1981 ! C’est d’abord, bien sûr, et avant tout, l’année présidentielle. L’année rose. Tout allait semble-t-il changer, pour les gais, les lesbiennes et les autres. 1981, et l’apparition de la question homosexuelle dans la campagne. 1981 et la fin théorique des mesures discriminatoires (policières surtout) contre les gais. Mais une année marquée aussi par les débats sur les manipulations politiques au sein du CUARH. Par une crise interne au sein de Gai Pied. Par la naissance d’une radio pour les homos à Paris. Et par plein d’autres anecdotes trouvées au fil des 11 numéros (mensuels) publiés par le Gai Pied de janvier à décembre…

Le premier trimestre 1981 est donc marqué par la campagne des élections présidentielles. Le Gai Pied tente d’interroger les 4 principaux candidats (Marchais, Mitterrand, Giscard, Chirac) et leur envoie un questionnaire. Le PC accepte d’abord de répondre, puis tergiverse, dit avoir égaré la liste de questions… et finit par refuser de répondre ! Le RPR, lui, se montre plein de bonne volonté, oui mais bon : « Nous avons bien reçu vos questions écrites. Merci pour l’envoi de votre journal. Nous ne le connaissions pas [Apparemment, Pasqua prendra quelques années pour mieux le connaître d’ici à 1987, mais c’est une autre « histoire »]. Il est intéressant. Le seul problème, c’est que Jacques Chirac se déplace sans arrêt en province. Nous ne pouvons pas vous donner de réponse pour la date indiquée. » De son côté, l’équipe du Président sortant envoie une fin de non-recevoir lapidaire : « Nous avons décidé de ne pas donner suite à votre questionnaire. » Seul le PS joue le jeu et donne une réponse favorable ; Pierre Bérégovoy, chargé des relations extérieures du candidat François Mitterrand, accorde un entretien au journal… Un autre candidat répond au magazine, Coluche : « Il faut qu’on ait des voix en pagaille pour montrer combien il y a de marginaux en France et combien la minorité est immense. Vous les homosexuels, vous êtes une minorité, mais vous n’êtes pas les seuls. Il y a les femmes d’abord, et ce n’est pas la même minorité, mais c’est le même problème. […] En ce qui concerne les homosexuels, je propose que ceux qui veulent voter pour moi expriment leurs revendications dans un cahier de charges qu’il faudra ensuite me remettre. […] Les homosexuels ont besoin de libertés particulières que ne réclament pas les autres. » … Le 13 avril, alors que Gai Pied fête ses deux ans d’existence lors d’une fête au Palace, Yves Navarre lit publiquement une déclaration officielle de François Mitterrand, sous le regard de Jean-Paul Aron et Fabrice Emaer : « Par ces quelques mots, je tiens à vous dire que je m’associe tant à la ferveur manifeste et nécessaire de votre marche nationale [voir plus loin], quand vous défilez, qu’à votre fête de ce soir. La cause doit aller avec la fête. Et je demande à Yves Navarre d’être le messager de l’estime et de l’attention que je porte au mode de vie que vous souhaitez et qui doit, obstacles levés de lois à abolir et de lois à créer, être rendu possible »…

La question homosexuelle fait ainsi son entrée dans la campagne, et on suit les interventions des uns et des autres. En mars, le Gai Pied propose de jouer la transparence et publie les positions personnelles de ses principaux rédacteurs ; Jacky Fougeray, Yves Charfe, Gérard Vappereau, Jean Le Bitoux, Yves Edel, Gilles Barbedette, Audrey Coz, Luc Olivier Bézu et Claude Lejeune exposent leurs idées… Des people aussi se « dévoilent » : Jacques Chazot et Alain Peyrefitte voteront Chirac ; Louis Aragon choisira bien sûr Marchais ; Jean-Paul Aron, Fabrice Emaer et Yves Navarre donneront leurs voix à Mitterrand. Par contre, aucune figure gaie n’appelle à reconduire Giscard à l’Elysée ! Aussi, une pétition de stars du spectacle est lancée, qui exhorte les homos à voter Mitterrand. Elle est signée, entre autres, par Gérard Depardieu, Michel Piccoli, Claude Chabrol, François Truffaud, Micheline Presle, Pascale Petit, Edmonde Charles-Roux, Costa Gavras, Maria Schneider, Dalida, Régine Desforges, Roger Hanin, Daniel Gélin, Daniel Mayer, Lény Escudero, Jacques Demy, Marie-France Pisier… Alors que le Comité directeur du PS refuse de confirmer les déclarations de son candidat à la fête du Gai Pied, Yves Navarre et Jean Le Bitoux lancent une dernière offensive entre les deux tours, sous forme de lettre ouverte aux deux candidats pour qu’ils prennent clairement position sur la question homosexuelle. C’est le 29 avril que, répondant à Josyane Savigneau du Monde lors d’un débat avec des féministes, François Mitterrand déclare : « L’homosexualité doit cesser d’être un délit. Je n’accepte pas que les attentats à la pudeur homosexuels soient traités plus sévèrement que les autres. Nous n’avons pas à nous mêler de juger les mœurs des autres. ». Ce qui donnera l’occasion à certains de se lâcher ; un certain Jean de Witte écrit dans son bulletin catholique Lumière, distribué à Boulogne : « M. Mitterrand déclarait ‘L’homosexualité doit cesser d’être un délit’. On ne voit qu’un moyen, c’est d’occire la totalité de les homosexuels, même Hitler ne l’a pas fait, ça ferait pourtant moins de victimes que l’avortement » !!

Le seul ou presque qui refuse de prendre parti lors de la campagne, c’est André Baudry, qui campe jusqu’au bout sur une position non partisane : « Dans la mesure où il y a des homosexuels à droite comme à gauche, il n’est pas question pour nous de nous engager. Les partis se sont d’ailleurs beaucoup trop politisés depuis quelques années ». Comme d’habitude, il s’agit de ne surtout pas faire de vagues et de rester le plus discret possible. Il enfonce encore le clou en fustigeant le travail mené par le mouvement gai auprès de la classe politique pour porter la question homo dans les débats ; il n’y voit que « excès », « extravagance », « débordements », « scandales », « tempête nauséabonde et misérable » ! Dominique Robert, un ancien d’Arcadie, finit par exploser et compose une tribune libre contre ce positionnement : « Je crois que nous ne pouvons plus tolérer les dérobades d’Arcadie en même temps que la suffisance hautaine de son chef. D’ailleurs, de plus en plus de membres à Paris et en province soutiennent d’autres initiatives, plus courageuses. Ne vous étonnez pas, M. Baudry, de voir tous les Arcadiens venir au Château d’O uniquement pour ‘batifoler’ et de vous retrouver le plus souvent seul et désabusé avec le sentiment que nous sommes tous pervertis d’ingratitude. A toujours vous satisfaire des applaudissements de quelques inconditionnels bénissant en vous un Père retrouvé, vous redoutez le dynamisme des esprits libres et méprisez aujourd’hui ceux que vous avez été parmi les premiers à défendre hier. »…

Et donc, finalement, dans son numéro de juin, le Gai Pied peut publier un grand titre un une : « LA FRANCE PORTE A GAUCHE ». Un numéro qui revient largement sur la victoire du 10 mai. Où l’on apprend qu’un groupe de militants du CUARH était présent au milieu de la foule, place de la Bastille, chantant « Les homos ont choisi la liberté ! » ; qu’une fête de la victoire a été immédiatement improvisée au Palace ; et  que le square Sully-Morland a connu une intense activité nocturne, quelque peu troublée néanmoins par la pluie… Dès le lendemain, le Monde analyse : « On estimait, dimanche soir, que le vote homosexuel avait contribué à la victoire du nouveau président, soit directement, soit par abstention. » Les premières mesures se mettent rapidement en place. Le 10 juin, le CUARH est reçu place Beauvau, ainsi qu’au ministère de la Santé, où un conseiller du ministre de la Santé assure que ses services ne feront dorénavant plus aucune référence à la classification de l’OMS, qui qualifie encore l’homosexualité de maladie mentale. Dès le lendemain, le groupe de contrôle des homosexuels est dissous. Le ministère de l’Intérieur adresse la note suivante à la Direction de la Police Nationale : « Conformément aux orientations définies par le Président de la République, aucune discrimination, à plus forte raison aucune suspicion, ne saurait peser sur des personnes en fonction de leur orientation sexuelle. ». La circulaire enjoint en outre à la police de ne plus ficher les homosexuels en tant que tels… Fin octobre, le CUARH viendra vérifier l’état de ces engagements auprès de la nouvelle « Brigade des stupéfiants et du proxénétisme » (qui a remplacé la « Brigade Mondaine »). Le commissaire Morin, son responsable, prétendra qu’il n’existe pas de fichier des homosexuels à la police judiciaire. Selon lui, il n’existerait que des « archives », où seraient conservées les affaires criminelles dans lesquelles des homosexuels sont mis en cause… Autre avancée en vue, le sénateur Henri Caillavet dépose en juin une proposition de loi visant à élargir le champ d’application de la loi contre le racisme à la protection du droit à l’homosexualité, ainsi qu’à la transsexualité…

En juin, des élections législatives sont organisées, suite à la dissolution de l’Assemblée Nationale par le nouveau Président. L’occasion pour deux candidats homos de se présenter à visage découvert. A Nanterre, Maurice Cherdo, 57 ans, ouvrier rectifieur, père divorcé de deux enfants, ex-trésorier à la CGT, se présente sous l’étiquette du CHOP (Collectif homosexuel de l’ouest parisien) ; une candidature qualifiée de manipulation de la classe ouvrière dans Libération, sous la plume d’Olivier Salvatori : « Candidat homo pour trouver un amant, candidat potiche pour attardés idéologiques. Partout, des maos de la VLR aux intellectuels du CUARH, on ne lui pompera que ses forces et son image ; sa queue de prolo, jamais. »… A Aix-en-Provence, c’est Patrick Cardon, militant du FHAR depuis 10 ans, créateur de la revue Fin de Siècle, animateur de la Mouvance Folle, qui se présente sous l’étiquette « Alternative 81 ». Soutenu par le PSU, il avait déjà été candidat aux municipales en 1977 puis 1979. Sur son bulletin de vote, une mention appelle à « Choisir nos Différences »…

Signe des temps, les centrales syndicales et les partis ouvriers s’intéressent eux aussi peu à peu à la problématique homo. La LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire, ancêtre de l’actuel NPA) organise à Nantes, Dijon, Paris et Marseille des réunions-débats sur « l’intervention contre l’oppression des homosexuels et des lesbiennes ». Gérard Gaume, lui, appelle à l’ouverture de la CGT à la question gaie. Prenant acte de cette déclaration, des cégétistes se présentent le 1er mai place de la République, avec une banderole « Homosexuels et lesbiennes de la CGT ». Las, le service d’ordre ne veut rien savoir. L’altercation est immédiate, les injures fusent, la banderole est déchirée, et les militants sont priés de déguerpir…

L’année 1981 est aussi marquée par les polémiques autour du CUARH et de sa représentativité. Les 2 et 3 janvier, la coordination des GLH (Groupes de libération homosexuels) se réunit à Troyes. Selon le compte-rendu de Jean Le Bitoux, le CUARH-Paris évacue systématiquement les problématiques provinciales, refuse de discuter des questions d’initiatives locales, et impose vite la discussion sur son prochain gala à la Mutualité et son financement. Une lettre ouverte signée d’un militant de Nantes, circule en coulisses, qui déclare qu’il n’y a de CUARH que parisien, et considère le mouvement comme historiquement discrédité pour son incapacité face à la répression législative, et pour n’être plus représentatif des manifestants homosexuels. Selon le journaliste, surtout, « le fait qu’en majorité ces militants appartiennent à la Ligue Communiste Révolutionnaire ne confirme qu’en fois encore une volonté de chapeauter politiquement le mouvement ». Le CUARH bénéficie dès le mois suivant d’un droit de réponse dans le numéro de mars : « Le CUARH-National s’est toujours refusé à rentrer dans d’interminables et stériles polémiques avec le Gai Pied. Nous préférons privilégier la lutte contre la répression, pour nos droits et libertés. Mais, par contre, nous ne pouvons laisser sans réponses un certain nombre d’assertions de Jean Le Bitoux car inexactes, déformant la réalité et pêchant par omission. […] Les groupes de province savent prendre leurs responsabilités face au CUARH-Paris, tant au niveau des discussions, qu’à celui du travail, au plan local, mais aussi national, au prix d’efforts importants. […] Qui cherche à chapoter le mouvement homosexuel en France ? Il y avait à la rencontre de Troyes six personnes du CUARH-Paris, une seule était militante de la Ligue Communiste Révolutionnaire. »

Les esprits se calment quelques semaines, mais s’échauffent à nouveau dès la rentrée. La réunion pour la coordination des groupes homosexuels français (CUARH-National), réunie à Lyon cette fois, le 29 septembre, est houleuse. La CCL (Communauté du Christ Libérateur, du pasteur Doucé) annonce qu’elle se retire du CUARH-Paris et dénonce « les groupes politiques d’extrême-gauche qui tentent d’asservir le CUARH-Paris ». Et finalement, un groupe de « dissidents » finit par faire sécession, et fonde le RHIF (Rassemblement des homosexualités en Ile-de-France)… Et dans le numéro de décembre, Jean Le Bitoux reprend sa plume pour une violente tribune contre les trotskystes de la LCR, accusés d’étouffer la dynamique homosexuelle, et contre Jan-Paul Pouliquen et Hervé Liffran, leaders du CUARH-Paris : « Lorsqu’une organisation lui semble représentative d’un mouvement social qui a le vent en poupe, la LCR pratique le noyautage. Il n’est pas nécessaire d’être nombreux pour s’emparer de quelques places stratégiques. De là, on pistonne quelques ‘camarades’ tout en cherchant, par différents moyens, soit à récupérer, soit à se débarrasser des leaders en place. Petit à petit, à côté de la structure officielle de l’organisation, une structure parallèle parisienne ou dans les meilleurs cas nationale, verra le jour. Bientôt, les décisions seront prises ailleurs : à la commission ad hoc de la Ligue… c’est-à-dire au Comité Central »…

Pendant ce temps, loin de ces débats très parisiens, le travail de terrain avance peu à peu en province. A Rouen, l’association Etre et Connaître ouvre Les Balcons, lieu de rencontres qui ne se veut ni un bar commercial, ni un lieu associatif. Le lieu est composé de trois pièces et un bureau, au premier étage d’un hôtel particulier en plein centre-ville, rue Morand. Quatre animateurs salariés se relaient pour assurer l’accueil et le fonctionnement des différents services. Les usagers disposent d’un salon-bar, un salon-détente avec un piano, une librairie, une bibliothèque. Et une salle permet les réunions de groupes indépendants de l’association…

Outre ses débats internes, la vie associative et militante de 1981 est surtout marquée par la toute première Marche nationale pour les droits et les libertés des homosexuels, organisée à Paris le 4 avril, par le CUARH. Tout a été préparé de longue date. 20.000 affiches ont été éditées et placardées un peu partout en France ; 20.000 dépliants sont à la disposition des homos ; 100.000 tracts ont été imprimés, à destination cette fois du grand public. Si les lieux commerciaux acceptent de diffuser ces supports de communication, ils ne s’engagent pas financièrement dans un événement qui reste entièrement associatif. Le résultat est là : 10.000 homos et lesbiennes défilent de Maubert à Beaubourg, pendant deux heures, sous le regard des foules de badauds du samedi après-midi. Même les moustachus et les cuirs sont de la partie. En fin de parcours, un meeting est organisé ; on y lit notamment les messages de soutien de petits partis politiques, ainsi que du PS. La journée se termine par une soirée à la Mutualité. Juliette Gréco offre un récital, puis 5.000 personnes se bousculent pour faire la fête jusqu’au petit matin. Peu de journaux relaient l’événement. On retiendra malheureusement le compte-rendu qui en est fait à Marseille par Gabriel Domenech dans les colonnes du Méridional : « Ils étaient dix mille, paraît-il, à manifester samedi dans Paris pour le ‘droit à la différence’ à l’appel du CUARH (Comite d’urgence anti-répression homosexuelle). Une gigantesque fête de la ‘pédale triomphante’ dont le but, on s’en doute, était moins de protester contre un gouvernement – ô combien tolérant en cette matière comme en tant d’autres – que d’abuser de cette tolérance pour faire une grande manifestation exhibitionniste. Car il ne suffit plus à ces fausses femelles et à ces mâles ratés d’avoir leurs établissements, d’inspirer films et pièces de théâtre, de décrocher des prix littéraires, de multiplier leurs courriers du cœur, d’envahir la télévision et d’user plus que largement des libertés laissées à chacun de ‘s’éclater’ (comme on dit dans le langage barbare de notre époque désaxée) à sa guise. Ces invertis viennent maintenant narguer, du cœur de la capitale française, un monde d’êtres normalement constitués tant physiquement que mentalement et qu’ils considèrent, eux, comme des attardés moraux. Les prétendues brimades dont ils seraient l’objet sont un alibi, leur but véritable étant de tenter par tous les moyens d’ennoblir la perversion sexuelle, notamment auprès de la jeunesse. Et la chose est rendue d’autant plus facile que l’on fait tout, dans le même temps, pour détruite la belle et traditionnelle notion de l’amour source de vie qui fait de l’homme et de la femme les continuateurs de la création divine. » Amen ! Dominique Jamet, dans Le Quotidien de Paris, dégueule encore : « Vous avez vos quartiers généraux, vos citadelles, vos rues et vos trottoirs, vos revues et vos cinés, vos clubs, vos saunas et vos aumôniers, vos mœurs n’étonnent plus… Il n’y a pas de cages pour les folles, pas de ghettos pour vos escadrons. Alors, s’il vous plaît, doucement les hautes. »…

A travers le monde, d’autres Gay Prides fleurissent en début d’été. Les Etats-Unis sont bien sûr les leaders. 75.000 personnes défilent à West Hollywood, 20.000 à Chicago, 50.000 à New York, 200.000 à San Francisco. Le 9 mai, la manifestation annuelle des homos et lesbiennes de Belgique rassemble 9.000 personnes dans les rues d’Anvers. A Madrid, un millier d’homos sortent dans les rues. Par contre, pas de Gay Pride en 1981 à Londres ; à la place, 2.500 homos et lesbiennes se retrouvent le 4 juillet pour une marche nationale à Hudderfield, petite ville du Yorkshire, dans le nord de l’Angleterre…

Du 26 juillet au 1er août, c’est Marseille qui concentre la communauté militante, pour les deuxièmes Universités d’Eté Homosexuelles, organisées par le Groupe de Libération Homosexuelle de la cité phocéenne. Les journées sont rythmées par les divers ateliers et groupes de travail. La rencontre avec les cuirs locaux remporte un franc succès. Idem pour l’atelier de psychothérapie. Les tables rondes organisées par le GRED (Groupe de recherche pour une enfance différente) et le groupe de réflexion sur l’enfance de l’homosexuelle attirent du monde. Des groupes débattent encore de la follitude, de la situation internationale, de l’écriture homosexuelle, de théâtre… Mais un grand débat s’impose sur la « nécessaire mixité du mouvement homosexuel français ». Alors que les débats multiplient les considérations sur les queues, les bites, les pipes et autres fuckings, une éminence du CUARH propose de créer une commission mixte qui élaborerait un vocabulaire convenable pour toutes et tous. Lors de la discussion qui suit, le ton monte, des hommes finissent par traiter les femmes, et les lesbiennes en particulier, de « castratrices de pédés », et des filles dénoncent que « chez les folles, le cancanage est un acte politique »…

Ambiance toute différence à Torre Pelice, petite ville italienne proche de Turin, qui accueille du 17 au 20 avril le 3ème Congrès de l’IGA (International gay association). Près de 60 groupes homosexuels et lesbiens de 25 pays se retrouvent dans une atmosphère beaucoup plus feutrée. Les participants, logés dans un hôtel plutôt luxueux, se la jouent homos responsables et propres sur eux. Les anglais profitent de leur impérialisme linguistique pour intervenir à tout bout de champ. Une querelle intervient entre les groupes anglais et irlandais, les uns demandant l’exclusion des autres ! Mais ce qui met vraiment le feu aux poudres, c’est une affiche appelant un soir à une « cock-party » ; l’occasion pour les lesbiennes séparatistes de s’enflammer. Mais malgré ces deux mini-crises, les 200 participants passent leur semaine à éviter soigneusement les sujet qui divisent traditionnellement la communauté : le sadomasochisme, la pédophilie, l’âge du consentement… In fine, le Congrès n’accouche de quasiment aucune mesure concrète…

Et Gai Pied dans tout ça alors ? C’est bien beau de relater l’histoire du mouvement au travers de ses articles, mais le mensuel fait désormais lui-même partie de cette histoire ! L’année commence par une crise interne au journal, discrètement relatée par un communiqué en page 2 du numéro de mars, au-dessous de l’ours : « Jacky Fougeray, directeur de la rédaction du Gai Pied depuis février 1980, a été démis de ses fonctions le 13 janvier par Jean Le Bitoux et Gérard Vappereau, gérants de la société éditrice (Les Editions du Triangle Rose) à la suite, entre autres divergences, de désaccords quant à la conception, l’orientation du journal et quant à la définition même du rôle de directeur de la rédaction. Jacky Fougeray conserve une participation à la rédaction du Gai Pied. Un comité de direction de la rédaction provisoire a été mis en place » ; il est composé de Frank Arnal, Jean Le Bitoux, Claude Lejeune et Hugo Marsan. Quelques articles signés Jacky Fougeray paraîtront encore dans les numéros suivants, avant que leur auteur parte voguer vers d’autres aventures… Le 13 avril, le journal a donc fêté ses deux ans d’existence (voir plus haut). Les 2 et 3 mai, toute l’équipe se réunit pour un week-end de travail, sur le fonctionnement et la hiérarchie au sein de la rédaction. Une Assemblée Générale est aussi organisée à cette occasion, qui vote à bulletins secrets une nouvelle répartition des parts de la SARL des Editions du Triangle Rose. Aussi, des réunions sont organisées chaque mois avec des lecteurs pour discuter du journal, échanger remarques, critiques ou compliments… Par ailleurs, le journal inaugure en avril une formule remaniée. Le journal conserve son format (entre le format tabloïd : A3 et le format berlinois) peu pratique, son papier façon presse quotidienne, son rythme mensuel. Mais le logo change, et il est désormais présenté chaque mois en deux cahiers séparés…

Au-delà du Gai Pied, quid de la presse homo en France ? La revue trimestrielle Masques fête aussi son deuxième anniversaire ; les ventes tournent autour de 3.000 exemplaires, dont 500 abonnés, et 70% des ventes totales à Paris. Le 8 avril, c’est le trimestriel Magazine, animé par Mistigri et Didier Lestrade, qui organise une fête rue de Rennes… Côté grand public, le quotidien Libération tire sa révérence le 23 février, après 8 années de parution. Le Gai Pied rend hommage au quotidien français qui a le plus parlé d’homosexualité de toute l’histoire, sorte de médiateur entre le monde de l’information et les idées portées par les groupes homosexuels. La communauté se souvient notamment des petites annonces du cahier « Sandwich » le samedi. Finalement, le journal renaîtra sous une nouvelle formule à partir du 13 mai… Le reste de la presse en France ne semble s’intéresser aux questions homosexuelles qu’à l’occasion de scandales, et n’hésite pas alors à s’emballer. Ainsi, le 21 octobre, l’AFP annonce un peu vite que « 140 personnes, parmi lesquelles des élus locaux, quelques ecclésiastiques, de nombreux cadres et des enseignants, soupçonnés d’être impliqués  dans un réseau de ‘ballets bleus’ organisé depuis Créteil, ont été interpellées dans toute la France » ; aussitôt, la presse se déchaîne et publie en 3 jours plus de 200 articles sur le sujet. Minute, toujours aussi réactif sur ce genre d’affaire, dénonce même en une « un élu socialiste impliqué dans l’affaire du baby-porno » et accompagne son article d’une photo d’une une de Gai Pied et d’extraits de « Rézo », la rubrique de petites annonces du mensuel homo. Face à ce déferlement, le procureur de Créteil est contraint d’intervenir et de nuancer les faits dénoncés et amplifiés par la presse, afin d’éviter le lynchage de la principale personne incriminée, au demeurant isolée et anonyme…

Sur le front médiatique, 1981 est aussi l’année de la naissance de Fréquence Gaie, sur 90 FM. La radio émet 24h sur 24, et couvre théoriquement toute la région parisienne. Quarante bénévoles règlent les problèmes matériels et préparent les premières émissions. La radio se définit elle-même comme un service public continu d’informations politiques, juridiques, médicales et pratiques, de culture et de loisirs, plus particulièrement destinées à la communauté homosexuelle. Un gala de soutien est organisé le 2 octobre au Bataclan. Les premières émissions régulières sont « Allo Macho Dérangé », « Nuits câlines nuits félines », « Ketchup », « Nos dernières surprise-parties », « Eclats d’étoiles », « Que sont devenus nos flirts »… Pour les événements sur les autres radios, on ne retiendra guère que l’émission d’Eve Ruggieri sur France Inter, le jour où elle reçoit l’appelle de Colette, une mère de famille de 50 ans, perdue après que son fils a fait son come-out (c’est le terme toujours employé dans les colonnes du journal, le « ing » actuel n’apparaissant jamais) et que son père l’a jeté du foyer. L’animatrice tente toute ce qu’elle peut pour apaiser la situation : « Mais Colette, est-ce qu’on ne peut pas se poser la question de savoir qu’à partir du moment où quelqu’un a des pulsions homosexuelles, si on l’empêche de vivre son homosexualité, ça peut être encore plus contraignant et douloureux pour lui ? » Les mots seraient plus directs aujourd’hui sans doute, mais le fond reste souvent encore d’actualité…

Passons maintenant à l’actu culturelle de 1981. Dès le numéro de janvier, Yves Navarre revient sur son Prix Goncourt, reçu en novembre 1980 pour « Le Jardin d’acclimatation » ; il s’agit du troisième écrivain gai récompensé, après Marcel Proust en 1919 pour « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » et Jean-Louis Bory en 1945 pour « Mon village à l’heure allemande »… Dans le même temps, c’est l’écrivaine lesbienne Jocelyne François qui a remporté le Prix Femina 1980 pour « Joue-nous Espana ». Et c’est ensemble que les deux écrivains ont dédicacé leurs romans aux Mots à la Bouche… Quelques ouvrages paraissent en 1981 sur l’histoire homosexuelle au XXème Siècle. Gilles Barbedette et Michel Carassou publient « Paris Gay 1925 », un ouvrage qui ressuscite la quête de l’identité homosexuelle dans la décennie des années 20, en pleines Années Folles, à partir de l’étude approfondie de documents et de références bibliographiques. Les Editions Syros proposent de leur côté « Le mouvement homosexuel en France, 1945-1980 », de Jacques Girard. Et les français peuvent aussi découvrir en 1981 la traduction française des « Hommes au triangle rose », de Heinz Heger. Cette édition française, préfacée par Guy Hocquenghem, est un des ouvrages des toutes jeunes Editions Persona, créées en mai par Jean-Pierre Joecker et Jean-Marie Combettes, de la revue Masques, dans le but avoué « d’éditer des livres intéressants dans le domaine de l’homosexualité ou de la sexualité en général, des textes qui remettent en cause les codes ».  La petite maison d’édition est hébergée rue Simart, dans un petit bureau au fond de la librairie Les Mots à la Bouche. Elle diffuse aussi le texte de la pièce de théâtre « Bent ».

Bent justement qui, après New York, Londres et Rio arrive enfin à Paris. La pièce de théâtre donne l’occasion au public français de (re)découvrir l’histoire des déportés homosexuels. Elle est jouée au Théâtre de Paris, avec Jean-Claude Dreyfus, Bruno Crémer et Jean-Pierre Sentier… Au-delà de ça, les sorties culturelles de 1981 ne brillent guère par leur côté gay-friendly. On pourra noter les films « Superman », de Richard Lester (pour Christopher Reeve, son beau collant bleu et son slip rouge proéminent), « Hôtel des Amériques » d’André Téchiné, ou le retour de Zaza-Albin dans « La Cage aux folles 2 »…

L’homosexuel par contre fait petit à petit l’objet d’études diverses. Le Dr Michel Gayda soutient ainsi sa thèse sur « Les attitudes des médecins face à l’homosexualité » devant un jury de l’UER de psychologie de Paris V ; sa thèse démontre notamment le défaut d’informations du monde médical et son assujettissement à l’idéologie dominante. Dans la lignée des rapports Kinsey, l’étude « Sexual preference », centrée sur l’homosexualité, provoque la colère des milieux médicaux et des mouvements homosexuels. Sa conclusion en effet affirme que « Contrairement à ce que l’on pense généralement, l’orientation sexuelle semble provenir d’une prédisposition fondamentale, d’origine biologique probablement, qui s’exprime d’abord comme une impossibilité pour cet individu à se conformer au stéréotype social de ce qu’est un garçon ou une fille »… Dans un tout autre domaine, un groupe de médecins spécialisés dans le tube digestif, au sein d’un hôpital new-yorkais, publie une étude qui conclut que la sodomie n’est pas dangereuse : « Bien que les hémorroïdes, les fistules rectales, les abcès anaux et les polypes soient fréquemment rencontrés chez nos patients homosexuels, ce n’est pas pour autant qu’il faille attribuer ces affections à l’activité sexuelle ». Ouf, la nature est bien foutue quand même !

Effet des élections ? La vie gaie nocturne se tend à Paris en début d’année. La Préfecture de police refuse de s’expliquer, mais le Trap et le BH sont désormais contrains de fermer leurs portes à 2h du matin. Le bar Le Village, de son côté, doit fermer une semaine pour… tapage diurne. Les vérifications d’identité se multiplient, rue Ste-Anne, aux Tuileries, au sauna Continental… Les policiers sont soupçonnés de provocations au bois de Vincennes ; un certain nombre d’entre eux, en civil, jeans, baskets et blousons de cuir, prendraient même des poses équivoques, destinées à donner le change et provoquer des outrages publics à la pudeur. A partir de l’été, la mairie de Paris met en place une surveillance systématique des quartiers par la police, des patrouilles à cheval aux bois de Boulogne et de Vincennes, des brigades dans les squares. Ces mesures font officiellement suite à une lettre ouverte parue dans Le Journal du dimanche, où un lecteur décrit les agressions perpétuelles subies par les innocentes gens qui se promènent la nuit au bois de Boulogne, où d’horribles prostituées s’offrent aux honnêtes citoyens, tandis que les homosexuels racolent sans pudeur aux Invalides. Paris, capitale de tous les vices, Sodome et Gomorrhe des temps modernes ! La municipalité semble en tous cas décidée à nettoyer les parcs de tous les indésirables : alors qu’il voulait implanter son chapiteau non loin de l’Ecole Militaire, le directeur d’un cirque célèbre reçoit la réponse d’un adjoint au maire de Paris qui explique que « le Champ-de-Mars est interdit, par arrêté, aux hippies, homosexuels et saltimbanques »… Modernisme oblige, la mairie a aussi décidé de remplacer progressivement les 103 vespasiennes historiques de la capitale. Finies les tasses, place à 400 « sanisettes » qui seront implantées en deux ans par Jean-Claude Decaux. Les box aseptisés, automatisés et… monoplaces orneront désormais nos rues. Las, la cabine fait sa première victime au cours de l’été : une petite fille de 5 ans est morte, la tête coincée au moment où le couvercle se rabattait, déclenchant le nettoyage de la cuvette ! … Les autorités ne sont pas les seules à casser les échanges humains. La communauté sait aussi parfois s’en charger elle-même : les saunas désormais refusent de plus en plus souvent l’entrée aux gais les plus âgés. Le gérant du Continental affirme que la compagnie d’assurance refuse d’assurer les frais de responsabilité civile causés par des accidents, notamment cardiaques, des plus de 50 ans. Le Sauna des Bernardins instaure de son côté une limite d’âge à 60 ans, pour protéger les personnes aux artères fragiles…

Paris n’est pas un cas isolé des tentatives de retour à l’ordre moral. Au Touquet par exemple, le maire, M. Déprez, met en place une patrouille de police à cheval chargée d’effectuer des rondes dans les dunes et de lutter contre les naturistes et les homosexuels exhibitionnistes. A Genève, Tout va bien, journal édité par un collectif de gauche, titre « Les pédés sont des rats », et raille les descentes de police aux abords des WG publics de la ville… De l’autre côté de l’Atlantique aussi, le vendredi 6 février, la police de Toronto organise des descentes dans quatre saunas de la ville. Des dizaines de policiers, armés de barres de fer, débarquent dans les établissements, beuglent des injures, cassent tout sur leur passage, raflent « toute cette bande de sales pédés ». 250 personnes sont finalement arrêtées. Le lendemain, la réaction s’organise, et plus de 3.000 personnes manifestent dans les rues de la ville, avant de se heurter violemment aux forces de l’ordre…

Pour autant, les mesures de « protection » policière se révèlent impuissantes face aux violences homophobes (mais sont-elles conçues pour ça ?). Dans la nuit du 20 au 21 février 1981, Philippe Martinot, un jeune homosexuel de 26 ans est tué à coups de couteau dans le dos par un groupe d’agresseurs, aux Tuileries, alors qu’il tente de secourir un autre gai attaqué. Le lendemain, l’AFP refuse de communiquer l’information, et les quelques journaux qui parlent de l’affaire ont été directement avertis par le CUARH. Le vendredi 27 février, une manifestation silencieuse est organisée à partir de 18h30, qui réunit 300 personnes. Après un dépôt de gerbe sur le lieu de l’assassinat, un court défilé se rend à la rue de l’Echelle, puis la rue Ste-Anne, avant de se dissoudre au Palais Royal… A Lorient, deux soldats des unités de commandos-marine font irruption au domicile d’un homosexuel un soir d’octobre, le volent et le violent ; arrêtés et inculpés, ils déclarent simplement « On n’aime pas les pédés et on voulait s’en payer un avant de partir outre-mer »…

L’homophobie, par ailleurs, relève souvent encore de politiques officielles des Etats. En septembre, une grande rafle est organisée dans les rues de Khartoum, au Soudan ; 8.000 chômeurs, vagabonds et homosexuels sont arrêtés et envoyés à la campagne pour fournir une main d’œuvre agricole… La palme revient, déjà, à l’Iran, livré à l’hystérie des tribunaux révolutionnaires islamiques. Les homos font partie des condamnés à mort désignés. Le député Parvaresh déclare au Parlement iranien : « Il faut ratifier une loi permettant le mariage dès l’âge de neuf ans. En effet, depuis la révolution, la courbe de l’obscénité et celle de la prostitution sont ascendantes, de même que celle de l’homosexualité. ». Un tribunal décide « qu’en un temps où le fait d’être martyr au front, contre les troupes irakiennes, constitue la plus grande preuve d’amour et le désir de la majorité de nos jeunes gens, les éléments corrompus devraient oublier leurs propres désirs sataniques ». Et dès le 17 avril, deux hommes accusés de pratiques homosexuelles sont fusillés à Touisserkan… Plus près de nous, la Grèce vote une loi « pour la protection contre les maladies vénériennes et la réglementation d’autres sujets relatifs ». Cette loi condamne à un emprisonnement pouvant aller jusqu’à 1 an toute personne qui « dans un lieu public accoste des gens en vue d’accomplir des actes sexuels, ou toute personne qui se comporte en public de façon obscène ». Toujours dans le cadre de cette loi, les médecins ont désormais l’obligation d’informer les autorités régionales policières sur toute personne atteinte de maladie vénérienne, en violation du secret médical. Les 21 et 26 janvier, le pays assiste alors à ses toutes premières marches d’homosexuels, qui réunissent environ 500 personnes venues manifester contre ces nouvelles dispositions. 1.500 prostituées prendront le relai plus tard dans l’année pour défiler à leur tour, soutenues par les travestis et les tapins locaux… Au printemps, le gouvernement grec poursuit sur sa lancée, et la police fait fermer trois bars homosexuels d’Athènes, et organise une descente dans un quatrième, l’Alekos, où 15 clients sont arrêtés sans aucun motif, et gardés à vue pendant 15 heures. Et pour compléter le tableau, le pays interdit enfin aux homos et aux travestis de se prostituer…

La situation des homos avance malgré tout favorablement dans un certain nombre de pays. Le parlement norvégien, lui, adopte une loi anti-discriminatoire qui protège toute personne ou tout groupe inquiétés à cause de leur orientation homosexuelle. C’est le premier pays au monde à se doter d’une telle disposition. A Stockholm, une commission officielle propose d’accorder aux couples homosexuels les mêmes droits et devoirs qu’aux hétéros ; concubinage légal, enregistrement officiel voire même mariage civil sont envisagés ! En Australie, l’Assemblée Législative de l’Etat de Victoria a aboli en décembre 80 toute allusion au crime de sodomie que l’on trouvait encore dans le Code pénal ; toutes les relations sexuelles sont désormais permises, dès l’âge de 16 ans. Au Canada, le ministère de l’Education du Québec travaille à un projet d’éducation sexuelle destiné à tous les âges. L’homosexualité y serait présentée de manière positive, comme une forme humainement valable de l’expérience  sexuelle et affective. Le projet inviterait les élèves, dès l’école primaire, à « reconnaître que si la plupart des adultes préfèrent des partenaires de l’autre sexe et de leur groupe d’âge, d’autres préfèrent des partenaires du même sexe, plus jeunes ou plus âgés qu’eux »… En France maintenant, le 12 décembre 1980, l’Assemblée Nationale a adopté la convention internationale pour « l’égalité des chances et de traitement en matière d’emploi et de profession, afin d’éliminer toute discrimination », convention adoptée par l’OIT… en juin 1960. Dans le même temps, en Allemagne de l’Ouest, le chancelier social-démocrate Helmut Schmidt refuse de discuter la question d’une suppression du paragraphe 175 et qualifie de « bizarrerie » le souhait du parti libéral d’abroger toute discrimination des homosexuels. Et rappelons au passage que l’Autriche dispose encore d’une loi interdisant les rapports homosexuels, même entre adultes ; le groupe homosexuel HOSI essaie à Vienne de faire changer les choses…

L’Europe (la CEE à l’époque) constitue déjà en 1981 un acteur de progrès pour les homos. A Strasbourg, la Cour Européenne des Droits de l’Homme étudie la requête introduite par Jeffrey Dudgeon, citoyen britannique résidant à Belfast ; selon lui, la législation en vigueur en Irlande du Nord est discriminatoire envers les hommes homosexuels et est donc contraire aux dispositions des articles 8 et 14 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. En Ulster en effet, sodomie et attentat à la pudeur entre hommes constituent encore des délits, passibles de la prison à vie. Le 1er octobre, à l’issue de trois heures de débat,  le Conseil de l’Europe vote une recommandation destinée aux Etats membres, les appelant à renoncer à « toute forme de discrimination à l’égard des homosexuels »… Les couloirs de l’assemblée strasbourgeoise ne sont pas pour autant exempts de tout débordement. Lors d’une conférence sur « L’intolérance. Une menace pour les droits de l’homme et pour la dignité humaine », organisée sous l’égide du Conseil de l’Europe, M. Brenan, représentant permanent des Pays-Bas, tombe sur une affiche pour le film anglais « The come-out », pète un câble, l’arrache, la froisse et la jette violemment par terre…

Outre-Atlantique, le pays de l’oncle Sam se réveille avec un tout nouveau président : l’ancien acteur Ronald Reagan vient d’entrer à la Maison Blanche. L’une de ses premières décisions est de marier illico son fils Ron, danseur reconnu, dont l’homosexualité est notoire ! Lors de l’élection présidentielle qui a précédé, un candidat du Ku Klux Klan à la Chambre des Représentants a expliqué que lui et ses collègues aiment « allumer » des pédés, les attacher, et leur « planter un bout de ferraille dans le cul, relié à des électrodes », la seule façon selon lui de traiter les « créatures de Satan » comme il convient ! Une fois le nouveau cabinet en place, le département d’Etat à la Défense met en place une nouvelle réglementation concernant le recrutement des militaires, qui exclut désormais toute personne pouvant être soupçonnée de pratiques homosexuelles. Peu à peu, le moralisme chrétien relève la tête. Le groupe Moral Majority, animé par le révérend Jeremy Falwell, lance une campagne de quelques millions de dollars, visant à faire abolir les lois anti-discriminatoires arrachées depuis des années par le lobby gai californien, et à « guérir l’Etat de la gangrène homosexuelle qui le ronge ». Toutes ces actions n’empêchent pas le 6ème rodéo homosexuel de se tenir à Reno (Nevada) et de rassembler 10.000 participants et spectateurs, venus de tous les coins des Etats-Unis. Le but de la manifestation étant de « changer l’image de marque des homosexuels »…

Et du côté des Windsor pendant ce temps ? Le 25 novembre 1980, George Morton, député travailliste au Parlement britannique, a été surpris en flagrant délit d’outrage public aux bonnes mœurs, en train de se palucher avec un autre homme dans une vespasienne ; il décide de plaider coupable et d’assumer, refusant toute démission… En début d’année, alors qu’elle fouille les navires à la recherche de drogues, la police britannique tombe, à bord du yacht royal Britannia, sur du matériel pornographique mettant en scène des officiers et des jeunes mousses de l’équipage de Sa Très Gracieuse Majesté 😮 Et au printemps, les associations crient au scandale quand Tom O’Carroll, directeur de la revue Magpie et animateur de l’organisation pédophile PIE (Paedophile Information Exchange) est envoyé en prison pour deux ans, pour « conspiration contre la moralité publique » ; le souvenir du procès d’Oscar Wilde est évoqué…

Quelques brèves en vrac pour finir (ou presque). Maryse, qui avait 29 ans au moment des faits, écope de 6 ans de réclusion criminelle pour le meurtre d’Alyne, son amie d’alors ; elle s’était disputée avec elle un soir d’août 1977 et avait fini par lui planter un couteau dans le thorax. Timothy Curran, 19 ans, boy-scout modèle, porte plainte et réclame 520.000 dollars à l’organisation des boys-scouts d’Amérique qui l’a expulsé au seul motif qu’il est homosexuel militant. La championne de tennis Martina Navratilova rompt avec l’écrivaine Rita May Brown ; le scandale qui s’ensuit lui fait perdre son contrat avec la firme de cosmétiques Avon. Le pasteur Joseph Doucé marie Guy, 43 ans, chef magasinier, et Jacques, 36 ans, serveur dans un restaurant. Le Hollywood Star se taille un joli succès en publiant une liste de 70 actrices ayant eu des relations lesbiennes ; outre Ursula Andress, Joan Crawford eu autres Bo Derek, le journal cite notre Brigitte Bardot nationale !! La Cour d’appel de Lyon rend un avis nuancé dans une affaire concernant un transexuel ; elle n’accepte de considérer que son sexe masculin, mais l’autorise à adopter le prénom plus neutre de Claude, afin de « faciliter son insertion sociale »…

Enfin, et ce sera la fin pour ce billet, mais ce ne sera que le début de l’histoire qui suivra, je citerai in extenso l’article d’Antoine Perruchot paru  dans le numéro de septembre 1981, le tout premier d’une longue et pénible série. « La communauté gaie américaine est en émoi. Depuis quelques semaines, une quarantaine de cas de la fort rare maladie de Kaposi ont été recensés aux USA. Tous les malades sont pédés. Les médecins sont perplexes : pourquoi cette affection, dont la nature cancéreuse ou infectieuse est discutée, frappe-t-elle soudain un groupe qui n’a aucun caractère génétique commun ? La maladie de Kaposi est une sarcomatose observée le plus souvent en Italie, en Ouganda et chez les juifs d’Europe Centrale. Cette affection, assez rare, se manifeste par l’apparition de taches cutanées violettes, se transformant en placards angiomateux ecchymotiques et en lésions noduleuses. Non traitée, elle évolue en quelques années. Les chercheurs américains sont quelque peu perplexes. Pourquoi cette maladie est-elle devenue soudain si fréquente, et pourquoi frappe-t-elle exclusivement des membres de la communauté homosexuelle ? Et d’échafauder plusieurs hypothèses, dont l’une, la plus vraisemblable, constate que les victimes, pour la plupart, ont souffert au cours des mois précédents d’affections virales particulièrement répandues dans la communauté gaie (hépatite B, herpès, etx…), ou sont porteuses du « Cytomégalovirus » (oui, celui du pape de choc !). Un système de défense affaibli, des virus que l’on ne sait pas très bien maîtriser, des associations louches entre bêbêtes pas sympas, cela suffirait. Mais c’est là que montre le bout de son nez un moralisme latent qui fait hurler les gais américains ; ces mêmes chercheurs ajoutent, pudibonds : ‘Pas étonnant. Les homosexuels sont des bêtes lubriques qui passent leur temps à changer de partenaires, se refilant les uns les autres tous les virus de la création. De plus, ils sniffent des poppers à longueur de soirée en boîte. Allez donc savoir si ça ne joue pas un rôle quelconque !’ Imaginez le flip dans Christopher Street ! On commence, au Mineshaft, à considérer les petites bouteilles d’un œil légèrement suspicieux ». Tous les thèmes sont posés pour les années qui suivront. Mais de tout cela j’ai déjà eu l’occasion de parler dans les billets précédents…

A suivre (mais c’est presque terminé !).