« Cotta t’es foutue, les homos sont dans la rue ». Le samedi 22 janvier 1983, 6.000 manifestants battent le pavé parisien, de Châtelet à Saint-Germain-des-Prés, pour protester contre les dernières décisions de la Haute Autorité et de sa présidente, la journaliste Michèle Cotta, qui ont décidé, trois jours plus tôt, de limiter fortement les ambitions de Fréquence Gaie sur la bande FM.

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Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

A son arrivée au pouvoir, François Mitterrand a en effet lancé un grand mouvement de libération de la bande FM, afin de régulariser la situation des radios libres. Tout au long de l’année 1982, la nouvelle instance de régulation de l’audiovisuel a mené d’intenses tractations avec les candidats aux fréquences.

Durant l’été, les homos déjà ont dû réagir quand la commission Holleaux n’a pas retenu la radio homo (née en 1981) parmi les dossiers sélectionnés en liste provisoire. Malgré ses 40.000 auditeurs quotidiens, la radio est jugée vulgaire. « Double Face », l’émission de petites annonces animée par Guy Hocquenghem et Jean-Luc Hennig est particulièrement dans le collimateur. Officiellement, la commission profite de désaccords internes au mouvement homo et juge que la radio n’est pas assez représentative de la communauté. Gai Pied et le CUARH montent immédiatement au créneau et une première manifestation réunit 3.000 auditeurs ; même l’IGA (International Gay Association) publie un communiqué officiel de soutien. La commission retient finalement Fréquence Gaie dans sa liste communiquée à la Haute Autorité, le 22 juillet. De son côté, la radio se soumet aux directives de l’Etat, et, à partir de novembre, ouvre chaque semaine 20h de son antenne à Ark-en-Ciel FM, radio d’arts et spectacles, animée par une importante minorité d’homos.

Las, cette concession ne suffit pas. En janvier 1983, Michèle Cotta convoque Geneviève Pastre et Didier Varrod (respectivement présidente et secrétaire général de la radio) : une fréquence sera bien attribuée, mais divisée en quatre : Fréquence Gaie devra partager l’antenne avec Ark-en-Ciel, Radio Libertaire et Radio Libre. Pédés, gouines, théâtreux, anars et écolos réunis ; on regroupe toutes les paroles dérangeantes sur une même antenne. La Haute Autorité semble préférer favoriser les radios confessionnelles, musicales, ou appartenant à de grands groupes de presse (le projet présenté par L’Express, ancien employeur de Mme Cotta, est ainsi retenu, mais c’est sans doute une coïncidence). Les discours officiels expliquent qu’il faut partager chaque fréquence, 150 demandes ayant été reçues alors que seulement 18 radios seront autorisées.

La réaction est immédiate. 20.000 tracts sont imprimés et distribués dans les bars et clubs homos, ainsi que dans les parcs, les gares et les centres commerciaux. Près de 20.000 télégrammes téléphonés « Non au démantèlement de Fréquence Gaie » sont adressés à Michèle Cotta et à Georges Fillioud, ministre de la Communication. Georges Sarre, président du groupe socialiste au Conseil de Paris, déplore lui aussi la décision et promet de poser une question orale sur le sujet à l’Assemblée Nationale. Le sénateur radical Henri Caillavet soutient lui aussi la radio. Gai Pied lance une lettre ouverte à François Mitterrand et à toutes les personnalités des mondes politique et culturel. On commence à agiter la menace de représailles des homosexuels à l’occasion des élections municipales de mars… Et puis, donc, cette manifestation, qui réunit les homos dans un réflexe de conservation, presque de survie. Un beau cortège unanime, qui rassemble toutes les composantes de la communauté, et qui finit sa marche hivernale en chantant La Vie en Rose face aux cordons de CRS massés à Saint-Germain.

Une manif qui porte ses fruits. Le 1er février 1983, Fréquence Gaie se voit finalement notifier son autorisation officielle d’émettre. Elle doit toutefois accorder un peu de temps d’antenne à Ark-en-Ciel FM et Pink Radio. Elle devient surtout la toute première radio homosexuelle du monde diffusant ses programmes en continu, 24h sur 24. Dans le même temps, une enquête de l’IFOP la place au 4ème rang de notoriété et d’audience des radios libres franciliennes, derrière NRJ, Radio Service Tour Eiffel et Radio Montmartre. En août, elle abandonnera son 90FM historique, pour reprendre le 97,2 Mhz, fréquence détenue jusque là par la mythique Carbone 14 qui, elle, n’a pas passé le barrage de la Haute Autorité…

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de janvier 2014

Sources : Gai Pied n° 41 (Août 1982), Gai Pied Hebdo n°54 (29 janvier 1983)…

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