AZTLe 27 février 1987, les autorités médicales françaises et la ministre de la Santé, Michèle Barzach, autorisent enfin la mise sur le marché de l’Azidothymidine, plus connue sous le nom d’AZT, et commercialisée sous le nom de Retrovir. D’un coût élevé (environ 57.000 F par an et par personne), très difficile à synthétiser (à partir notamment de sperme de hareng), la molécule des laboratoires Wellcome, voit son utilisation limitée aux hôpitaux, et n’est d’abord administrée que pour certaines formes graves de la maladie. Elle intervient directement sur le virus HIV pour le bloquer et l’empêcher de se répliquer dans l’organisme, sans pour autant le détruire. Les études menées aux USA ont montré qu’après 9 mois de traitement, 94% des malades sont encore en vie (contre 60% des patients sans traitement), et qu’après un an, la mortalité ne dépasse pas 11%.

L’AZT date en fait du milieu des années 60. Elle s’est d’abord avérée inefficace pour le traitement des cancers, auquel elle était initialement destinée. Après la publication des premiers essais américains par le Dr Broder, début 1986, elle a d’abord été réservée au marché américain, les laboratoires ne pouvant assurer qu’une faible production. Elle est finalement testée depuis novembre 1986 sur 250 patients européens, dont une soixantaine de français des hôpitaux Claude-Bernard, La Pitié, Saint-Louis et Tarnier. Devant l’urgence de la situation, la France a fini par autoriser la commercialisation du traitement 6 mois seulement après la fin des tests, alors que les délais habituels sont plus proches de 10 ans !

Dès le mois d’octobre 1987, la quasi totalité des 2.000 malades en France sont traités à l’AZT. Le traitement est pris en charge à 100% par la Sécurité sociale (le sida a été ajouté en octobre 1986 à la liste des « maladies longues et coûteuses ») et exclusivement distribué par les pharmacies centrales des hôpitaux. Les résultats sont souvent sensibles ; les fièvres diminuent, l’appétit des patients s’améliore et ils reprennent du poids ; certains peuvent même recommencer à travailler ! Seuls sont exclus les malades atteints du sarcome de Kaposi, sur lesquels la molécule n’a pas d’effet thérapeutique. Le traitement est lourd, avec une gélule à prendre toutes les 4h, mais l’hospitalisation peut être réduite au maximum. Les effets indésirables demeurent importants. 40% des malades souffrent d’anémies graves et voient une baisse sensible de leurs globules. Il leur faut souvent recourir à des transfusions sanguines. Les débuts du traitement s’avèrent souvent pénibles : les patients souffrent de nausées, migraines, insomnies, douleurs musculaires, complications hématologiques…

Il faudra attendre septembre 1990 pour que le ministère de la Santé, tenu alors par Claude Evin, autorise l’AZT pour le traitement, sous certaines conditions, des séropositifs asymptomatiques et des patients atteints de signes cliniques précoces de l’infection. Deux études américaines montreront en effet en août 1989 l’efficacité du traitement, qui prolonge la phase asymptomatique et permet un accroissement du nombre total de lymphocytes T4, avec des effets secondaires beaucoup plus faibles que chez les malades du sida. A l’annonce de ces résultats, les actions de Welcome bondiront d’ailleurs de 34% en une seule séance à la bourse de Londres. Rien qu’aux USA, en effet, c’est un marché potentiel de 650.000 personnes qui s’ouvre, contre 45.000 malades sous Retrovir…

L’histoire retiendra enfin les débats classiques qui ont traversé la communauté lors des essais de l’AZT : choix des malades sélectionnés pour les essais, expérimentations en double aveugle (la moitié des « cobayes » ne recevant qu’un placebo), pénurie orchestrée par les laboratoires. Des débats qui en rappellent d’autres, beaucoup plus récents…

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois février 2013

Sources : Gai Pied n°261 (14 Mars 1987) – Gai Pied Hebdo n°290 (17 Octobre 1987)…