1982. La gauche et François Mitterrand sont au pouvoir en France depuis quelques mois. Pour autant, tout n’a pas encore changé. On a beau chercher, aucun char soviétique à l’horizon ! Alors on invoque d’autres dangers. Candidate aux élections cantonales dans la Sarthe, madame la comtesse Solange d’Harcourt mène ainsi campagne contre « l’immoralité que les socialistes déversent sur la France. Le projet socialiste, c’est la liberté qui va être donnée aux homosexuels de s’emparer de nos enfants » ; on ignore combien des 7 enfants de madame la comtesse ont été violés ou enrôlés de force chez les pompiers parisiens… La cantatrice Elisabeth Schwarzkopf, dans son livre de souvenirs paru en Angleterre, déplore quant à elle un soi-disant « état de décadence musicale » de la France, qu’elle impute à la mainmise des homosexuels sur tous les domaines qui relèvent de l’art… Preuve que les homos sont partout, Frédéric Mitterrand, le propre neveu du nouveau Président, a 35 ans et dirige le réseau des cinémas Olympic, qui compte 13 salles à Paris. Il a remporté le prix Jean-Louis Bory pour ses « Lettres d’amour en Somalie » et s’attaque maintenant à la télévision, avec son émission « Etoiles et toiles » sur TF1. Trop c’est trop, et une dame de la France profonde s’indigne dans le courrier des téléspectateurs reçu par la chaîne : « Je ne savais pas que le neveu de Mitterrand était pédé ; maintenant que je le sais, je vais m’inscrire au RPR ». Si elle s’ennuie d’ici là, elle pourra toujours aller assister le 29 juillet à la conférence « Homosexualité, condamnation divine, permissivité », à l’Institut Catholique de Paris…

Tremblez honnêtes citoyens ! Le fléau homosexuel a aussi infiltré la province !! Et utilise les réseaux de télécommunication les plus modernes à des fins de prosélytisme : à Dijon, deux homos ont commencé à communiquer via la C.B. Ils sont très rapidement pris à partie par les autres cibistes de la région. « Depuis que j’ai choisi HOMOPHONIE comme nom de code, les mêmes cibistes du départ n’osent plus m’adresser la parole », témoigne Jean-Marie. Un jour, il retrouve son poste C.B. complètement écrabouillé, et l’antenne de sa voiture arrachée. Dominique (MYSELF) a vu quant à lui sa voiture recouverte de décapant, avec antenne arrachée ; puis la porte de son appartement recouverte de graffitis d’insultes. Le président de l’amicale des cibistes de Bourgogne explique, en parlant de Dominique : « Oh, vous savez, c’est une asociale. Dès son apparition sur la C.B., elle a voulu semer sa merde. Et d’ailleurs, rendez-vous compte, elle lit des œuvres du Marquis de Sade et des textes masochistes sur le canal. Elle n’est pas normale et il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’elle ait des ennuis. » Le Marquis de Sade sur la C.B ! Pourquoi pas Proust ou la Princesse de Clèves aussi, tant qu’à faire ?

La vie n’est pas plus facile au travail. En juin 1981, Jacques Odon a été embauché en CDI comme garçon de bureau à la mairie de Rouen. Trois mois plus tard, sans aucune justification, il a été muté au poste peu recherché de gardien de cimetière, généralement attribué à ceux dont on souhaite le départ volontaire. Comme prévu, Jacques a rapidement demandé son changement, et la mairie vient de lui donner son congé, effectif au 1er mars 82. Lors d’une entrevue avec les délégués CGT, le Secrétaire général de la mairie, un certain M. Salin, explique que l’agent faisait du « militantisme homosexuel »… Vie au travail toujours, à Nancy cette fois : la Cour d’Appel confirme le licenciement de Pascale, licenciée pour « faute vestimentaire » parce qu’elle refusait de porter des vêtements suffisamment féminins…

Dans ce contexte d’homophobie persistante, l’état de grâce policier a été de courte durée, et la police est rapidement repartie à la chasse aux pédés. Si bien que le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, est contraint de diffuser une nouvelle note de service : « Quelques incidents récents me conduisent à vous rappeler que les contrôles exercés dans le cadre de la loi pénale ne doivent présenter aucun caractère discriminatoire à l’encontre des homosexuels, notamment dans leurs lieux de rencontre privilégiés »… A Paris justement, les quais du canal Saint-Martin, bordés de docks et d’entrepôts délabrés, sont devenus un de ces « lieux de rencontre privilégiés » ; et la drague bat son plein du côté de Jaurès. Mais ce lieu très ouvert fait l’objet d’attaques fréquentes de loubards qui viennent casser du pédé. Un groupe d’habitués finit par réagir, et constitue une milice d’auto-défense. Désormais, à la moindre attaque, un veilleur déclenche l’alarme, et d’aimables folles se transforment en vraies guerrières, avant de retourner draguer, ou plus si affinités…

Comment s’étonner, dans ce contexte, que les ados aient du mal à vivre leur homosexualité ? En mai, le Comité Homosexuel de l’Education Nationale publie la longue lettre d’adieux d’un jeune de 17 ans, qu’il a écrite avant de se suicider. Il y décrit son mal-être, son enfermement pendant cinq ans dans une institution médico-pédagogique aux allures d’asile, ses relations amoureuses et sexuelles avec un éducateur (« c’était la première fois que quelqu’un portait de l’attention sur moi ») : « Cette semaine, tout se passe comme d’habitude dans l’insouciance et la stupidité. Personne ne se doute de ce qui est en train de se passer, et c’est tant mieux pour moi. Lundi, mardi, mercredi, je serais (sic) absent et, pendant que mes parents me chercheront (s’ils me cherchent) cette lettre attendra tranquille dans un endroit que j’espère sûr et finalement, ce sera en principe toi qui le premier, saura ce que je suis devenu »… Autre exemple, quelques semaines plus tard, dans un foyer pour l’enfance en danger de Besançon : Tony, 16 ans, et Alain, 17 ans, se donnent la mort, côte à côte, sur le lit de leur chambre. A côté d’eux, une boîte contenant du cyanure, une bouteille de whisky vide et ce message : « Nous n’en voulons à personne »…

Pour autant, tous les homos ne se cachent plus. En 1982, l’homosexualité poursuit son long chemin vers la visibilité. Même en politique. A Aix-en-Provence, Patrick Cardon est candidat aux élections cantonales, sous l’étiquette homosexuelle « Camp fashion ». A San Francisco, c’est Sister Boom Boom, Sœur de la Perpétuelle Indulgence, qui se présente aux élections municipales. Son programme : les transports en commun gratuits pour les chômeurs, le contrôle des loyers, la réquisition des logements inoccupés (On notera au passage combien ces thèmes restent d’actualité 30 ans plus tard). Suite à une campagne modeste, limitée à quelques « orgies de soutien », elle est finalement battue, après avoir néanmoins remporté 10% des suffrages… A la fin de l’année en France, le congrès CFDT des services publics parisiens adopte une motion qui propose que le syndicat fasse désormais état des discriminations dont les homosexuel(le)s sont victimes dans leur travail. Une commission homosexuelle est même créée. La LCR aussi se penche sur la question ; une brochure est éditée par sa commission nationale homosexuelle ; on y apprend que les gais « se laissent étourdir, sous les lampions de leurs lieux ludiques, par le mirage de la social-démocratie » ! Visibilité universitaire enfin quand les PUF publient un Que sais-je ? sur « L’homosexualité », signé du docteur Jacques Corraze

La visibilité n’est pour autant pas toujours un progrès. Eliane Morissens en sait quelque chose. Enseignante belge dans une école de Mons, elle a participé en octobre 1980 à une émission sur la RTBF, où elle a ouvertement parlé de son homosexualité. La députation permanente du Hainaut l’a licenciée pour ce seul motif. A bout de recours, Eliane vient d’entamer une grève de la faim illimitée, jusqu’à sa réintégration… Le 15ème Congrès mondial d’Amnesty International, après 5 heures de discussions souvent houleuses, refuse finalement d’intégrer  la question homosexuelle à sa liste des discriminations que l’association combat dans le monde ; les participants préfèrent rester une « organisation respectable » !

La visibilité, en France, passe bien sûr par la presse, et par le Gai Pied. Le 16 avril, le mensuel fête ses trois années d’existence, lors d’une fête au Cirque d’Hiver, en présence de Nancy Holloway. Le magazine entame peu à peu une deuxième phase de son histoire. En avril, il adopte une nouvelle maquette, plus moderne, plus commerciale, avec couverture en couleur, tout en conservant un format journal, tant par le papier que par la taille. Mais surtout, c’est une révolution qui attend les lecteurs dans le numéro de novembre. La page 17, avec le titre « Vous changez ? Nous changeons avec vous », laisse Jean Le Bitoux, cofondateur et directeur de la publication, expliquer : « La réalité homosexuelle a aujourd’hui un visage nouveau. Nous assistons à une transformation de notre histoire que toutes les analyses confirment. […] De cette accélération, Gai Pied a fait partie, en trois ans et demi d’existence. Désormais le rythme mensuel ne nous suffit pas : c’est que les rendez-vous avec notre différence se font plus nombreux. […] Le mois prochain, avec vous, Gai Pied change. Il devient un hebdomadaire, le premier hebdomadaire gai que la France ait connu. Parce qu’il s’agit de savoir et de comprendre plus vite ce qui nous concerne. Parce qu’il s’agit d’être plus près de notre quotidien : de ses images, de ses plaisirs, de ses doutes, de ses espoirs. Le samedi 27 novembre, Gai Pied Hebdo sera au rendez-vous de ses 100.000 lecteurs. Pour changer de rythme ensemble ». Et en effet, le numéro 45 du magazine inaugure le 27 novembre une nouvelle maquette, un nouveau format magazine, et surtout un rythme hebdomadaire, qui durera 10 années…

Le journal poursuit par ailleurs sa diversification. Pour son lancement, Gai Pied Voyages propose pour le réveillon un séjour à Marrakech, du 26 décembre 82 au 2 janvier 83… Le journal est diffusé en Suisse et au Québec. Mais en début d’année, l’Agence et Messageries de Presse de Bruxelles, diffuseur national de la presse sur le territoire belge, refuse de distribuer le Gai Pied dans les kiosques. Il est notamment reproché au magazine d’avoir publié des photos de sexe en érection, photos jugées… « dangereuses ». La photo invoquée était pourtant un cliché de Mapplethorpe ! Les belges devront attendre quelques semaines pour pouvoir trouver le magazine français en kiosques… Si, bon gré mal gré, tout semble quand même sourire au journal, il n’en est pas moins exempt de débats internes parfois violents. Ainsi, cette annonce, en première page du numéro de janvier 82 : « Que les lecteurs nous pardonnent : suite à un arrêt de travail avec occupation et blocage du matériel de fabrication par une partie du personnel, Gai Pied de ce mois-ci ne comporte que 48 pages. Il a été fabriqué en cinq jours, du 15 au 20 décembre, par Yves Charfe, Jean-Pierre Fernandez, Jean Le Bitoux, Claude Lochu, Hugo Marsan, Claude Truong-Ngoc et Gérard Vappereau. Le conflit qui opposait cette partie de l’équipe au Comité directeur vient, au moment de boucler, de se résoudre. Les lecteurs retrouveront donc le mois prochain la pagination, habituelle de leur journal »…

Au-delà de ces débats internes, qui s’intensifieront en 1983, Gai Pied reste donc au rendez-vous. L’occasion d’informer les gais des évolutions et événements de leur communauté, mais aussi de donner la parole à des grandes voix qui assurent sa crédibilité. Dans les numéros de janvier, février et mars, les lecteurs trouvent ainsi une grande interview que Jean-Louis Bory avait accordée en avril 1978 à Jérôme Hesse… En avril, ils peuvent lire une tribune de Jean-Paul Sartre, écrite à l’occasion de l’ouverture du procès en Italie de Pilo Pelosi (le jeune prostitué est jugé pour l’assassinat de Pier Paolo Pasolini, et se défend en se faisant passer à son tour pour la victime et en expliquant avoir eu comme une révélation le soir de sa rencontre avec l’auteur, révélation qui l’aurait fait renoncer à son homosexualité en même temps qu’il frappait sa victime). En juin, ils peuvent même découvrir « Le double », une nouvelle d’Edouard Limonov, encore largement inconnu…

L’autre grand média homosexuel en France en 1982, c’est bien sûr Fréquence Gaie. La radio est alors dirigée par un homme inconnu, par ailleurs seul financeur de la station. Un directeur mystérieux auquel l’équipe journalistique reproche son anonymat, sa gestion trop secrète et son autoritarisme. Le dimanche 22 novembre 1981, à la suite d’une Assemblée Générale avortée, ce Président anonyme a soudain interdit de studio la moitié des animateurs, a fait placer des verrous, et s’est enfermé dans les locaux, avant d’appeler la police, au prétexte que de dangereux gauchistes le menaçaient ! L’antenne a même été arrêtée pendant toute une semaine… Si cette péripétie semble oubliée en 1982, c’est une autre menace qui agite la station. Fréquence Gaie en effet ne figure pas sur la liste provisoire des radios libres prochainement autorisées, publiée le 16 juillet par la commission Holleaux. Immédiatement, les auditeurs réagissent. 3.000 télégrammes « Nous voulons Fréquence Gaie » sont envoyés au ministère de la Communication. Une manifestation rassemblant 3.000 auditeurs-supporters est aussi organisée. Geneviève Pastre, nouvelle présidente de la radio, et Didier Varrod, nouveau secrétaire, se démènent auprès des pouvoirs publics. Et finalement, le 22 juillet, Fréquence Gaie obtient à l’arraché son autorisation d’émettre ! … En fin d’année, la station annonce la refonte complète de sa grille de programmes en 1983. Elle ouvre son antenne, 20 heures par semaine, à Radio Ark-en-Ciel, une radio dédiée à la création, aux arts et aux spectacles. Surtout, pour son premier anniversaire, elle inaugure ses nouveaux studios, dans le XVème arrondissement de Paris, dans le quartier Beaugrenelle ; à cette occasion, Dalida est reçue comme invitée vedette, et accorde une demi-heure d’interview à la radio homosexuelle… Un premier Forum des radios et télévisions homosexuelles se tient par ailleurs à Bruxelles. Les organisateurs ont recensé une cinquantaine de programmes homosexuels, en Europe, Amérique du Nord et Australie. Côté télé, New York et San Francisco se distinguent, avec des émissions irrégulières retransmises sur le câble, dans le cadre du service public réservé aux associations. Paris est quant à elle la seule capitale à proposer une radio homosexuelle autonome émettant 24h/24…

Si Fréquence Gaie offre aux homos un espace d’expression incomparable, il n’en va pas toujours de même dans les autres médias. Guy Thomas, PDG de FR3, refuse en début d’année l’émission de petites annonces de rencontres que Jean-Luc Hennig devait présenter en marge de Soir 3. Le journaliste-écrivain peut se rattraper sur Europe 1 où, cinq fois par semaine, de 14h30 à 15h, il « confesse » avec Guy Hocquenghem des auditeurs qui racontent leurs « péchés divers ». Sur Europe 1 toujours, Ivan Levaï a créé « Radio libre à… », émission de débats ouverts. Le 4 février, lors de l’émission « Radio libre aux homosexuels », il invite Guy Hocquenghem, Pablo Rouy, le docteur Gerbaut (Arcadie), Jan-Paul Pouliquen, Ellula Perrin, Jean Le Bitoux… Las, les débats s’emballent vite suite aux propos malheureux d’un sexologue, et Levaï finit par s’énerver et demander à la moitié des invités de quitter le plateau. L’antenne est même coupée pendant 20 minutes ! … Fin 1981, c’est Georges Fillioud, ministre de la Communication, qui a perdu son sang froid. Il a adressé une lettre à la direction de TF1, demandant à la télévision publique de ne pas diffuser comme prévu le reportage « Les trottoirs de Manille », de François Debré (le troisième fils de l’ancien Premier ministre de de Gaulle), sur la prostitution aux Philippines. François Mitterrand est finalement contraint de rattraper le coup et de réaffirmer la liberté d’expression des médias lors d’une conférence de presse…  L’homosexualité parvient néanmoins à montrer le bout de son nez de temps à autre. En février, Chantal Lasbats propose ainsi le portrait de Jean, conducteur de métro à la RATP, et homosexuel, dans le magazine « Moi, je… », sur Antenne 2. Et dans son numéro d’avril 82, le journal Le Monde Dossiers & Documents publie un dossier de quatre pages consacré à l’homosexualité, qui reprend comme le veut la formule l’ensemble des articles parus sur le sujet dans le quotidien du soir, depuis 1975…

Du côté des associations, on retiendra tout d’abord la présence d’organisations qui existaient déjà en 1982. David & Jonathan, notamment, fête déjà ses 10 ans en 1982, lors des « journées annuelles de réflexion » à Strasbourg. A Lyon, ARIS (Accueil Rencontre Information Service) a été fondée en décembre 1981 ; sept mois après sa création, l’association compte 120 adhérents. 400 personnes ont pris contact, par courrier ou par téléphone. Un journal est publié toutes les 5 à 6 semaines. Et un local de 110 m² est finalement inauguré, le 12 juin 1982, au 16 rue Saint-Polycarpe… A Paris, c’est le FLR (Front des lesbiennes radicales) qui ouvre son local, L’Orange mauve, lieu associatif non mixte au 48 rue Sedaine ; après un an d’existence, l’association publie par ailleurs un bulletin d’information, « Espaces ». Toujours pour les lesbiennes, est créé en 1982 le MIEL (Mouvement d’information et d’expression des lesbiennes), au sein de la Maison des Femmes  du 11ème arrondissement…

En province aussi les homos s’organisent. Le GLH de Marseille crée « Homo-Accueil », un service d’assistance téléphonique, au sein duquel 6 filles et 4 garçons se relaient pour répondre à des besoins psychologiques et donner des informations générales sur les mouvements homos locaux, sur les lieux de rencontre et de drague. Il s’agit du tout premier projet de ce type en France, soutenu par le mouvement homosexuel lui-même. Par ailleurs, l’équipe ouvre « La Boulangerie », bar-buvette ouvert aux adhérents de l’association, de 18h à 22h du mardi au dimanche. Le GLH de Nantes, lui, organise toute une semaine d’animation homosexuelle du 22 au 26 septembre : une grande fête de rentrée, une manifestation en centre ville, un débat « Etre homo en 82 », et la rencontre nationale du CUARH ; les lieux commerciaux gais s’associent à ces manifestations… A Poitiers, l’Association Culturelle Gaie du Centre-Ouest publie « Dialogai », un journal régional culturel tiré à 1.500 exemplaires, et disponible dans les kiosques et librairies, ainsi qu’auprès des GLH… Cette dynamique conduit une quinzaine de groupes homosexuels en France à se réunir à Paris en octobre, et à fonder un collectif de préparation d’Etats Généraux des Homosexualités, grande manifestation de débats et festivités prévue dans la capitale en octobre 1983… On notera enfin des initiatives plus malheureuses dans la vie associative. Les 28 et 29 novembre se déroule dans les locaux du CUARH, rue Keller à Paris, le premier congrès national du GRED (Groupe de Recherche pour une Enfance Différente) ; une centaine de participants peuvent y débattre des deux thèmes « Pour une internationale pédophile » et « La gauche et les enfants ». Une revue pédophile est même éditée, « Le Petit GREDin », qui reproduit notamment la lettre ouverte aux députés et sénateurs réclamant des lois sur la liberté sexuelle des mineurs. Sans commentaire…

La vie associative en 1982, c’est aussi les lieux associatifs gais. A Dijon, plus de 150 personnes assistent à l’inauguration de Diane et Hadrien, premier lieu de convivialité pour les homosexuels bourguignons, installé au 23 rue Charles Le Téméraire. L’occasion pour les honnêtes citoyens de se laisser aller dans les colonnes du courrier des lecteurs du Bien Public, quotidien local : « Quelle honte de voir les murs de notre ville couverts d’affiches en faveur des homosexuels, de voir les journaux faire des comptes rendus des réunions de ces détraqués. Un local à l’hôpital des Chartreux serait plus adapté à leur cas. Il ne faudra pas que la société s’étonne des catastrophes que cela pourra provoquer. » Ou encore : « Les perversions sexuelles doivent être laissées dans l’ombre discrète de leur médiocrité, l’indignation se manifeste à la mesure du prosélytisme ; que la dégradation de ces gens n’excite pas la curiosité de nos jeunes. ». La vitrine du ce mini-centre d’accueil est aussi couverte d’insultes : « Les PD dehors », « Dijon, ville propre ». En novembre, dix mois après son ouverture, Diane et Hadrien affiche finalement la preuve de sa bonne santé. 110 cartes d’adhérents ont été vendues. Outre le bar et l’accueil, il reste le seul lieu dans la région où l’on trouve la presse homo au grand complet, ainsi que les livres des éditions Persona. Et un projet de bibliothèque de prêts est lancé… A Caen, on voit aussi l’ouverture du Bilboquet, au 42 rue Ecuyère. Ce nouveau lieu d’animation culturelle gaie comprend une cafétéria, un restaurant et une bibliothèque, et ouvre ses portes quasiment chaque jour… En août, Les Balcons de Rouen, La Boulangerie de Marseille, Diane et Hadrien de Dijon, et l’ARIS de Lyon, créent la Fédération des Lieux Associatifs Gais, structure chargée de contacter les ministères des Affaires sociales, de la Culture, et du Temps libre, pour appuyer à l’avenir  les demandes de subventions qui émaneront de groupes homosexuels. Des projets tentent en effet de voir le jour un peu partout en France, parfois dans la douleur. A Nice, le MIHN (Mouvement d’information homosexuel niçois) est reçu à l’hôtel de ville par Jacques Médecin, député-maire de la ville et Président du Conseil général des Alpes-Maritimes ; au menu de l’entretien, des questions sur l’action de la police municipale et sur l’ouverture d’un local pour le groupe. Dans le Nord, le CLARH (Comité Lillois Anti-Répression Homosexuelle) passe à l’offensive et publie une lettre ouverte à Pierre Mauroy, maire de la ville et Premier ministre : « La municipalité a bien voulu nous promettre de mettre à notre disposition (dans sa future deuxième « Maison des associations ») un local, qui permettrait à notre groupe d’améliorer ses conditions d’existence administrative, et d’organiser un certain nombre de services (aides médicale et juridique, permanences, informations locales, etc). […] Si aujourd’hui notre demande de local devient publique, c’est que l’ensemble des démarches que nous avons faites ne s’est pas avéré très fructueux. »… Et la vie est ainsi faite que, si des lieux naissent, d’autres disparaissent. Au début de l’été, l’association L’Eventail, qui tenait un local à Aix-en-Provence (au 5 Petite rue Saint-Jean), ferme définitivement ses portes. Et à Rouen, l’association Etre et connaître, qui tient Les Balcons depuis novembre 81, avoue à mi-année 1982 connaître de sérieuses difficultés ; son bailleur veut la déloger, et les coupures d’électricité se multiplient dans les locaux, de manière quasi-quotidienne, sans raisons apparentes…

En 1982, la vie associative homosexuelle en France est surtout marquée par la fin d’une autre grande histoire, celle d’Arcadie. Au printemps, André Baudry, son président, publie aux éditions Privat la somme de ses réflexions sur « La condition des homosexuels ». L’occasion, lors d’une interview accordée à Gai Pied, de se présenter une nouvelle fois comme le moraliste de l’homophilie. Au sujet de la télévision : « Si ce sont des émissions tapageuses ou à demi scandaleuses, ce n’est pas la doctrine d’Arcadie d’y participer. » Au sujet de la presse : « Ce que je reproche au Gai Pied, ce sont ses annonces et publicités excessives. Il faut que ces journaux puissent être lus par tout le monde. […] Si l’on prétend que l’homosexuel a le droit de tout faire, de tout dire, de tout raconter, de tout écrire, de vivre n’importe comment, de vivre n’importe où, de n’importe quelle façon, moi je réponds non ! ». Au sujet de Fréquence Gaie : « On s’acharne à vouloir plaire à un certain public très limité d’homosexuels tapageurs, excentriques, frivoles, superficiels, légers. Quand les hétérosexuels tombent par hasard sur ces émissions, ils sont tellement effarouchés qu’ils disent : Non merci, si c’est cela les homosexuels, faisons disparaître les plus outrés d’entre eux. » Sur les homosexuels américains enfin : « J’en ai une horreur à vomir. Je prie les dieux d’Arcadie que cela n’atteigne pas la France. Le bonheur, sachez-le, n’est pas dans l’excessif ». Après presque trois décennies de « militantisme », Arcadie se trouve finalement à bout de souffle, isolée, et totalement déconnectée de la société de 1982.  Le 15 mai, finalement, Baudry envoie une lettre aux quelques très proches collaborateurs d’Arcadie, reprise dans la revue. Il annonce qu’il prend sa retraite et que le Club de la rue du Château d’Eau devrait fermer ses portes. Une dernière fois, il fulmine contre « ce monde de permissivité, de frivolité, de grossièreté – et le peuple homophile bat des records en ce triste domaine ». La revue s’arrête à l’issue de son 342ème numéro, après 28 ans de parution ininterrompue. Le local du Xème arrondissement doit se transformer en magasin de vêtements. Une Association de recherche et d’expression homosexuelle (AREHO) est toutefois constituée, autour des derniers survivants de la commission du Monde professionnel de l’ex-Arcadie…

Au début des années 80, le militantisme gai prend donc d’autres formes que les réunions dans un club fermé de la rue du Château d’Eau. Les homos sortent dans la rue, et vivent à visage découvert. Le 19 juin, la deuxième marche homosexuelle rassemble 10.000 personnes à Paris, de la Tour Montparnasse à Beaubourg. Les lesbiennes ont tenu à ouvrir la manifestation afin que, pour une fois, les médias ne les oublient pas. Les médias homosexuels (Masques, Gai Pied, Fréquence Gaie) la ferment. Entre les deux, des groupes associatifs venus de tout le pays. Dans la journée, plusieurs bars gais ferment leurs portes, afin d’inciter leurs habitués à aller défiler. L’Association des médecins gais lance à cette occasion une campagne d’information sur les maladies sexuellement transmissibles. La journée se termine à la Mutualité, avec le bal du CUARH, conduit par Marie-Paule Belle… A Londres, ce sont 3.000 personnes qui participent à la Gay Pride organisée au cœur de la capitale, sous un gros orage, et malgré une grève quasi-générale des transports. Quelques jours plus tôt, une autre marche avait été conduite, cette fois pour les seules lesbiennes. Les homos défilent même en Espagne. On compte 1.000 personnes à la marche de Barcelone ; et 500 uniquement à Madrid, violemment dispersés par la police… Manifestation publique d’un autre genre, 15.000 personnes assistent le samedi 28 août à la cérémonie d’ouverture des tout premiers Gay Games, au Keazan Stadium de San Francisco. Le CIO a interdit l’utilisation du mot « olympique »…

La visibilité des homos les conduit à abandonner peu à peu la rue Sainte-Anne. A Paris, un nouveau quartier gai s’installe aux Halles, autour du « trou » qui accouchera du Forum. Les lieux de sorties se multiplient : le bar du Central ; le Village, premier bar « ordinaire » ouvert sur la rue ; Mélodine, la cantine bon marché de centaines d’habitués ; le Sling ; les Manuscrits, restaurant pour amoureux ; le Duplex ; le Piano-Zinc ; le Broad ; le BH… La vie festive de 1982 voit l’arrivée du poppers sur le marché français. Le ministère de la Santé s’interroge. Le Quotidien du Médecin aussi : « La reconversion sexothérapique du nitrite d’amyle doit-elle inquiéter ? […] Les consommateurs de poppers ne présentent guère le profil psychologique habituel du toxicomane. En particulier ils n’en ont pas les comportements marginalisés et la prise de poppers mène rarement à la consommation de substances toxiques. Si les possibles effets désagréables que certains sujets ressentent immédiatement après son inhalation (maux de tête, vertiges) sont passagers et somme toute anodins, il est difficile, à l’heure actuelle, d’apprécier les effets toxiques à long terme ». A Toulouse, la police, saisie par un juge d’instruction, fait main basse sur tous les stocks sont disposaient les sex-shops de la ville rose. Ailleurs, les bars et lieux spécialisés restent bien achalandés… Avec ou sans poppers, 500 mecs participent en mars au meeting-cuir de l’ASMF, organisé à bord d’une péniche sur la Seine. Le 1er mai, c’est au tour de Bordeaux d’organiser sa nuit cuir, aux « Deux Mondes ». Plus soft, le Piano-Zinc fête son premier anniversaire et figure déjà dans le peloton de tête des bars homos parisiens…

La nuit gaie n’est pas pour autant un long fleuve tranquille. Le 31 décembre 1981, au petit matin, alors que les derniers clients viennent de partir, le personnel du Broad découvre un curieux paquet sous la banquette de la backroom. Le temps d’aller chercher une lampe de poche, et une explosion retentit, ravageant les cloisons et une porte. Le patron, Jean-Claude Destais, avoue avoir reçu des menaces et lettres d’intimidation depuis l’ouverture récente de la boîte. Après un rapide nettoyage, l’établissement peut finalement ouvrir normalement ses portes pour fêter le réveillon du nouvel an. Mais huit jours plus tard, un coup de téléphone reçu dans la soirée annonce : « Attention, ça va encore sauter ». Le Broad est évacué, et on retrouve en effet une seconde bombinette, qui explose peu après. Depuis, les clients sont fouillés à l’entrée, mais la situation reste calme… Près de Nantes, L’Ambigu, boîte homo à Saint-Sébastien, se voit contrainte de fermer deux semaines, juste avant les élections cantonales. La gendarmerie parle d’un dossier « énorme », qui s’avère n’être qu’une pétition signée par trois personnes ! La mairie de son côté invoque un rapport de la DDASS sur un bruit excessif. Comme le hasard fait bien les choses, la boîte peut finalement rouvrir, deux semaines après les élections…

L’année 1982 voit quelques avancées sur le terrain des droits des gais et des lesbiennes. Le Wisconsin devient le tout premier des Etats Unis à adopter une loi qui interdit désormais toute discrimination basée sur l’orientation sexuelle. Au niveau fédéral au contraire, un projet de loi « Family Protection Act » est présenté devant le Congrès. Il interdit à tout homosexuel et à toute personne soutenant les revendications des gais, de recevoir des fonds publics (bourses, allocations de Sécurité sociale, pensions militaires, subventions)… Plus près de nous, le Cour Européenne des Droits de l’Homme écoute la plainte de Geoffrey Dudgeon, et condamne la Grande-Bretagne qui maintient des lois discriminatoires en Irlande du Nord, où l’homosexualité est toujours illégale… En France, le Parlement discute de l’abrogation de l’alinéa 2 de l’article 331 qui fixe encore la majorité sexuelle à 18 ans pour les rapports homosexuels, contre 15 pour les rapports hétérosexuels. Le Sénat, de droite, refuse cette abrogation le 5 mai. Le 27 juillet, l’Assemblée Nationale, de gauche, adopte définitivement cette mesure. Homos et hétéros deviennent un peu plus égaux. En marge de ces débats, un manifeste est publié à l’initiative de Geneviève Pastre et du RHIF (Rassemblement des Homosexualités en Ile-de-France), qui réclame l’abolition de toutes les sanctions discriminatoires à l’encontre des lesbiennes et des gais dans le cadre de leur travail. Le manifeste est rapidement signé par 370 personnes…

Les revendications sur la famille sont encore balbutiantes, et les perspectives de mariage et d’adoption encore bien lointaines. Malgré tout on assiste à quelques avancées encore sporadiques. En juillet à Marseille, un officier de la mairie légalise un certificat manuscrit écrit en présence de deux témoins qui certifie sur l’honneur la cohabitation de deux hommes en concubinage. A Lyon, un millier de personnes défilent pour soutenir Evelyne, une femme divorcée à laquelle son ex-mari veut retirer la garde de leur enfant, après qu’il a appris qu’elle a refait sa vie avec une autre femme.  Les manifestants protestent aussi contre la décision du juge aux affaires matrimoniales qui a ordonné qu’un expert psychiatre établisse si « la vie d’un enfant avec sa mère et sa compagne modifie ou pourra modifier l’idée traditionnelle du couple qu’un enfant devrait avoir » ; cette mobilisation entraîne par ailleurs la création du groupe FAHM (Femmes accusées d’homosexualité et maternité). A Nantes enfin, le tribunal confirme son droit de garde à Nadia, homosexuelle et mère de trois enfants, alors que son ancien mari mettait en doute ses capacités éducatives pour cause d’homosexualité…

A l’étranger aussi, les mêmes questions sont posées. Une enquête ordonnée par le gouvernement britannique montre qu’un enfant élevé par une mère célibataire homosexuelle n’est pas plus « en danger » que s’il est élevé par une mère célibataire hétérosexuelle. Ouf ! Outre-Atlantique, une commission municipale de San Francisco décide que Scott Smith mérite de recevoir une compensation financière pour la mort de son amant, Harvey Milk, assassiné le 27 novembre 1978. Etant « partiellement dépendant de M. Milk au point de vue financier, et les relations homosexuelles en ce domaine pouvant être comparées à d’identiques relations hétérosexuelles », la commission attribue une rente de 5.500$ à Smith. Et en fin d’année, toujours à San Francisco, une ordonnance du Board of Supervisors autorise la ville à reconnaître officiellement le concubinage, hétérosexuel comme homosexuel, et à délivrer des documents officiels semblables aux certificats de mariage…

Le titre de personnage homo de l’année 1982 peut sans doute être attribué à Rainer Werner Fassbinder. Le réalisateur allemand décède à Munich le 9 juin, à 36 ans, d’un excès de drogue. « Il est mort d’une overdose de vie », annonce Frédéric Mitterrand. La journaliste Mechthild Küpper, par contre, se déchaîne dans la TAZ, journal berlinois : « Fassbinder, cette pédale du sud de l’Allemagne roulée en rude boulette graisseuse, persistait à croire qu’il était trop coriace et tout simplement trop talentueux pour pouvoir être transformé en saucisson. […] Après cela, Fassbinder n’a plus tourné que des soap operas chics et en a récolté une grande gloire. Parallèlement, il a essayé d’être la Super Salope d’Allemagne. […] Une ‘amie’ aurait averti les pompiers. Que ce soit précisément une femme qui l’ait trouvé mort me semble un honneur immérité pour un homme qui, en tant que cinéaste, n’a jamais engagé des femmes que comme miroirs déformants de son propre moi ».  Querelle sort en septembre en France. Il fait plus de 100.000 entrées les trois premières semaines à Paris ; c’est la première fois qu’un film qui aborde aussi ouvertement le thème du désir entre hommes atteint un tel score…

Mis à part Fassbinder, peu de films ont marqué l’année 1982. La postérité retiendra bien sûr Le père Noël est une ordure, de Jean-Marie Poiré, ou Victor-Victoria, Blake Edwards. Le monde homosexuel peut par contre se réjouir du Prix Goncourt 1982, attribué à Dominique Fernandez, écrivain homo, supporter et collaborateur du Gai Pied. Son roman, Dans la main de l’ange, soutient la thèse que l’assassinat de Pier Paolo Pasolini ne serait en somme qu’un suicide déguisé. Une thèse partagée d’ailleurs par Dario Bellezza, ancien secrétaire du réalisateur, dans son ouvrage Morte di Pasolini. En attendant, le Goncourt français se laisse interroger par GP : « Entre 150.000 et 300.000 personnes vont lire mon livre, et permettre à beaucoup de réfléchir sur l’homosexualité à travers cet itinéraire de Pier Paolo. De plus les journalistes qui me questionnent ces jours-ci font tous une évocation de la question homosexuelle, et sans sous-entendus mesquins. »

Un thème fait son entrée remarquée dans l’actualité gaie en 1982, thème malheureusement appelé à un avenir certain : le cancer gai. Depuis quelque temps, les médecins américains rencontrent chez de jeunes adultes des maladies rares, et notamment un cancer de la peau, le sarcome de Kaposi. Et ces jeunes adultes sont pour la plupart homosexuels, voire bisexuels. Fin 1981, 181 cas sont répertoriés aux Etats-Unis, la majorité à New York et en Californie. Très vite, la plupart des médias se font l’écho de cette nouvelle maladie. Libération titre : « Mystérieux cancer chez les homosexuels ». Le Quotidien de Paris se délecte presque : « Les homosexuels punis par le cancer », et conseille : « Une seule prophylaxie pour éviter ce mal, l’hétérosexualité »… Bientôt, un article de France Soir est désormais affiché, bien en évidence, dans les toilettes de la gare du Nord : « Un mystérieux mal qui guette les homosexuels ». La dame-pipi des lieux explique au Gai Pied : « C’est pas moi qui l’ai mis, c’est ma chef. Pour leur faire peur, mais ça les impressionne pas beaucoup. […] C’est un fléau, mon pov’monsieur. Ca fait 14 ans que je suis là et tous les soirs, ça empire de plus en plus. […] Avant, on avait des bons clients qui venaient régulièrement, polis, gentils et tout. Maintenant, ils n’osent plus venir, toute cette faune, ça leur fait peur, et puis ils trouvent plus ce qu’ils cherchaient. » Quoi qu’il en soit, la maladie s’installe peu à peu. En juillet, Gai Pied interviewe Marc, jeune parisien de 28 ans, hospitalisé à Claude-Bernard : « Mes parents et ma famille ne savent pas que je suis homosexuel et ils ne savent pas non plus que c’est un virus qui peut être grave. Ils savent seulement que je suis malade avec des risques d’infection. […] J’ai toujours des rapports avec des amis d’avant ma maladie. Le problème, quand on est malade, c’est qu’on se retrouve tout seul. » En fin d’année, on change de vocabulaire. On arrête de parler de « cancer gai », et la maladie est désormais considérée comme une entité à part entière, et pas spécifiquement homosexuelle qui plus est. Elle finit même par recevoir un nom de baptême : AIDS, Acquired Immune Deficiency Syndrom…

En 1982, à Paris, la RATP souffle un peu le chaud et le froid. En début d’année, la régie diffuse une nouvelle publicité à la télé : « Démarquez-vous, prenez la 2e voiture », illustrée par un gros plan de fesses moulées dans un jean ! L’agence de pub explique : « Les gens s’ennuient dans les transports en commun et ont le sentiment d’y perdre leur temps. Il fallait leur faire découvrir le métro comme un lieu de plaisir et de jeu »… Les règles du jeu par contre ne semblent pas être les mêmes pour tous. En fin d’année, le métro parisien refuse en effet d’afficher des publicités pour Gai Pied : « Un tel affichage est inconciliable avec l’image de marque que la RATP souhaite donner de son entreprise et, par conséquent, il serait contraire à ses intérêts. ». Un peu plus tard, Claude Quin, président de l’entreprise publique, explique encore : « Il convient de considérer que de très nombreuses pages de cette revue contiennent des annonces visant à proposer ou à rechercher des partenaires, notamment des mineurs, en vue de relations sexuelles parfois décrites de façon détaillée »…

Quelques faits divers et variés de l’année 1982, pour terminer ce billet. En cours d’année débute l’affaire du Coral, qui allait alimenter la chronique de nombreux mois. Trois animateurs de ce centre pour enfants inadaptés sont poursuivis pour « attentat à la pudeur sans violence » et « excitation de mineurs à la débauche » ; le philosophe René Schérer est inculpé. En marge de cette affaire, André Laurens, nouveau directeur du Monde, signifie en fin d’année son congé à Gabriel Matzneff. Bien qu’innocenté, l’écrivain a en effet été cité dans cette sombre affaire, et la rédaction a demandé que soit mis fin à sa collaboration avec le quotidien du soir, après cinq ans d’intervention comme chroniqueur libre… Le 6 avril, Jacques Helie, ancien adjoint à la mairie, est retrouvé mort près d’une vespasienne de la gare de Dijon… Claude-Henri Mathais, animateur du comité contre l’installation d’une centrale nucléaire à Golfech, militant politique et homosexuel, est assassiné dans la nuit du 10 décembre, sur les bords de la Garonne… Durant l’été, 660 garçons et filles, venus de toute l’Europe, participent au 4e Camping gay international organisé par le groupe LAMBDA à Veste, en Italie… Et on finira en chanson. En Espagne, Miguel Bosé, fils du toréador Dominguin, provoque le scandale avec sa nouvelle chanson. Il y fredonne « qu’il n’y aura jamais aucune femme capable de me conquérir comme tu l’as fait ». Las, l’idole des jeunes filles a dédié cette chanson à … un homme !

A suivre…