1980. Une année relativement banale pour les français. Peu de grands événements. La communauté peut néanmoins suivre tout au long de l’année les rebondissements des discussions autour des articles du Code pénal consacrés aux homos. Le CUARH, né l’année précédente, se structure peu à peu. L’Iran et son nouveau régime islamique lancent une véritable campagne de répression. La mairie de Paris veut nettoyer ses parcs et jardins. Jean-Paul Sartre meurt. En fait tout le monde attend déjà la suite, 1981 et les élections qui s’annoncent …

L’année 1980 en France est donc surtout marquée par les débats législatifs. Le gouvernement a en effet proposé d’abroger les dispositions pénales anti-homosexuelles encore présentes dans le Code pénal. Sont visés l’alinéa 2 de l’article 330, qui double les peines minimales pour outrage public à la pudeur dès lors qu’il s’agit de rapports homosexuels ; et l’alinéa 3 de l’article 331, qui fixe encore la majorité sexuelle à 18 ans pour les rapports homosexuels (consentis), contre 15 pour les rapports hétéros. Très vite, le groupe RPR monte au créneau, conduit par Jean Foyer, ancien Garde des Sceaux, et actuel président de la Commission des Lois à l’Assemblée.  Ce dernier explique sur les ondes de France Inter : « Quelles que soient les raisons qui expliquent les comportements homosexuels, notre rôle est de protéger les jeunes, les personnes vulnérables contre ces goûts et ces tendances, dont ceux qui les ont ne sont peut-être pas responsables, mais dont l’exercice risque d’être fortement traumatisant quand on les applique à un jeune. ». Le député dépose un amendement rétablissant l’alinéa 3 de l’article 331, qui est voté par l’Assemblée Nationale le 11 avril. Le sénateur PS Henri Caillavet, qui avait déjà essayé en vain, en 1978, de faire disparaître ces deux dispositions du Code pénal, exprime bien sûr sa déception : « Je considère que c’est une régression considérable par rapport au texte du Sénat qui ne faisait plus de l’homosexualité un délit spécifique. »…

Le Sénat, qui appartient pourtant à la même majorité (de droite) se rebiffe, et rejette l’amendement Foyer le 22 mai. Le gouvernement campe cependant sur ses positions, même sans grande conviction. Jean-Paul Mourot, secrétaire d’État à la Justice, déclare ainsi à la tribune du palais du Luxembourg : « Le gouvernement avait lui-même d’abord envisagé de ne plus inscrire les actes de cette nature, suivant en cela la commission de révision du Code pénal. Mais l’Assemblée a réagi différemment : elle a estimé que cette dépénalisation serait un encouragement pour les adultes homosexuels à séduire les adolescents de moins de quinze ans et le gouvernement s’est rallié à cette mesure de prévention. C’est un problème qui relève de l’intime conviction de chacun. ». La disposition revient donc devant l’Assemblée, qui en discute à partir du 24 juin. Jean Foyer, tout juste sacré « Monsieur Homophobe 80 » par les gais, revient à la charge. Son amendement est à nouveau voté à une courte majorité. Et le 16 octobre, le Sénat le ratifie finalement à son tour. L’alinéa 3 (qui au passage devient alinéa 2) de l’article 331 du Code pénal est donc maintenu (jusqu’en juillet 1982) ; les socialistes tentent néanmoins de bloquer les choses, et déposent un recours auprès du Conseil Constitutionnel, recours qui sera finalement rejeté en début d’année 1981. L’alinéa 3 de l’article 330 (relatif aux outrages publics à la pudeur) est par contre abrogé, par la loi signée finalement le 23 décembre…

Sitôt le résultat du vote parlementaire connu, une pétition de protestation est lancée par le CUARH, et signée par de nombreuses personnalités politiques et intellectuelles : Louis Aragon, Jean-Paul Aron, Robert Badinter, Simone de Beauvoir, Huguette Bouchardeau, Patrice Chéreau, Gilles Deleuze, Dalida, le pasteur Doucé, Marguerite Duras, Françoise d’Eaubonne, Fabrice Emaer, Raymond Forni, Jacky Fougeray, Alain Krivine, Françoise Gaspard, Costa Gavras, Daniel Guérin, Gisèle Halimi, Jean Le Bitoux, Yves Montand, Geneviève Pastre, Simone Signoret, François Truffaut… Et le jeudi 23 octobre, près de 3.000 personnes manifestent leur colère dans les rues de Paris, de l’Odéon aux Grands Boulevards. Quant à Jean Foyer, le député sera officiellement remercié en 1981 à Notre-Dame de Paris, rien de moins, lors d’une conférence « Être chrétien dans un monde pluraliste », alors même que des représentants du CUARH déploient une banderole « Non aux lois anti-homosexuelles » du haut des tours de la cathédrale ! Un certain Jacquinot, magistrat à la chancellerie, écrira de son côté dans la Gazette du Palais : « L’homosexualité sur un mineur de 15 à 18 ans est l’un des cas les plus répréhensibles en raison de ses conséquences : l’homosexualité est une cause possible d’impuissance fonctionnelle ou du moins de troubles dans l’accomplissement du devoir conjugal ; elle produit un choc dans la psychologie de l’adolescent et peut provoquer en lui une sérieuse névrose. L’homosexualité crée un état morbide, qui gêne ou même rend impossible l’exercice normal de la volonté. Ces conséquences expliquent la réaction d’un législateur responsable attentif à la santé de la jeunesse. » Bref, la messe est dite et la jeunesse sous protection…

A part suivre les débats des députés et sénateurs, que font les militants homosexuels en 1980 ? Début novembre se tiennent les journées nationales d’Arcadie, sur le thème « Les droits de la personne humaine ». Sur 5.000 adhérents que compte l’association, 300 seulement viennent assister à l’exposé de Robert Badinter, sur la justice face à l’homosexualité à travers les âges ; invités, le MRAP et la LICRA demeurent absents des débats… A Amnesty International, la section française adopte une résolution visant à reconnaître comme prisonniers d’opinion les personnes incarcérées du seul fait de leur homosexualité ; une position qui mettra encore plusieurs années avant d’être suivie au niveau mondial… En 1980, la vie militante est surtout marquée par les débuts du CUARH, Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle, fondé durant l’été 1979 à Marseille (voir prochain billet). En début d’année, il adhère à l’IGA (International Gay Association) ; jusqu’à présent, les seuls représentants français y étaient le Centre du Christ Libérateur du pasteur Doucé, et le Centre d’information et de documentation homosexuel de Claude Courouve… Lors des commémorations du printemps, une délégation du CUARH, conduite par Françoise d’Eaubonne, va déposer une gerbe au Mémorial de la Déportation, à Paris, pour rappeler les dizaines de milliers de triangles roses envoyés dans les camps ; la cérémonie tourne court, et la police invoque une « manifestation interdite » pour interpeler une dizaine de militants, rapidement relâchés, et piétiner la gerbe… Le samedi 31 mai, l’association organise une Journée nationale, sur le thème « Pour les droits et les libertés des homosexuels ». Plus de 3.000 personnes, dont un tiers de femmes, participent à l’événement. L’après-midi, des débats se tiennent à la faculté de Jussieu, marqués par des interventions officielles du PC et du PS. Le soir, tout le monde se retrouve à la Mutualité, où alternent discours et musiques… A partir du mois de novembre, enfin, la branche parisienne de l’association publie Homophonies, périodique d’information et de liaison…

Je l’ai dit plus haut, tout le monde est en fait dans l’attente de 1981. Alain Krivine, candidat de la LCR à la future élection présidentielle, accorde en novembre une interview au Gai Pied : « Lutte Ouvrière estime la question homosexuelle ‘peu populaire’, alors elle n’en parle pas, même si dans leur discours les militants condamnent toutes les discriminations et estiment avoir ‘réglé’ leur propre rapport à l’homosexualité. […] La répression des homos est une affaire d’État, elle est sociale, et liée à l’éducation bourgeoise, avec la complicité des organisations ouvrières traditionnelles. L’émancipation des homosexuels est une lutte politique et subversive, dans la mesure où elle est collective et dirigée contre l’oppression d’État. […] Nous travaillons dans le CUARH depuis sa fondation l’an dernier, étant favorables à une prise en charge par tous, lesbiennes, hétéros […] Quant à la pédophilie, nous en débattons beaucoup actuellement sans avoir pu nous fixer une ligne précise. » Le mois suivant, c’est Huguette Bouchardeau, candidate PSU, qui intervient dans les colonnes du journal : « Les prises de position du PSU ont été nombreuses, et elles vont toujours dans le même sens : pour la libre expression de l’homosexualité et le soutien aux luttes des homosexuels. […] Je crois que le problème de l’homosexualité est lié à toute une conception du pouvoir mâle dans la société. Cette conception est fortement remise en cause par la manifestation de l’homosexualité masculine qui transgresse les valeurs du pouvoir mâle. D’où le tabou. Ce sont toujours les valeurs masculines qui dominent la politique, qui en font un lieu de compétition, d’agression. […] Mon approche féministe des choses me permet de souligner ce que l’homosexualité représente de contestation des valeurs masculines. »

A l’occasion d’une conférence de presse le 12 octobre, le CUARH annonce qu’il ne présentera pas un candidat homosexuel à l’élection présidentielle, et qu’il ne donnera pas de consigne de vote. Le Comité limitera son rôle à l’information des homosexuels. Un autre acteur de la communauté refuse aussi de vraiment s’engager ; il s’agit de Frédéric Mitterrand, directeur du cinéma Olympic-Entrepôt, et accessoirement neveu du candidat PS : « Le parti socialiste m’apparaît le plus correct des quatre sur la question homosexuelle, mais compte tenu de l’actuelle situation particulièrement répressive, il est important que les homosexuels se définissent d’abord en tant que tels, et qu’ils développent leurs propres moyens d’action. Et puis en devenant partie, même critique, d’un parti politique, d’un programme de parti, il y a un grand risque de dilution : les homosexuels doivent se définir par eux-mêmes, en eux-mêmes, pour eux-mêmes, et se donner tous les moyens pour se battre. »

Quand ils ne militent pas, les homos s’amusent. Et là aussi, peu de nouveautés en 1980. Le Palace fête ses deux ans, et Fabrice Emaer dresse le bilan dans Gai Pied : « Les mercredis ne sont pas, c’est vrai, exclusivement gay, mais majoritairement tels ; ils revêtent un intérêt public, puisque pour la première fois des hétéros sont de l’autre côté de la barricade et réagissent en minorité, position dont l’inconfort devrait suffire à impliquer une réflexion. […] Dès septembre, le Palace a repris ce qu’il a inauguré au mois de juillet, les ‘thés dansants’ du dimanche, qui sont exclusivement gay ! […] J’émets des réserves en certains domaines : notamment l’attitude liée aux codes, à la barbe, à la moustache, à cette espèce de virilité guerrière et permanente : les clones ne sont pas toute l’homosexualité. Tournons la page, nous vivons dans une autre décade, il pourrait y avoir un comportement gay plus libre. Je suis triste qu’il n’y ait plus de folles ! »… Alors que les rencontres cuirs se multiplient à travers l’Europe, une mention spéciale est décernée à la soirée parisienne de l’ASMF, et à sa fuckroom : un hangar de 30 mètres de côté, moquetté pour amortir les bruits, sur fond de musique au synthétiseur pour planer…

La drague gaie est par contre encore trop souvent menacée. Par la mairie de Paris tout d’abord. Nicole de Hautecloque lance une croisade de propreté et d’ordre moral, où les homosexuels et « autres faunes contestables » sont montrés du doigt. La députée RPR et adjointe au maire dépose une proposition de loi « relative à la protection de certains lieux publics contre les auteurs d’attentats aux mœurs ou d’incitation à la débauche » ; il s’agit d’inscrire à l’article 330-1 du Code pénal : « Si l’outrage public à la pudeur  est commis dans un lieu protégé ou à ses abords immédiats : parc ou jardin public, square, jardin d’enfants ou aire de jeux pour enfants, bois ou promenade publics aménagés spécialement par les pouvoirs publics, la peine ne pourra jamais être inférieure à six mois d’emprisonnement, ni l’amende inférieure à 1.000 francs. ». Une proposition de loi  qui incrimine non pas des actes, mais un comportement. Poussé à l’extrême, le texte permettrait de poursuivre tous les utilisateurs de jardins publics qui ne seraient  ni des enfants,  ni des vieillards, ni des mères de famille. Mais la députée affirme sa volonté d’éloigner définitivement les « indésirables », et de laisser la jouissance des parcs et jardins à leurs usagers « légitimes » ; elle prévoit aussi une peine d’interdiction de fréquenter les lieux protégés, à l’encontre des prévenus « coupables d’audace de comportement »… Dans la capitale toujours, la RATP part elle aussi en guerre contre les homos ; un nombre important de personnes ne seraient plaintes en effet de la tasse centrale de la station de métro Havre-Caumartin, fréquentée trop ostensiblement par des homosexuels se livrant à toutes formes de racolages… Et du côté de Barbès, le patron du Louxor tient à rassurer les lecteurs du Quotidien de Paris : son cinéma « n’est plus le rendez-vous d’homosexuels qu’il était voici dix ans, avec toutes les tensions que cela comprend ». Et quand finalement les gais vont dans les boîtes qui leur sont réservées, même là ils prennent des risques : le dimanche 3 août au petit matin, à l’heure de la fermeture, deux malfrats armés entrent au Manhattan. L’un d’eux descend au sous-sol pour se faire remettre la caisse. Mark Wendel Stutton, un étudiant américain de 28 ans qui tient alors le vestiaire, tente de s’opposer, et le malfaiteur l’abat froidement d’une balle en plein visage…

Quoi de neuf pour Gai Pied en 1980 ? En avril, le mensuel fête son premier anniversaire. Désormais distribué dans 2.000 kiosques, il compte 1.200 abonnés et 35.000 lecteurs. Un nouveau gala est proposé le samedi 19 mars au Bataclan. A l’occasion du numéro anniversaire, Jean-Paul Sartre accorde un grand entretien au journal, sur 4 pages, « Sartre et les homosexuels ». Ce sera l’une de ses toutes dernières interventions avant son décès, le 15 avril… Jacky Fougeray est nommé rédacteur en chef. Le journal a enfin sa propre adresse, au 42, rue de la Folie Méricourt (jusqu’à présent, il était domicilié à la librairie Carabosses, rue Jean-Pierre Timbaud ; et l’appartement de Jean Le Bitoux boulevard Voltaire faisait office de bureau). En début d’année, le journal reçoit sa toute première plainte : François-Xavier R., un homo français, lui réclame 20.000 de dommages et intérêts pour avoir publié des photos de lui ; il va même jusqu’à demander l’interdiction du journal ! A la rentrée, le mensuel tente de se rapprocher encore de ses lecteurs. Une petite annonce est publiée dans le numéro d’octobre : « Gai Pied lance une opération de vente du journal ‘à la criée’ dans les lieux homosexuels de Paris (bars, restaus, Tuileries, Ste-Anne, St-Germain…). Si vous êtes dynamique et manquez d’argent, vous êtes l’homme qu’il nous faut. Les gains de ce job peuvent être importants. Écrivez ou présentez-vous au journal de 14h à 19h dès parution. » L’histoire ne dit pas combien de vendeurs se sont présentés… Gai Pied lance aussi un questionnaire, qui porte à la fois sur la perception du magazine et les attentes des lecteurs, mais aussi sur leurs propres vies d’homosexuels. 882 hommes y répondent, et les conclusions sont publiées dans le numéro de décembre…

Et bien sûr, le mensuel est déjà l’occasion pour les figures de la communauté d’accorder des interviews en toute liberté, parlant ouvertement d’homosexualité. Ainsi Dalida dans le numéro de février : « A New York, la presse gay s’est beaucoup intéressée à moi et les magazines gays m’ont surnommée ‘The Star Supreme’. Il y avait d’ailleurs une grande proportion de gay people dans la salle du Carnegie Hall. […] Il m’est difficile de me livrer à une étude sociologique de mon public. Il est vrai que celui-ci compte beaucoup d’homosexuels. Il s’agit peut-être d’un phénomène d’identification ou de sublimation. […] Pour moi l’homosexualité est un comportement tout à fait naturel. L’homosexualité, ou plutôt la bisexualité, est inscrite dans la nature humaine, au départ. […] Je sais que mes chansons sont imitées par des travestis dans différents hauts lieux de la nuit parisienne. Cela m’amuse, si c’est bien fait comme chez Michou par exemple. »

A côté de ça, la presse grand public parle de plus en plus des gais, mais cultive la plupart du temps clichés et sous-entendus plus ou moins glauques. En janvier, l’éphémère Figaro Dimanche publie un article sur « La planète des homos », où le correspondant du journal à Washington explique « l’importance qu’a pris ce phénomène aux USA et qui gagne du terrain en Europe ». Quelques semaines plus tard, c’est le Matin Dimanche qui propose un article « Les homosexuels au pouvoir : San Francisco ». Durant l’été, Elle fait sa une avec un dossier « Et si votre enfant était homosexuel ? » avec force témoignages de pauvres mères éplorées. Le Nouvel Observateur publie quant à lui un sondage : 39% des français considèrent l’homosexualité comme un fléau social ; 34% comme une maladie que l’on doit guérir ; 26% comme une simple perversion sexuelle. Enfin, le magazine Girls explique les relations gaies à ses jeunes lectrices : « Il est à souligner que c’est le modèle féminin qui est source d’excitation : le pédéraste actif cherche chez son compagnon des traits et des manières qui évoquent la femme, sauf au niveau des parties génitales, et l’autre éprouve du plaisir à se conduire fémininement et à chercher protection et amour auprès d’un homme ». On en reste sans voix !

De l’autre côté de la Manche, par contre, les anglais peuvent en apprendre davantage grâce à l’émission de télévision « Gay Life », série documentaire produite par Michael Atwell pour la chaîne indépendante locale London Week-End Television. Chaque dimanche soir à 23h30, pendant 11 semaines, ce sera l’occasion d’expliquer « pourquoi la vérité des gays peut être différente ». Au fil des épisodes, des thématiques diverses sont abordées, comme la dénonciation du harcèlement de la police et de ses agents provocateurs qu’elle utilise pour traquer les pédés, la présentation du ghetto commercial avec ses bars et ses boîtes, la problématique du couple homo et des difficultés à adopter un enfant ou à en obtenir la garde à la suite d’un divorce… Onze numéros d’une demi-heure, suivis par près de 350.000 téléspectateurs chaque semaine… Pendant ce temps, à l’autre bout de l’Europe, la revue homosexuelle grecque Amphi passe devant le tribunal d’Athènes à la suite de la publication d’un poème accompagné d’un dessin montrant un « homme nu exhibant ses parties génitales de manière scandaleuse » !

Au cinéma, l’année 1980 est surtout marquée pour les homos par la sortie du film « Cruising », de William Friedkin. Al Pacino y interprète un policier lancé comme appât pour débusquer un tueur de pédés, et qui va vite se retrouver  dans le milieu cuir et les bas-fonds new-yorkais… Bien sûr, la presse réagit rapidement. Sur-réagit, même. Le Maine Libre : « New York dès la nuit tombée devient le royaume des pédérastes d’un genre particulier car nous sommes loin de ces grandes folles excentriques et parfumées ou de ces jolis minets efféminés aux manières si raffinées ». Le Panorama du médecin : « Cruising met en lumière les mœurs et les dépravations d’une fange heureusement restreinte d’homosexuels sado-masochistes, malades mentaux criminels en puissance à éliminer d’urgence ». Les Échos : « Voici le film le plus racoleur, le plus complaisant et le plus inutile de cette rentrée. On sort abruti et nauséeux, sans avoir du tout l’impression d’avoir, ce qui aurait dû être la raison du film, appris à connaître un univers pourtant réel, mais ici brossé avec le seul souci de chercher le maximum d’effet, le plus lourd et le plus appuyé ». Les Nouvelles littéraires : « Un milieu, il faut l’avouer, qui fait peur parce qu’il prône la violence dans les rapports physiques, une violence dans les sentiments tout à fait inacceptable, en tout cas dégradante dans la gent humaine »… On peut aussi aller se distraire dans les salles avec le film documentaire « Can’t stop the music », sur et avec les Village People. On notera enfin la sortie en fin d’année de « La cité des femmes », de Federico Fellini

Au printemps, les gais peuvent désormais défiler lors de Gay Prides un peu partout à travers le monde. A Paris, 700 personnes, dont de nombreuses femmes, forment un cortège le 21 juin, de Maubert-Mutualité à l’Assemblée Nationale, où ils portent une pétition de 15.000 signatures demandant l’abrogation de l’alinéa 3 de l’article 331 (voir au début de ce billet). A Bâle, on compte 2.000 manifestants. Aux États-Unis, les parades s’étalent durant toute la Gay Week, du 21 au 29 juin : 8.000 participants à Boston, 5.000 à Chicago, 2.000 à Seattle, 10.000 à Los Angeles, 75.000 à New York et 100.000 enfin à San Francisco ! Au Canada, Calgary accueille la conférence annuelle de la Coalition canadienne pour les droits des gays et des lesbiennes ; à Montréal, l’Association pour les droits de la communauté gaie du Québec organise une semaine de festivités en marge de la fête nationale… En Allemagne de l’Ouest, 250 courageux défilent à Munich, et 1.500 à Berlin, où un pique-nique est aussi organisé. A Londres le 27 juin, 10 personnes sont arrêtées durant la Gay Week, et les homos se heurtent aux policiers pour réclamer leur libération… A Stockholm, c’est fin août que se déroule la 4ème semaine annuelle gaie. 2.000 personnes participent à la parade de clôture dans les rues de la capitale suédoise. Durant la semaine, plusieurs débats sont organisés sur la situation des homosexuels en Scandinavie. Et une manifestation se tient devant l’ambassade de Finlande, pays où il est encore interdit de parler positivement d’homosexualité…

Au-delà de ces manifestations de fierté homosexuelle, les gais demeurent confrontés à une homophobie bien ancrée dans la société. Alain Joissains, maire d’Aix-en-Provence (accessoirement époux de l’actuelle maire, membre de la Droite populaire, partisane affirmée des propos de Marine Le Pen, mais c’est une autre histoire), accorde un entretien à la nouvelle revue homosexuelle de Patrick Cardon, « Fin de Siècle » : « Ce que je condamne, c’est tout ce qui sort de cette normalité de comportement, tout ce qui est publicité, de mauvais aloi et de prosélytisme outrancier […] A vouloir faire des adeptes, vous n’arriverez qu’à multiplier les traumatismes. Si la plupart des gens considère l’homosexualité comme anormale, c’est qu’elle l’est biologiquement. Ceci dit, chacun est libre de choisir quand il a toute sa conscience. […] Vous avez quelques notions de sociologie, vous connaissez donc celle du seuil de tolérance. Vous allez finir par provoquer chez 95% de la population qui ne vous aiment pas une réaction de rejet »…

Toujours dans la région, décidément, un groupuscule marseillais d’extrême-droite, Renouveau Français, lance une pétition nationale : « Les signataires mettent en garde les pouvoirs publics sur l’extension des affaires de mœurs, et le regroupement d’homosexuels en groupes organisés dont le principal but est de pourrir notre jeunesse. Les signataires demandent aux Autorités : 1- Le maintien de l’article 331 du Code Pénal, qui punit quiconque aura commis un acte impudique ou contre-nature avec un mineur du même sexe. 2- L’application de l’article 331 avec fermeté. 3- La dissolution et la poursuite judiciaire contre les groupes homosexuels. 4- Le rétablissement d’une censure au cinéma, à la télévision, la saisie de tous les livres, brochures, magazines à caractère homosexuel et pornographique. 5- L’expulsion de tous les homosexuels étrangers sans distinction de race ou de couleur. » Un vrai retour à l’Allemagne des années 30…

Les situations dérapent parfois. Le mercredi 5 novembre, vers 20 heures, une vingtaine de jeunes, les visages masqués par des foulards, et munis de barres de fer, attaquent le cinéma Club Vidéo Gay, rue du Dragon à Paris. Ils brisent les portes d’entrée, et s’engouffrent dans la salle où environ 150 personnes assistent à la projection du film « Christopher Street Blues ». Une bombe fumigène est lancée en direction du public. Pour autant, les intrus ne frappent heureusement personne. Et le directeur du cinéma, Norbert Terry, parvient à éviter tout mouvement de panique. Les jeunes se présentent comme le groupe « Ordre Moral », qui entend lutter contre la décadence des mœurs. Après leur coup d’éclat, ils finissent par repartir au bout d’un moment, non sans briser des vitrines au passage…

Pour autant, les homos ne se laissent pas toujours impressionner. A Grenoble, un collectif d’homosexuels publie une lettre ouverte au maire, Hubert Dubedout : « Depuis quelques jours, les utilisateurs de la Tasse (vespasienne) du Parc Paul Mistral ont découvert avec surprise un ébrèchement des deux murettes permettant à tout promeneur de se transformer en voyeur. Ces toilettes ne sont pas, il est évident, un lieu strictement réservé aux homosexuels, certains ‘innocents’ risquent d’être choqués de voir ce qui s’y passe. Mais dans la société actuelle où le discours dominant réactionnaire considère encore l’homosexualité comme un délit, c’est un lieu qui a son rôle : – pour les gens qui sont socialement défavorisés, c’est un des rares endroits dans le département où ils peuvent vivre leur homosexualité sans payer (nous pensons notamment aux nombreux travailleurs immigrés pour qui cet acte constitue la seule ‘échappatoire’). – pour les gens assumant encore mal leur sexualité, l’anonymat commode (et le prétexte, on y va, par hasard, pour uriner) permet une pratique moins immédiatement condamnable aux yeux des ‘bien-pensants’. C’est pour cela que cet ébrèchement représente tout de même pour nous une répression, qui culpabilise d’autant plus ceux qui osent encore y aller. Une mesure répressive anti-homosexuelle revient à renforcer et à enrichir le ghetto marchand (saunas, boîtes de nuit) dont les intéressés, dans le cas de notre ville, déclarent ouvertement soutenir la droite aux élections. A l’heure où le Parti Socialiste prône la tolérance et essaie d’avoir un dialogue avec les homos, nous aimerions que la Municipalité soit consciente de son acte et réagisse en responsable. Grenoble a dix ans d’avance, disait M. le Maire ; elle ne fera que rejoindre, si cette politique continue en ce sens, le Paris de Chirac où les pissotières et autres lieux de drague sont devenus systématiquement fliqués et payants »…

Quoi de neuf aux États-Unis en 1980 ? Le sergent Leonard Motlovitch, radié de l’armée américaine pour cause d’homosexualité, est réintégré à l’issue d’une longue bataille juridique de 5 années… Suite à la manifestation des homos à Washington en octobre 1979 (à suivre dans le prochain billet), Larry Mac Donald, député démocrate de Géorgie, demande au Congrès « qu’il soit clair une fois pour toutes que les lois autorisant la sodomie et les autres pratiques homosexuelles ne puissent être considérées comme légales dans cette république et que les individus faisant l’apologie de telles conduites ne puissent obtenir de statut protecteur garanti par la loi ». Dommage pour lui, l’État de New-York abolit en mars sa loi anti-sodomie… Des sénateurs et députés demandent de leur côté une révision de la loi sur l’immigration et la naturalisation. Ils veulent supprimer toute référence au « comportement sexuel et à la moralité », et notamment l’article 212 A4 qui interdit toujours l’entrée sur le territoire américain des sujets atteints de « déviations sexuelles », dont les homosexuels. Parmi ces parlementaires, on trouve d’ailleurs le sénateur Ted Kennedy, qui a inscrit plusieurs mesures favorables aux homosexuels dans son programme, et dont le comité de soutien a acheté plusieurs pages de publicité dans les journaux gais américains… Un groupe d’avocats homosexuels se constitue en collectif, le LAGMA (Lesbians And Gays Media Advocates), notamment pour protester contre les articles homophobes de la presse. Au terme de discussions, le Boston Globe accepte ainsi la désignation d’un responsable du secteur « homosexualité » et promet de couvrir honnêtement les prochains événements gais ! En août, ce sont des chimistes et physiciens gais qui se rencontrent à San Francisco pour former un comité gai au sein de la Société des Chimistes Américains. Peu à peu, les États-Unis arrivent au chiffre de 2.000 associations gaies… Aussi, on pourra relever l’ouverture à New York du Saint, nouvelle boîte gaie géante, à la pointe de la technologie, généreuse en lasers et vidéos. Pendant ce temps, la librairie gaie Oscar Wilde Memorial Bookshop, toujours dans la Grosse Pomme, annonce qu’elle ne diffusera plus de littérature pédophile ; son propriétaire estime que les pédophiles et les membres de l’association Nambla (North American Boy Lovers) sont « des agents provocateurs du mouvement gai »…

Le phare de la vie gaie outre-Atlantique reste bien sûr San Francisco. David Scott, candidat gai aux élections municipales, obtient près de 10% des voix au premier tour. Il se désiste en faveur de Dianne Feinstein, suite à la promesse que des homosexuels seront nommés dans les services de la police municipale, et dans toutes les commissions de travail de la ville. Avant d’être élue, la candidate montre même sa bonne volonté en tenant des réunions électorales dans des bars homosexuels de la ville. Sitôt l’élection passée, le nouveau sheriff nommé lance donc un programme de recrutement de policiers gais. Des affiches « Vous n’avez pas besoin d’être hétéro pour être un bon flic » sont placardées sur les murs. 396 candidatures sont reçues. Et dès le mois de mars, Dianne Feinstein reçoit le serment des 16 premiers flics officiellement gais de Californie… Au printemps, San Francisco voit la naissance de l’association « Black and White men together »… La ville devient étude de cas, et à la rentrée, Alain-Emmanuel Dreuilhe, par ailleurs contributeur occasionnel au Gai Pied, publie chez Flammarion « La société invertie ou les gais de San Francisco », étude de la plus mythique communauté californienne…

La Grande-Bretagne s’ouvre elle aussi peu à peu à l’homosexualité. La Chambre des Lords décide ainsi, à 59 voix contre 48, que les relations sexuelles entre deux adultes de sexe mâle âgés de plus de 21 ans peuvent désormais être autorisées, si elles ont lieu en privé  et si… ces relations sont limitées à deux personnes. Faut pas exagérer tout de même… Le 23 juillet se tient à Londres le procès des 10 inculpés de la manifestation de la Gay Week (pour ceux qui suivent encore, j’en ai parlé plus haut !). Un sit-in est organisé à l’entrée du tribunal, où les inculpés se présentent habillés pour certains en cuir, pour d’autres en travelos. Lorsque le juge reporte le procès, les manifestants attaquent le poste de police voisin, qui a juste les temps de fermer son lourd portail en bois pour mettre les forces de l’ordre à l’abri !

Partons outre-Rhin maintenant. Le 12 juillet, un débat public est organisé à Bonn entre des représentants de partis politiques et des homosexuels et homosexuelles, trois mois avant les élections fédérales (qui reconduiront le chancelier Helmut Schmidt) ; 900 personnes y assistent. La première question abordée est celle de l’indemnisation des anciens détenus « triangles roses » des camps de concentration, qui n’ont jamais rien reçu à ce titre de l’État. Écologistes et communistes proposent en outre une indemnisation collective aux organisations homosexuelles. Les débats se concentrent ensuite sur les délits sexuels et le paragraphe 175. Enfin, sur le vote d’une loi anti-discrimination et sur la destruction des fichiers roses de la police… A Hambourg, on découvre que des policiers allemands surveillaient une des toilettes publiques de la ville depuis un local caché derrière un miroir sans tain ! Les homosexuels ainsi traqués ont fini par avoir des soupçons et ont découvert la cachette grâce à un marteau. Les organisations gaies engagent immédiatement une campagne de protestation publique…

Quelques autres nouvelles des quatre coins de la planète. En mars, les travestis de Sao Paulo mènent campagne pour obtenir de la municipalité qu’elle installe des toilettes publiques séparées : ils s’estiment en effet persécutés lorsqu’ils fréquentent les toilettes de l’un ou l’autre sexe. « Nous sommes des citoyens à part entière, qui payons nos impôts. Nous sommes las de la ségrégation sociale aux plans professionnel et social, et d’être des victimes des décisions machistes de la sociétés » expliquent-ils… Le 23 avril, une descente de police au Sauna David, à Montréal, se solde par l’arrestation de 61 personnes, inculpées pour « indécence publique dans un établissement qui s’apparente à une maison close » ; trois jours plus tard, plus de 1.000 gais et lesbiennes bloquent la rue Ste-Catherine en guide de protestation… Au printemps, l’IGA tient un congrès à Barcelone. De longs débats divisent les participants au sujet de la pédophilie. La réunion aboutit malgré tout à un consensus, avec l’adoption à la quasi-unanimité d’une déclaration tranchée qui réclame l’abolition pure et simple de la notion de majorité sexuelle… Le 21 août, quelques jours après les Jeux Olympiques d’Été à Moscou, Vincenzo Francone, membre du mouvement homosexuel italien FUORI, tente de s’enchaîner à une barrière métallique sur la Place Rouge, juste en face du Kremlin, pour dénoncer le statut des homosexuels soviétiques ; il est arrêté, et très rapidement expulsé d’URSS… En fin d’année, le gouvernement israélien rejette une proposition de loi de décriminalisation des rapports homosexuels. Le ministre de la Justice s’est prononcé en faveur du projet, considérant qu’il s’agit d’une affaire « strictement personnelle ne regardant que les individus ». Le ministre de l’Intérieur, par contre, s’oppose vivement au projet, « pour des raisons morales et sociales » ; selon lui, « la légalisation de l’homosexualité transformerait Israël en un centre mondial homosexuel ». Le gouvernement accepte malgré tout de réduire les peines prévues par la loi contre les relations homosexuelles, et de les ramener de 10 ans de prison à 1 an…

La politique internationale de 1980 est marquée par la récente révolution islamique en Iran et l’arrivée de l’ayatollah Khomeini au pouvoir. Dès le début de l’année, celui-ci déclare que « l’homosexualité, c’est la corruption : je sais qu’il y a des sociétés où les hommes se donnent par plaisir à d’autres hommes. Or cela ne fait pas partie de la société que nous voulons ». Il précise néanmoins : « Si l’homme sodomise le fils, le père ou le frère de sa femme après son mariage, le mariage reste valide ». Nous voilà rassurés  😮  Durant ses deux premiers mois de pouvoir, on estime que le nouveau régime a fait plus de 300 morts parmi les homos. Des fusillades auraient eu lieu sur des lieux de drague, ainsi que dans les boîtes homosexuelles, fermées depuis, comme d’ailleurs l’ensemble des boîtes de nuit. Une vaste pétition est lancée par l’IGA, afin que les États-Unis n’obligent plus les étudiants iraniens  homosexuels à rentrer au pays une fois leurs études terminées… Au début de l’été, le gouvernement continue son épuration de la société, et donne quelques jours aux hommes qui possèdent un salon de coiffure pour fermer boutique, sous peine d’être arrêtés ; le « bureau de moralité » les accuse d’être des « organisateurs de toutes les prostitutions »…

Et pour finir le tour de cette deuxième année rapportée par le Gai Pied, quelques brèves glanées au fil des 11 numéros publiés. Anita Bryant, figure de proue de la croisade anti-homosexuels aux États-Unis, militante de la réhabilitation de la famille et du mariage, de la foi en Dieu et en les institutions de l’Église, annonce sa décision de divorcer, confessant qu’elle « vient de vivre 20 années d’enfer… et doit mettre un terme à son mariage ou tomber en dépression nerveuse »… En début d’année, Michou a offert un dîner dans son cabaret aux anciens combattants de la guerre de 14/18, avant de recevoir la médaille d’argent du Grand prix humanitaire… Paul McCartney est arrêté en possession de drogue à son arrivée au Japon ; pour sa défense, il explique : « La drogue, c’est comme l’homosexualité : la pratiquer l’emmerde personne »… Les homos représenteraient un groupe à haut risque : tous les rapports internationaux soulignent une fréquence de l’hépatite virale et des porteurs sains, 10 à 12 fois plus élevée chez les homosexuels. Une nouvelle qui fait froid dans le dos et annonce des lendemains difficiles… Georges et Jean, enfin, deux condamnés à de longues peines, partagent une même cellule à Strasbourg et ont fini par tomber amoureux. Avant d’être séparés dans deux prisons éloignées, l’un à Fresnes, l’autre à Hagueneau. Georges Gorvan, éducateur à la pison de Fresnes, accepte de servir d’intermédiaire, et fait passer des lettres à l’aumônier de Hagueneau. Las, ce dernier révèle l’affaire au directeur de la prison. Gorvan est muté et les prisonniers sont condamnés à rester désormais sans nouvelles l’un de l’autre…

A suivre. Mais plus pour très longtemps…

Gai Pied n°14