201312_GPH104Le 30 décembre 1983, le ministre ouest-allemand de la Défense, Manfred Wörner, prend une décision qui va déclencher une grosse polémique politique et mettre la question de l’homosexualité dans l’armée sous les feux de la rampe. Une histoire au final quelque peu ridicule, mais qui fera grand bruit en Allemagne de l’Ouest.

Tout commence quand le ministre limoge brutalement le général Gunter Kiessling, commandant en chef adjoint de l’OTAN, trois mois avant sa date prévue de départ à la retraite. Cette décision fait suite à une enquête de la police puis du contre-espionnage militaire, qui ont conclu à l’homosexualité du général. Plusieurs patrons et clients de bars et boîtes homos de Cologne auraient en effet reconnu le général sur des photographies. En soi, l’homosexualité n’est certes plus interdite dans l’armée allemande depuis 1979. Mais à ce niveau de responsabilité, un homo s’exposerait à des risques de chantage et mettrait ainsi en cause la sécurité du pays !

Kiessling nie fermement être homosexuel et jure sur l’honneur que les accusations portées sont fausses. Et en effet, l’affaire rebondit le 13 janvier 1984 quand le Köln Express dévoile le pot-aux-roses. Le général est juste « victime » d’un sosie, un certain Jürgen, gardien d’une caserne de la Bundeswehr, et habitué du milieu gai de Cologne, notamment du bar le Tom Tom. Le ministre de la Défense campe pourtant sur ses positions. Il accorde une interview à Alexandre Ziegler, ancien rédacteur en chef de la revue homosexuelle Du und Ich, auquel il révèle qu’un jeune prostitué de Cologne a avoué avoir eu entre 20 et 30 relations sexuelles avec le général Kiessling, qui lui aurait avoué son identité !

L’affaire continue donc de faire grand bruit. La presse s’empare du sujet et fait ses unes sur la question homosexuelle. Le Köln Express publie un dossier « Comment ils vivent, pensent et souffrent » sur le mode de vie des gais ; le Stern met en couverture un couple d’hommes nus enlacés ; le Quick édite un reportage sur les bars de prostitués. Les débats se multiplient sur l’intégration des homos dans l’armée, gauche et droite s’opposant sur la question. Les Verts et le SPD demandent la réintégration de Kiessling et la démission du ministre de la Défense. La communauté homo, elle, s’en prend violemment à Alexandre Ziegler, auquel elle reproche de jouer le jeu du gouvernement et d’alimenter la suspicion sur l’homosexualité, avérée ou fausse, du général.

Au bout de deux mois, il faut se rendre à l’évidence. Le général n’est ni homo ni exposé au chantage. Le chancelier Helmut Kohl se voit contraint d’intervenir dans le débat et de réintégrer le général Kiessling, à quelques semaines de son départ à la retraite. Wörner garde in extremis sa place au gouvernement. La crise est finalement évitée. En attendant, la police rhénane a multiplié pendant toute cette période les descentes dans les bars homos de Cologne ! Surtout, toute cette affaire aura montré que le pouvoir militaire n’a pas hésité à prendre le prétexte de l’homosexualité pour virer un de ses cadres. Et si aucune histoire de sosie n’était apparue, le général aurait été limogé du seul fait de ses préférences sexuelles sans que cela émeuve grand monde…

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de décembre 2013

Sources : Gai Pied Hebdo n° 103 (21 janvier 1984) à 106 (11 février 1984)…

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