1979 est une année importante dans l’histoire de la communauté LGBT française. Elle marque un tournant entre un combat quasi-révolutionnaire pour exister et une visibilité affirmée pour s’intégrer à la société. 1979 voit le suicide de Jean-Louis Bory et le déclin d’Arcadie. Mais 1979 se révèle pleine de promesses, avec la naissance de Gai Pied et de Masques, la création des UEH de Marseille et du CUARH, les débuts de l’IGA, la sortie de « Race d’Ep », et d’autres événements ou anecdotes qu’il est l’heure de raconter ici pour clore cette rétrospective des années Gai Pied…

Au mois d’avril 1979 apparaît, pour la toute première fois en France dans les kiosques, un tout nouveau mensuel, destiné au public homosexuel. Son projet est défini dans son édito, signé par Jean Le Bitoux, directeur de publication : « Le Gai Pied : coup d’envoi d’une nouvelle formule de presse, mensuel d’information et de réflexion rédigé par des homosexuels. Notre propos : restituer en effet aux gais, les homosexuels d’aujourd’hui, un lieu pour s’exprimer, un lieu pour discuter. Etre aussi un lieu alternatif à tout ce que les médias racontent sur l’homosexualité bien trop souvent pour justifier et prêter main forte à des campagnes de moralisation d’un autre âge. Mais si nous privilégions l’information internationale, pratiquement introuvable dans le reste de la presse, ou si nous offrons aussi un espace pour la création homosexuelle écrite et graphique, nous ne voulons pas parler que d’homosexualité : on nous y a réduits trop souvent et depuis trop longtemps. Car notre contribution de réflexion sur le monde d’aujourd’hui ne peut plus se faire sans nous. Car aussi – différents reportages l’illustrent dans ce premier numéro – nous sommes trop souvent les boucs émissaires des périodes incertaines de l’histoire, et la mort nous attend souvent à l’aube pâle des matins de révolution et de dictature. La presse homosexuelle a quasiment disparu l’an dernier, victime d’une charrette de censure. Aujourd’hui, elle veut renaître de ses cendres, nouvelle, plus informée, plus ironique. Gai Pied veut aussi créer un rapport nouveau avec ses lecteurs… ».

L’histoire du Gai Pied a en réalité commencé deux mois plus tôt, avec la distribution gratuite en février d’un numéro zéro de quatre pages, dans lequel l’équipe annonçait déjà : « D’où l’expérience de ce mensuel d’information et de réflexion qui doit sortir fin Mars, et dont vous tenez entre les mains un condensé : ce numéro zéro gratuit, comme un premier clin d’œil tendre et ironique. […] Pour quoi le Gai Pied ? Simplement pour être gai, et pour le pied, et pour ne plus tomber dans le guêpier des ghettos. ». Ce ballon d’essai est un succès immédiat : les 20.000 exemplaires édités ont trouvé très vite preneurs, et une deuxième édition de 5.000 exemplaires a été nécessaire. Et une centaine d’abonnements ont été souscrits avant même la naissance officielle du journal ! Le premier numéro, déjà, ouvre ses colonnes aux grands noms, avec « Un plaisir si simple », réflexion de Michel Foucault sur les homosexuels et le suicide, ainsi qu’un article de Guy Hocquenghem sur Marinus van der Lubbe… Gérard Vappereau, directeur administratif, organise un grand gala le 30 avril, destiné à recueillir des fonds. Là aussi, c’est un succès. Plus de 2.500 visiteurs viennent au Bataclan. Le journal a trouvé son public et a su dès l’origine développer un lieu affectif avec ses lecteurs. Des lecteurs qui, dès le mois de juillet, pourront se reconnaître sur les plages ou à la ville, en arborant le badge « Gai Pied », portant la calligraphie du titre en noir sur fond rose ; et qui pourront aussi, à partir du numéro 4, déposer des petites annonces, ce qui contribuera largement au succès, et à la légende, du journal…

Les Editions du Triangle Rose, société éditrice du journal, prévoyait de s’auto-financer dès septembre 1979. Las. Malgré le succès indéniable du journal auprès de ses lecteurs, le pari financier est perdu. Gérard Vapperau est contraint de lancer un appel à contribution en une du numéro de novembre : « Ou on arrête tout de suite (allez non, je ne vous fais pas ce coup-là, d’ailleurs personne n’y croit, même pas moi). Ou on attend le plus possible pour voir qui des finances ou des membres de l’équipe tiendra le plus longtemps, et périra le plus valeureusement pour la cause. Ou on réagit tout de suite. Ce qui est fait puisque vous lisez ces lignes. Sur trois millions d’homosexuels qu’il y a, paraît-il, en France, 5% achèteraient le Gai Pied aujourd’hui. Il en faudrait le double, il nous faudrait atteindre ensemble les 10%. Au-delà, je ne réponds plus de rien, mais je n’en rêve pas moins. ». L’appel aux dons pour soutenir le magazine est en partie entendu, et le Gai Pied peut poursuivre son aventure, qui durera jusqu’en octobre 1992 et au numéro 541…

La presse et l’édition gaies connaissent d’autres initiatives en cette année 1979. Au printemps est publié le premier numéro de la revue trimestrielle Masques, avec un dossier sur les Pays-Bas et une interview de Daniel Guérin. A l’automne, c’est G Magazine qui propose un nouveau journal homosexuel. Mais dans le même temps, Jean Coquelle, directeur de la revue homosexuelle Man doit s’expliquer devant la 17ème Chambre correctionnelle de Paris après avoir fait de la publicité par affichage, interdite à ce genre de revue… Enfin, on notera la naissance du collectif Inverses, dont le but est de « se réapproprier notre parole et garder notre mémoire » : cette coopérative d’édition s’est constituée en marge des rencontres de Marseille (voir plus loin). Ses objectifs sont de rechercher des textes et des documents français oubliés ou inédits, de traduire des travaux parus à l’étranger, d’animer des groupes de travail en vue de publications originales, et de rassembler le maximum de publications concernant les homosexualités en France et dans le monde. Le collectif est basé en Dordogne, et entend préfigurer un centre d’archives gaies et lesbiennes [un sujet toujours à l’ordre du jour près de 35 ans plus tard !]…

Ailleurs dans le monde, la presse gaie cherche toujours sa place. En Amérique du Sud, Lampiao, revue homosexuelle brésilienne, diffusée chaque mois à 15.000 exemplaires, est inculpée pour « outrages aux bonnes mœurs et apologie de l’homosexualité », et 5 de ses 11 rédacteurs sont convoqués par la police, passibles d’un an de prison. En Amérique du Nord cette fois, se tient le procès en appel de Body Politic. En décembre 1977, ce mensuel homo canadien avait publié un article, « Les hommes qui aiment les garçons qui aiment les hommes », qui lui avait valu une plainte du gouvernement pour « utilisation du courrier pour un texte immoral, indécent et vulgaire », et le journal avait été condamné. En début d’année 79, le procès en appel connaît un grand retentissement outre-Atlantique, et l’accusation est finalement rejetée : « Je trouve impossible de déterminer ce qui est moral ou immoral », tranche le juge Harris, alors que les évangélistes prient pour les âmes des accusés. Sitôt la décision connue, le ministre de la Justice de la province de l’Ontario fait à son tour appel contre le jugement…

1979 est aussi l’année de naissance d’une formule appelée à durer, l’Université d’Eté Homosexuelle (on dit UEH à l’époque ; le qualificatif « d’euroméditerranéenne » ne sera ajouté que plusieurs années plus tard). La manifestation est organisée par le GLH de Marseille, qui est alors le plus nombreux et le plus actif des groupes français. Elle reçoit le soutien du maire de Marseille, Gaston Defferre et se tient du lundi 23 au dimanche 29 juillet. Alain Jouassains, le nouveau maire d’Aix-en-Provence, s’est pour sa part empressé d’édicter un arrêté municipal pour faire arracher des murs de sa ville toutes les affiches annonçant l’événement. Mais ses efforts seront vains. L’UEH fait le plein et rassemble la plupart des homos proches des CHA parisiens ou des GLH de province. 300 participants sont inscrits. Un millier de fêtards se retrouvent au bal, et près de 2.500 au gala final. En journée se tiennent de nombreux forums et ateliers de réflexion. L’assemblée reconnaît l’incapacité actuelle du mouvement homosexuel français à se coordonner pour intervenir de manière efficace, pour peser par exemple sur les affaires Fourniols ou Croissant (voir en fin de billet). Elle décide alors qu’un certain nombre de collectifs, commissions et coordinations doivent se mettre en place dans les mois à venir. Trois organisations nouvelles voient le jour : le COUAR (Comite d’urgence anti-répression), qui deviendra très vite le CUARH (Comité d’urgence anti-répression homosexuelle) ; le CHEN (Collectif homosexuel de l’Education nationale) ; le GRED (Groupe de recherche pour une éducation différente). Un manifeste sera élaboré, sur le mode de celui des « 343 salopes » (pétition rédigée par Simone de Beauvoir et signée par 343 femmes, publiée en avril 1971 dans Le Nouvel Observateur, qui réclamait la liberté d’avortement)… Et tout le monde se donne finalement rendez-vous à la future coordination nationale des GLH, prévue fin septembre à Paris…

Les UEH de Marseille participent d’un mouvement général de rassemblements estivaux en Europe. Le mouvement italien de libération homosexuelle tient ses rencontres du 1er au 20 août, à Catanzaro, un petit village du sud de la péninsule sur la côte ionienne. Organisées par le journal Lambda, elles sont ouvertes aux hétéros, et prônent l’ambiance libertaire, le naturisme et la liberté… Outre-Rhin, c’est près de Francfort que se tient le camp homosexuel allemand Homolulu, du 22 au 29 juillet. Le NARGS (Mouvement contre la répression des homosexuels) y encadre des débats divers, sur la contre-culture pédé, la situation juridique des homos, le droit à la sexualité des enfants, la vie avec ou sans le sexe, la répression, la médecine… Enfin, l’été 1979 compte aussi le camp d’été du mouvement homosexuel danois, du 15 au 30 juillet…

Suite aux UEH de Marseille, les homos se retrouvent donc à Paris les 29 et 30 septembre, pour la première rencontre nationale du CUARH. Les TGV ne sillonnent pas encore la France, mais la majorité des GLH nationaux font cette fois encore le déplacement. Quelques lesbiennes assistent à la réunion. Une campagne est décidée, contre les interdictions professionnelles et les discriminations au travail. Mais déjà, les groupes nationaux se montrent très sceptiques face aux initiatives du CUARH parisien, soupçonné d’être trop proche de l’extrême-gauche…

1979 est donc une grande année pour la structuration du mouvement homosexuel en France. De quoi donner un sérieux coup de vieux à Arcadie, l’organisation « homophile » de la rue du Château d’Eau. Dominique Robert, membre de l’association, en donne sa vision dans Gai Pied : « On ne peut pas dire que c’est de mauvais goût, non, c’est ‘tel quel’, comme le public d’ailleurs, loin des sophistications et des snobismes, sans charme et sans piquant, rien qui puisse enrober ou aiguiser la séduction de cette foule (200 à 300 personnes) nulle part ailleurs aussi disparate, irréductible aux canons, à la mode de l’esthétique gay. L’entrée bon marché attire à ce bal plein d’anachronismes amusants, parfois même mordants, toute une population dont la simplicité surprend dans la nébuleuse parisienne du ghetto à fric, snob, hautain et artificiel. Le remarquable mélange des âges, des races, des origines sociales, des styles et même des sexes offre chaque soir du week-end une mosaïque à peu près fidèle de ce qu’est la population homosexuelle en général. […] Cela reflète l’envers de la médaille, le côté recto de la morale arcadienne qui, lui, est plus contestable. […] Arcadie, c’est plutôt la vision d’un maquillage craquelé au matin blême d’une nuit passée blanche. »

De plus en plus décrié, André Baudry garde le cap de l’association, contre vents et marées. Le 25ème Congrès d’Arcadie se tient au Palais des Congrès de Paris et réunit un millier de participants. Michel Foucault y anime le débat d’ouverture ; Jean-Paul Aron assure la clôture. Entre ces deux moments, on débat, sur les thèmes « Homophilie devant les sciences humaines » et « Homophilie devant les arts », lors de discussions quelque peu engluées dans un humanisme mou. On note malgré tout la présence des écrivains Yves Navarre, Geneviève Pastre, Conrad Détrez, Dominique Fernandez et Roger Peyrefitte. Le sénateur Henri Caillavet, qui avait fait voter par le Sénat, en juin 1978, au nom du PS, l’abrogation du mot « homosexuel » comme circonstance aggravante dans le Code pénal, est invité au banquet final. Le congrès n’est ouvert qu’aux mecs en cravate. Les jeans sont interdits, sans parler les cuirs bien sûr. En interne, les premières discussions apparaissent sur une ghettoïsation de l’association, André Baudry refusant catégoriquement d’ouvrir Arcadie à l’extérieur, et restant campé sur l’entre-soi. Lors de son discours, « Monsieur de directeur » l’affirme d’ailleurs : « Ce poste, vous me l’avez confié sans le savoir, puisque je l’ai pris moi-même et que j’étais le premier. La démocratie, c’est l’échec, il vous faut un homme, un chef. »…

Née en août 1978 lors du congrès du CHE (principale organisation homosexuelle anglaise) à Coventry, l’IGA (International Gay Association – les lesbiennes ne seront prises en compte que plus tard) tient sa toute première réunion à Bergen, aux Pays-Bas, les 14 et 15 avril. Tous les pays de l’Europe du Nord y sont représentés, ainsi que l’Italie et la Catalogne, rejoints par des délégations américaines et australiennes. L’IGA, dont le secrétariat est basé à Dublin, réclame officiellement que l’OMS cesse de considérer l’homosexualité comme une maladie [Il faudra encore attendre jusqu’au 17 décembre 1991 !]. Elle s’adressera désormais à la Commission des Droits de l’Homme du Parlement européen de Strasbourg dès que les lois d’un pays de la Communauté lui apparaîtront comme une violation de ces droits…

Au-delà de ces grands événements nationaux et internationaux, la vie militante s’active un peu partout, parfois dans la difficulté. Au printemps, après que le Festival homosexuel national de Rennes a fait grand bruit dans la presse, le ministère de la Jeunesse et des Sports demande aux homos de quitter la MJC. A la rentrée, le collectif Jeunes paroles, un groupe mixte de jeunes homos, subit des menaces téléphoniques de la part d’un groupe « Pour la défense familiale et contre la perversion » ; certains membres du collectif voient même les portes de leurs appartements marquées d’une croix gammée… En Ile-de-France, les 12 CHA (Comités homosexuels d’arrondissement) de la capitale, qui ont remplacé le GLH Paris depuis un an, décident finalement de faire adresse postale commune, et se dotent d’un répondeur téléphonique qui propose 30 secondes d’informations nouvelles chaque semaine. Chaque CHA tient cependant sa propre permanence hebdomadaire d’accueil et d’information, et organise des manifestations de rue, des journées d’action et de réflexions, des soirées disco… Pour le 14 juillet, le CHA-Halles, groupe le plus actif de la capitale, organise même un bal près du square Jean XXIII ; 2.000 personnes viennent y danser jusqu’à 6h du matin, devant 60 mètres de buvette. Il se donne comme objectif de « favoriser la pluralité des expressions, au-delà du réformisme et légalisme étroit d’Arcadie, et du spontanéisme imaginatif et inorganisé du FHAR », ainsi que « la libération des homos, des femmes et des mineurs ». Il conduit des discussions dans un centre de tri des PTT, ainsi qu’à l’école supérieure d’aide sociale. Il édite un bulletin, « Chamailles » et une carte « Paris Homo » des lieux de rencontres. Il prépare enfin un festival culturel pour la fin d’année… La scène cul parisienne, enfin, s’organise elle aussi. L’ASMF [eh oui, déjà en 1979 !] organise au printemps l’International Leather Meeting. Au menu, promenade cuir en bateau-mouche, et soirée dans un immense théâtre de la rue Saint-Martin ; le lieu le plus fréquenté y sera finalement le petit local de 25 m² du deuxième sous-sol, où des esclaves menottés s’offrent dans la pénombre…

Les homos commencent peu à peu à défiler et manifester. Le 1er mars à Paris, environ 700 femmes et 300 homosexuels marchent, du parvis de Notre-Dame à la Mosquée de Paris, contre la « nouvelle loi islamique » iranienne qui renvoie les femmes à leur oppression ancestrale, et les homos à la condamnation religieuse… Les marches homosexuelles en tant que telles sont encore réservées à l’étranger. Fin février, 300 représentants des principales organisations homosexuelles américaines se réunissent à Philadelphie. Leur concertation conduit à la plus grande manifestation politique homo jamais vue : le dimanche 14 octobre, plus de 100.000 personnes (certaines sources annoncent même 200.000, voire 300.000) sont réunies à Washington, peu avant la visite du pape, pour appeler aux droits des gais. La grande marche défile devant les bâtiments officiels de la police et de l’armée, ainsi que devant bon nombre de ministères. Des délégations sont venues de tous les coins des Etats-Unis. Toutes les organisations sont représentées : les lesbiennes et les pédés, les handicapés, les aveugles, les catholiques, les baptistes, la gauche, la droite, les fous de disco, les indiens, les noirs, les asiatiques… Avant cela, le 27 juin, les homos ont pu partout à travers le monde célébrer la lutte homosexuelle et les 10 ans des événements de Stonewall (27 juin 1969). 400.000 homos se sont retrouvés à San Francisco, 100.000 à New York. Des défilés ont aussi eu lieu à Amsterdam, Barcelone, Copenhague, Londres, Berlin, Francfort. A Paris, 800 personnes ont marché de la faculté de Jussieu à la place Saint-Germain-des-Prés…

Un autre événement dans la vie gaie française est constitué par la sortie, le 24 octobre 1979, du film de l’écrivain Guy Hocquenghem et du cinéaste Lionel Soukaz. Race d’Ep, pour « Pédéraste » en verlan, se propose de figurer une histoire de l’homosexualité depuis un siècle. La commission de censure lui inflige d’abord le classement X, ce qui le condamne à des projections dans les seules salles pornographiques, et lui impose une taxe de 33% sur chaque ticket vendu. Une pétition est alors lancée par de nombreux artistes, intellectuels et journalistes, si bien que le ministère de la Culture (tenu à l’époque par Jean-Philippe Lecat) se voit contraint d’intervenir. Le film n’est finalement interdit « que » aux moins de 18 ans ; toute image de bite doit être retirée, et des inspecteurs du CNC seront présents dans certaines salles de projection… Le film reste quoi qu’il en soit controversé, au sein même de la communauté homo ; ainsi la violente lettre ouverte de Claude Lejeune dans les colonnes du Gai Pied en janvier 1980 : « Falsifié par les faux-pas et l’absence de recul sur soi, patchwork d’idées empruntées aux uns et aux autres, ton discours est partial et faussement neutre. Considérer le groupe à travers le filtre d’une minorité spectaculaire dessert l’ensemble. […] Ton film ? Parlons-en. Je n’épiloguerai pas sur le contenu, le titre à lui seul justifie le désaveu unanime : ce que tout pédé combat. Nous ne sommes pas une race à part. Ce film est puéril et frise la malhonnêteté quand le sous-titre annonce ‘Un siècle d’images de l’homosexualité’. A peine prétentieux. De l’abus de confiance. […] Présenter les pédés américains à travers le prisme déformant de quelques-uns est aberrant. En te vautrant dans le sang, la merde, le foutre et la drogue, tu alimentes le rejet, tu cultives la confusion. Le plus réac des reporters de Minute n’aurait pas fait mieux tellement ton anti-américanisme est primaire. Le point de non-retour est atteint : tu dessers tous les pédés, sans restrictive aucune. Dorénavant tu n’as plus d’autre issue que te taire et faire le point ou proposer tes services à l’Aurore, puisqu’au Figaro Magazine c’est déjà fait. »

Une page se tourne dans la nuit du 11 au 12 juin 1979, avec le suicide de Jean-Louis Bory, à Méréville, la ville où il est né 60 ans plus tôt. L’écrivain et journaliste, Prix Goncourt en 1945 (pour « Mon village à l’heure allemande ») et vedette du Masque et la Plume, est entré quelques mois plus tôt dans une maison de repos, pour faire une cure de sommeil suite à une dépression, avant de sombrer dans l’engrenage des tranquillisants et excitants. « Il a fini par se tuer car il ne supportait plus la perte de sa vitalité » écrit le journaliste du Gai Pied. La presse homophobe tient en quelque sorte une victime, qui l’avait empêchée de tourner en rond pendant des années. Renaud Matignon peut titrer dans le Figaro : « Mort d’un clown triste ». France Soir préfère faire ses gros titres sur la mort, le même jour, de John Wayne, et annonce en tout petit : « Jean-Louis Bory se suicide », pour préciser plus loin : « L’avion à pédales s’est posé en France ». Classe, comme d’habitude…

Si quelques homos parviennent à faire parler d’eux et à porter la visibilité dans le grand public, la presse grand public s’intéresse de temps en temps à nous, souvent à l’occasion de reportages caricaturaux. En juin, le mensuel Union propose un dossier consacré à « La fièvre homo du samedi soir », auquel il consacre la une, l’éditorial, et 6 pages de voyeurisme. Extrait : « Une descente aux enfers. Voilà où nous entraîne un reportage réalisé à New York dans des bars très spéciaux où se retrouvent le samedi soir des homosexuels dont certaines des pratiques sexuelles vont au-delà de l’imaginable. Ici la réalité dépasse la fiction et les fantasmes les plus fous. On peut alors parler de déviations sexuelles »… Le 17 août, c’est Paris Match qui annonce en couverture une grande enquête sur « La vague homo : la France atteinte à son tour ». Finalement, le reportage se limite à 7 pages, dont 5 pour les illustrations [le fameux choc des photos !].

Au-delà de titres de chapitres racoleurs pour faire frissonner la mère de famille en train de bronzer sur la plage (« Le jour comme la nuit ils ne se cachent plus », « En cinq ans à Paris les boîtes spécialisées ont triplé », « Un réseau de garçons de moins de 15 ans ». Ah, le poids des mots !), l’article revient néanmoins sur l’histoire des revendications homosexuelles en France, et accorde une interview à Guy Hocquenghem [c’est Claude Lejeune qui a dû être content !].

La télévision aussi se penche de temps en temps sur la question homosexuelle. Antenne 2 consacre un numéro de son émission « Question de temps » aux homosexuels. L’émission, initialement prévue le 20 août, est d’abord déprogrammée. Elle est finalement diffusée le 5 novembre, à 20h35, devant 7 millions de français. « Ces hommes qui s’aiment », reportage de 35 minutes réalisé par Dominique Fernandez et Jean Le Bitoux ouvre la soirée, avant un débat politique en direct animé par Louis Blériot, directeur des informations de la chaîne, au cours duquel 12 homosexuels peuvent s’exprimer… Suite à la soirée, la presse commente. Dans Libération, Michel Cressole déclare Dominique Fernandez « totalement incompétent sur la question homosexuelle, sur cette question qu’il prit en marche ». Dans le Canard enchaîné, Yvan Audouard juge l’émission « la plus noble, la plus digne, la plus sereine de la semaine, et peut-être la plus gaie », quand Jeanne Lacanne, en fustige le parisianisme : « A gauche, il est de bon ton d’avoir deux amis pédés, d’être tolérant, en n’en gardant pas moins un sourire en coin. Celui qui fait le plus mal. ». Jean Cotté, enfin, déplore dans France Soir : « Une fois de plus ils sont venus nous conter leurs malheurs, avec leurs revendications d’enfants gâtés de notre occident décadent » [on pourrait refiler la phrase à Benoît 16 ou Monseigneur 23, elle peut encore servir ces jours prochains !]

L’homosexualité fait aussi de timides et rares incursions dans le débat politique. En avril, un groupe d’homosexuels et de lesbiennes (Jean-Pierre Lorrain, Alain Sanzio, Michel Villon, Jean-Marie) publient une tribune après avoir claqué la porte de la Ligue communiste révolutionnaire : « Si notre démission a fait quelque bruit, à la différence de tant d’autres, c’est qu’avant de partir avec fracas, nous avons cru pouvoir changer cette situation : en créant des groupes homosexuels internes pour lutter contre notre oppression à l’intérieur de notre propre organisation. […] Conscients de notre échec, nous avons voulu exposer cette impasse et nos conceptions, unanimes, devant toute la LCR, c’est-à-dire au Congrès. Le résultat fut éloquent ! Refus d’en discuter. Le congrès n’avait pas une heure à consacrer aux homosexuels et aux lesbiennes… les excluant de ses débats, et donc de ses rangs. »… Pendant ce temps, Michel Crépeau, Jean-Pierre Chevènement, Michel Rocard et Alain Vivien, au nom du MRG et du PS, reprennent la proposition du sénateur Caillavet, déposent une proposition de loi (« Les dispositions visant de façon spécifique l’homosexualité n’ont pas de justification ») et demandent à leur tour la suppression de l’alinéa 2 de l’article 330 et de l’alinéa 3 de l’article 331 du Code pénal. Ces deux articles aggravent pour l’instant les peines prévues pour outrage public à la pudeur quand il s’agit d’actes commis par des individus de même sexe, et augmentent les sanctions de l’attentat à la pudeur lorsqu’il est commis avec un mineur du même sexe…

Quittons un moment la France pour voir un instant ce qu’il se passe outre-Atlantique. Et on se rend vite compte que les Etats-Unis en 1979 soufflent un peu le chaud et le froid sur les droits des homosexuels. A Washington, Omus W. Davenport devient la première gendarme transsexuelle au pays de l’Oncle Sam. Père de 3 enfants, elle a changé de sexe il y a un an, et est autorisée à reprendre le travail le 12 février, bénéficiant de la nouvelle législation qui interdit désormais la discrimination à l’encontre des trans dans la capitale fédérale… En Californie, la proposition 6 voulait interdire l’enseignement par des homosexuels ; elle est finalement rejetée au printemps… Le Nevada, quant à lui, vote sa loi la plus répressive depuis la Seconde guerre mondiale et affirme que « les actes homosexuels sont un infâme crime contre la nature ». Les rapports homosexuels seront dorénavant punis de 1 à 6 ans de prison, et d’une amende pouvant atteindre 5.000 dollars…

Revenons en France maintenant, et voyons ce que sont ces affaires qui agitent la communauté, et à l’occasion desquelles le nouveau CUARH n’a pu que constater l’absence de réaction ordonnée de la communauté. Le 18 juin se tient le procès en appel de Robert Fourniols. Cet homme de 35 ans, père de trois enfants, éducateur d’enfants délinquants, a été contrôlé par la police en juin 78 alors qu’il draguait à l’Agora, un lieu connu à Evry. Très vite, les policiers l’accusent de tous les maux et vont l’arrêter en bas de chez lui. Il se retrouve finalement accusé, entre autres choses, d’avoir écrit un graffiti dans des toilettes. Emprisonné à partir du 5 octobre, il est condamné le 30 mars 79 à pas moins de 10 ans de privation de ses droits civiques, et 2 ans de prison ferme ! Son appel abouti à un allègement de sa peine ; le 16 juillet, il est libéré sous conditionnelle ; la radiation des droits civiques est ramenée à 2 ans. Sa remise de peine carcérale est néanmoins assortie d’une interdiction de résidence dans des villes de plus de 20.000 habitants pendant deux années… Autre affaire qui agite la communauté en 1979, celle qui touche Jean Rossignol. Ce membre du GLH de Marseille, pion au lycée Thiers, est muté par le recteur d’académie après qu’une affiche pour un bal homosexuel a été apposée anonymement dans le réfectoire des élèves. Une pétition de 1.000 signatures demande sa réintégration, et l’affaire met le feu au monde syndical. Le SNI et le SNES votent finalement contre la réintégration, le SNI déclarant même « Nous ne défendrons jamais des brebis galeuses »… Troisième et dernière affaire, enfin : la municipalité d’Ivry demande à Marc Croissant, employé au service culturel de la ville, de démissionner ; aucune faute professionnelle ne lui est reprochée, et le cabinet du maire refuse de donner les raisons de cette décision, invoquant simplement le « secret professionnel » ! Bizarrement, l’affaire intervient après que l’agent a envoyé une lettre à L’Humanité, pour protester contre les « accusations trop rapidement portées » par le quotidien communiste contre Dugué, soupçonné d’être à l’origine d’un réseau de prostitution enfantine. Ici encore, les syndicats s’en lavent les mains, et la secrétaire locale de la CGT explique que la centrale a « bien d’autres choses à faire par les temps qui courent » que défendre cet adhérent. Marc Croissant refusant de démissionner, il est muté au service de l’urbanisme. Contestant cette décision, il est finalement suspendu de ses fonctions… D’autres cas d’homophobie peuvent être relevés pour finir. Trois parisiens écopent ainsi de 500 francs d’amende chacun pour outrage public à la pudeur, après que leurs ébats au sauna Milan ont été dénoncés par le groupe de contrôle des homosexuels ; l’établissement, lui, n’est pas inquiété. Quant au cinéma porno gai de la rue du Dragon, il subit une descente de police en début d’année, qui conduit à la prise en flagrant délit de deux homos, qui se voient eux aussi condamnées à 500 francs d’amende, assortis de 2 mois de prison avec sursis ; pour leur défense, ils n’ont pu qu’affirmer qu’ils étaient là par hasard…

Au chapitre des faits divers, on pourra citer deux affaires qui touchent l’étranger. L’Angleterre d’abord, où Jeremy Thorpe, ancien chef du parti libéral (par ailleurs époux d’une cousine de Sa Très Gracieuse Majesté la reine), est inculpé de tentative de meurtre sur Norman Scott, son amant depuis 1960. Scott commençait en effet à un peu trop parler de leur relation dans les bars gais de Londres, montrant même à l’occasion des lettres intimes. Thorpe a fini par payer à son amant un voyage aux Etats-Unis, histoire de l’éloigner, et aurait embauché un tueur à gages pour le liquider ! Las, le mercenaire était un pied nickelé et s’est trompé de ville, faisant échouer l’affaire. Informé, Scott porte l’affaire devant le tribunal de Cornouailles, et Thorpe fait tout pour décrédibiliser son amant, niant toute relation sexuelle. Il est finalement acquitté, mais voit sa carrière politique terminée ; Scott, lui est jugé comme un escroc… A San Francisco, enfin, se tient fin mai le procès de Dan White, qui a tué en novembre 78 George Moscone, le maire de la ville, et Harvey Milk, conseiller général élu du district du Castro. White est finalement reconnu coupable de meurtre… sans préméditation, et s’en tire avec 36 mois de prison. Un agent de police lance publiquement « Maintenant que Moscone, le sympathisant des pédés, et Milk, le pédé, sont morts, la croisade anti-gaie peut commencer. » Dès le verdict prononcé, une foule d’homos et de soutiens se dirige vers la mairie, armée de pancartes « Nous vengerons Harvey Milk ». Tous finissent par crier « Assassins ! Nous prendrons la mairie ! ». Les flics lancent des gaz lacrymogènes, et le square devant la mairie devient le théâtre d’une vraie bataille rangée. Quinze voitures de police brûlent. Le calme ne revient que vers 1h du matin. Pendant ce temps, les policiers multiplient les descentes dans les bars du Castro, et frappent des gens sur les trottoirs. Le lendemain, le capitaine de police explique à la presse : « Les gais sont en train de replonger cent ans en arrière par leurs actions d’aujourd’hui ! »…

Comme il est de tradition sur ce blog, je terminerai par une série d’actualités et anecdotes en vrac, qui ont émaillé l’année. C’est en 1979 que l’Amérique apprend, avec la publication de leur correspondance autorisée 20 ans après leurs morts, que Eleanor Roosevelt, épouse du Président FDR,  avait entretenu pendant des années des relations plus que tendres avec une amie journaliste… A Toulouse, le père Gérault, vicaire dans une petite paroisse, est condamné le 7 novembre à un an et demi de prison, dont 6 mois fermes, pour attouchements sur cinq garçons mineurs. Une demi-heure après l’énoncé du verdict, il se jette du haut des tours de la cathédrale Saint-Etienne, et s’écrase sur le parvis… En Suisse, la police de Zurich détruit toutes les fiches qu’elle tenait sur les homosexuels, dans la mesure où les personnes concernées n’ont pas commis d’actes punis par le Code pénal ; c’est un succès pour les associations homos qui avaient remis le 15 novembre 78 au chef de la police locale une pétition réclamant la disparition de ce registre… En Roumanie enfin, Emil Riman, directeur du théâtre municipal de Bucarest, est arrêté pour homosexualité. Le Code pénal roumain condamne en effet explicitement l’homosexualité. La seule pièce à conviction du dossier est pourtant une lettre d’amour à un majeur consentant, extorquée par chantage par la police de Ceausescu. Riman est finalement condamné à un an et demi de prison, et envoyé en « rééducation dans un lieu de travail ». L’histoire ne dit pas s’il en est ressorti guéri…

Voilà pour le dernier billet de cette rétrospective des années Gai Pied, qui introduit en fait l’histoire du magazine. Une histoire qui allait durer encore 13 autres années, informer une communauté toujours plus visible, vivre avec elle les années noires du sida, mais aussi l’avancée des droits et les péripéties de la vie quotidienne des gais (et un peu des lesbiennes) dans les années 80. Un magazine qui allait tisser un vrai lien avec ses lecteurs et peu à peu construire sa légende. Un magazine qui allait donner la parole aux anonymes, ainsi qu’aux grandes voix… Le mot de la fin sera donné à Jean-Paul Aron, dont le journal aura de multiples occasions de reparler par la suite, et qui accordait déjà un grand entretien dans le numéro de juin 1979 : « Je dirai, au contraire, que le dévoilement actuel de l’homosexualité se double d’une très profonde, d’une très grande répression : je ne vois en rien, à l’heure actuelle, de diminution réelle de la répression. Je me sens moi-même, dans mon existence banale, naïve, quotidienne, par rapport au monde qui m’entoure, très, très menacé. Ici, le regard des autres, comme on dit, est très menaçant, les dangers de l’existence homosexuelle sont très grands. […] Dans certaines zones comme à New York ou en Californie, l’homosexualité est devenue bruyante, omniprésente, combattive. On peut en effet se demander si des choses ne vont pas se produire comme il s’en est produit pour les juifs ou les noirs. La campagne d’Anita Bryant est déjà un repère de saturation. La société américaine, compte tenu de la forme nouvelle que revêt là-bas l’homosexualité, reste pour nous un test capital. ». Les « choses qui risquent de se produire » ne sont certainement pas celles qu’il attendait, mais annoncent bien la catastrophe à venir pour la communauté. Quant à la saturation des ligues de vertu devant l’avancée des droits et de la place des homos, l’actualité actuelle ne fait que souligner que, 35 ans plus tard, les combats ne sont pas gagnés, et la vigilance, sinon les luttes, toujours nécessaires.