce sera un échec, et le collectif sera même condamné à verser 10.000F à l’évêque pour préjudice moral… Monseigneur Lustiger, archevêque de Paris, reprend quant à lui à son compte les déclarations de Jean-Paul II, et rappelle à Libération qu’il n’est pas question de cautionner l’homosexualité… Outre-Atlantique, le Père Eccleston, curé de 53 ans à Minneapolis, est muté à vie par son évêque dans un couvent de nonnes franciscaines à Little Falls, au fin fond du Minnesota, après avoir été découvert homo… Au milieu de tout ça, on assiste en mai à Strasbourg à la réunion constitutive du Mouvement des chrétiens gais de sept pays d’Europe : Angleterre, Belgique, Pays-Bas, Allemagne de L’Ouest, Italie, Espagne et France.

En 1983 comme les autres années, les tenants de l’ordre moral se rappellent régulièrement au bon souvenir des homos. A Paris, on nettoie le bois de Boulogne. Les brésiliennes, qui constituent l’essentiel des prostitués du bois, subissent l’assaut de policiers qui, en quelques jours, ont établi 1.102 procès-verbaux de prostitution ; 4.000 curieux ou clients éventuels ont aussi été interpellés pour contrôle d’identité. La police se justifie : « On ne fait pas la guerre aux travestis, on essaie simplement d’assainir le bois pour lui rendre sa destination première : quand il n’y aura plus de travestis, il n’y aura plus de clients ». Dans la capitale, la brigade des parcs et jardins poursuit son action et semble toute puissante. Jean-Claude Sinaï, un chauffeur routier de 31 ans, perd son procès contre la Ville de Paris. En août 81, il se promenait de nuit dans les jardins du Trocadéro quand il vit plusieurs individus se jeter sur un promeneur en l’insultant. Il voulut alors intervenir, mais fut à son tour violemment frappé, écopant même de 26 jours d’incapacité de travail. Il était tombé en fait sur les inspecteurs de la fameuse brigade. Jean-Luc Romeo responsable du groupe, explique : « Le soir, il y a souvent des agressions et des gens qui abiment les arbres et prennent des fleurs ». Trop mignon !! A Lyon, la municipalité conservatrice profite des vacances d’été pour supprimer les vespasiennes ; à la rentrée, la plupart des tasses ont été murées ou rasées… La police québécoise, de son côté, a arrêté 16 hommes âgés de 21 à 56 ans, après les avoir filmés dans les toilettes d’une aire de repos sur l’autoroute des Laurentides, à quelques kilomètres de Montréal. Le ministre des Transports et l’Office des autoroutes se plaignaient de cet endroit de drague fréquenté : « Ces relations homosexuelles ont lieu dans un endroit public où circulent des gens de partout et même des enfants ». En Angleterre, les éditeurs et distributeurs sont la cible d’une vaste campagne lancée par la police de Mrs Thatcher contre la pornographie ; plus de 300 tonnes de publications sont ainsi confisquées dans la région de Londres. Toujours en Grande-Bretagne, Geoffrey Dickens, député, accuse certains employés de Buckingham de se livrer à des activités homosexuelles illégales : « Je m’inquiète du fait que le Palais pourrait faire partie d’une chaîne qui fournit des garçons pédophiles et homosexuels du service diplomatique à travers le monde »… Dans l’Etat de New York, par contre, la Cour d’Appel déclare inconstitutionnelle la loi pénale qui incriminait le fait de rester dans un lieu public dans le but de solliciter une relation sexuelle « déviante », loi utilisée par la police pour intimider les homos et freiner la drague en extérieur…

Quelques faits divers de l’année 1983, maintenant. En Angleterre, Sir James Dunnett, 69 ans, ancien sous-secrétaire d’Etat à la Défense, admet avoir entretenu en 1979 une relation passagère avec un travesti prostitué de 33 ans, connu sous le nom de Vikky de Lambray. Il aurait amené le prostitué chez lui, croyant qu’il s’agissait d’une femme, et ne se serait pas rendu compte de la méprise pendant l’acte sexuel ! Malheureusement pour lui, Lambray avait aussi pour client un certain Anatoly Zotov, attaché naval soviétique à Londres, depuis lors expulsé du pays pour espionnage. D’où l’affaire diplomatico-sexuelle dans laquelle le ministre s’est retrouvé bien malgré lui… A Dublin, les deux casseurs de pédés qui ont tué Declann Flynn une nuit dans le bosquet d’un parc sont acquittés par la justice irlandaise ! Le samedi 19 juin, une petite marche de protestation est organisée dans le centre-ville, sous les insultes de bandes d’adolescents skinheads… En France se tient le procès des agresseurs de Wilibald Pahr. En février 1979, le ministre autrichien des Affaires étrangères en séjour à Strasbourg avait été rossé de coups et délesté de son portefeuille et de son passeport diplomatique par deux garçons de 17 ans. Pour leur défense, les adolescents ont expliqué avoir été abordés par le ministre sur un quai de l’Ill, lieu de drague homo, puis l’avoir tabassé après qu’il a eu des gestes équivoques, ce qui aurait provoqué leur courroux ! L’un des agresseurs est décédé durant l’été 82 dans un accident de voiture ; l’autre écope de 5 ans de prison, intégralement assortis de sursis… Gabriel Matzneff poursuit Jean-Claude Krief pour dénonciation calomnieuse, après que ce dernier a déclaré à la police avoir vu l’écrivain au Coral, se livrer à des actes impudiques sur des enfants… Enfin, une affaire qui aurait pu faire grand bruit mais passa finalement inaperçue : alors que la brigade des mineurs mène une enquête pour pédophilie au Centre Louis Sadoul, un centre pour adolescents de Nancy, Dominique Flayeux est inculpé pour incitation de mineurs à la débauche ; or cet agent immobilier de 36 ans est l’ami proche d’un membre du gouvernement actuel, qui dort chez qui dès qu’il se rend à Nancy. Minute et le Quotidien de Paris tentent de lancer une nouvelle affaire, sans que celle-ci éclate jamais…

Le SIDA commence à sérieusement interroger la communauté homo. A la mi-juin, on dénombre en France 21 cas de SIDA chez les homosexuels, et 20 cas chez les hétérosexuels ; toutes catégories confondues, 19 décès ont été enregistrés. On relève 25 cas en RFA, 20 en Belgique, 9 au Danemark, 5 en Espagne, 11 en Grande-Bretagne, 10 en Suisse. Début juillet, Claude Lejeune, président de l’Association des Médecins Gais, fait le point sur la maladie : si elle touche principalement les gais, elle n’est pas pour autant une maladie spécifiquement homosexuelle ; elle n’est pas un cancer ; elle n’est pas forcément liée au vagabondage sexuel ; l’utilisation, même intensive, de poppers, n’entre en rien dans son apparition ; l’hypothèse virale se confirme. Il ne peut que conclure : « Si conseil il y a, il se tient dans la vigilance. Se tenir en éveil, s’informer, afin de se déterminer en connaissance de cause. Refuser la culpabilisation, la démission. Une certitude : ce qui se passe actuellement est plus que grave, non sur le plan de notre santé mais pour notre existence même. Pourquoi ce grossissement permanent d’un fait plus que minoritaire numériquement parlant ? Ce n’est pas seulement un mode de vie qui est attaqué mais l’essence même de notre existence, le désir et le cadre dans lequel il est autorisé de s’exprimer. Ce n’est pas la baise tous azimuts qui est en cause mais une société un instant ébranlée par l’apparition de profils sociaux différents. »

Les propos officiels sont sur la même ligne. Le docteur Willy Rozenbaum, membre du groupe de travail sur le SIDA à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, déclare en octobre : « Il est grand temps de remettre les choses à leur place : les homosexuels auraient bien tort de s’angoisser. En France, il n’y a pas plus de 100 malades atteints du SIDA […] En clair, et c’est ce qu’on ne dit jamais, on guérit du SIDA […] Le SIDA est une maladie peu contagieuse. En étant au contact avec un porteur du virus, on estime qu’il y a une chance sur dix d’exprimer à son tour la maladie. » Le docteur Jean-Claude Chermann, de l’Institut Pasteur, se montre lui aussi rassurant, dans les colonnes de Elle : « Demain, le SIDA ira peut-être rejoindre le flot des maladies telles que la grippe espagnole qui se sont arrêtées aussi mystérieusement qu’elles étaient apparues ». Dans Le Panorama du Médecin, le professeur Bach, de l’hôpital Necker, explique : « L’émoi suscité par cette maladie a été exagéré. Des malades ne viennent-ils pas me dire ‘Je sais que je suis contaminé, j’organise ma survie avant de mourir’ ? Tout ceci est épouvantable car certains ne sont pas condamnés, le pronostic n’est pas forcément fatal, il existe des formes très lentes avec des rémissions de longue durée. Peut-être que ces patients guériront. ». Les chiffres pourtant augmentent sensiblement : en France, pour 6 cas répertoriés en 1981, on en comptait 30 supplémentaires en 1982, et 60 encore en 1983. Aux Etats-Unis, plus de 2.600 cas ont été recensés depuis le printemps 1981, dont 1.200 pour la seule ville de New York. Malgré la menace, on lit encore dans le dernier numéro de GPH en 1983 : « Quoique progressant toujours, le SIDA demeure, scientifiquement parlant, un épiphénomène, une goutte d’eau dans la mer. »

La communauté se mobilise surtout aux Etats-Unis. A San Francisco, le Shanti Project apporte une aide psychologique aux malades du SIDA, à leurs amants ou amantes, et à leurs familles. Le 30 avril, 250.000 dollars (1,5 milliards de centimes de francs) sont récoltés par le Gay Men’s Health Crisis lors d’une gigantesque fête payante, la plus grande fête gaie jamais organisée, qui réunit plus de 17.000 personnes au Madison Square Garden de New York. Le 2 mai, 3.000 personnes défilent à Manhattan, de Sheridan Square à Federal Plaza, à la lueur de milliers de petites lanternes, afin de demander aux autorités fédérales de consacrer davantage d’argent à la recherche et à la lutte contre le SIDA. En juillet encore, à l’occasion de la Gay Pride cette fois, au moins de 250.000 personnes défilent de Central Park au « Village », dans le centre de Manhattan ; le moment le plus difficile de la marche est provoqué par la présence de 300 contre-manifestants installés sur le parvis de a cathédrale Saint Patrick sur la Cinquième Avenue, un groupe de catholiques irlandais, conservateurs et intégristes, qui chantent des hymnes et portent des banderoles annonçant que le SIDA est « la vengeance de Dieu contre les péchés des homosexuels ».

Les réactions se développent peu à peu contre les populations à risques. Le Pr Keith Simpson, médecin anglais, refuse de procéder à l’autopsie d’un homosexuel drogué de 22 ans, décédé du SIDA quelques jours plus tôt ; il craint de contracter la maladie. Un certificat de décès est finalement délivré, concluant à un décès par pneumonie… Fin avril, la Croix-Rouge canadienne fait sensation en déclarant ne plus pouvoir recevoir de sang des homosexuels, des Haïtiens et des consommateurs de drogues ; elle considère ces populations comme porteurs potentiels du SIDA, donc susceptibles de transmettre la maladie. En France aussi, fin septembre, Pierre Beregovoy, ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale fait paraître une circulaire à destination des centres de transfusion sanguine, qui délimite les catégories de personnes les plus exposées : « les personnes homosexuelles ou bisexuelles ayant des partenaires multiples, les utilisateurs de drogues par voie veineuse, les personnes originaires d’Haïti ou d’Afrique équatoriale, les partenaires sexuels (femmes ou hommes) des personnes appartenant à ces catégories ». Les donneurs de sang doivent désormais remplir un questionnaire, leur demandant notamment s’ils ont eu des relations avec de multiples homosexuels au cours des 3 dernières années. En cas de risque, le sang n’est pas refusé, mais « réservé à la préparation du plasma destiné au fractionnement et à l’exclusion de toute préparation de produit de coagulation »… Alors que l’île est désignée comme le lieu géographique de toutes les infections, la police haïtienne, sur l’ordre de Jean-Claude Duvalier, opère durant l’été une rafle parmi les « personnes soupçonnées d’homosexualité » de la capitale de Port-au-Prince. 60 personnes sont emprisonnées, dont des étrangers. Le dictateur entend ainsi démontrer à la communauté internationale qu’il fait tout pour lutter contre le SIDA et sa propagation. Il en profite pour dénoncer : « Ces proxénètes venus du continent exploitent la naïveté des jeunes des quartiers populaires de la capitale, les attirant et les invitant à des actes de délinquance sexuelle avec d’autres étrangers ».

Quelques brèves un peu plus légères enfin, pour terminer cette rétrospective de l’année 1983. En février, le magazine Elle met les pédés à l’honneur, avec un dossier « Mon mari préfère les hommes »… « La cage aux folles » fait ses débuts à Broadway, adaptée et transformée en comédie musicale par Harvey Fierstein… Nommé par Jack Lang directeur de la danse à l’Opéra de Paris, Rudolf Noureev inaugure ses nouvelles fonctions avec « Raymonda », un des fleurons de l’école russe… Et à Berlin-Est, un éminent endocrinologue affirme que durant les périodes troubles, le corps humain produit plus de testostérone que nécessaire, et que les enfants conçus présentent alors plus de risques d’avoir ensuite un comportement homosexuel. Ainsi, il naîtrait trois fois plus d’homos en temps de guerre !

A suivre…

 

 

 

 

(1) FHAR = Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire

(2) GLH = Groupe de Libération Homosexuelle

(3) CUARH = Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle

(4) RHIF = Rencontre des Homosexualités en Ile-de-France