201404_Avril92Le 14 avril 1992, plusieurs éditeurs de serveurs télématiques gais reçoivent des lettres officielles, leur signifiant pas moins qu’une mise en demeure avant décâblage, c’est-à-dire coupure de leur service. France Telecom a semble-t-il décidé de faire un grand ménage de printemps sur les réseaux minitel de rencontres entre hommes. Sont particulièrement visés le 3615 BOY (du groupe Illico) et le 3615 NIC (du groupe Gai Pied).

La décision n’est pas nouvelle. En tout début d’année, les anciens PTT ont déjà déconnecté le serveur 3615 FONE, de tendance plutôt SM. Le Comité consultatif du kiosque télématique lui reprochait un manque de respect des bonnes mœurs, et de contrevenir ainsi au Code pénal. Et ce même comité avait alors annoncé étudier d’autres cas de minitel rose. Un secteur déjà touché par les nouvelles mesures fiscales de Bercy : Michel Charasse vient de classer une trentaine de messageries roses dans une liste de « services interactifs à caractère pornographique », ce qui les soumet à une nouvelle taxation de 50%, mesure votée en décembre 1989 suite à un amendement déposé par une certaine… Christine Boutin ! (Cette chère Christine restait pourtant light : le député Philippe Auberger demandait lui de porter la taxe au taux confiscatoire de… 100% !)

En ce mois d’avril, il est donc reproché à de simples services de rencontres de contrevenir eux aussi aux bonnes mœurs, alors qu’ils sont accessibles « à tout public et notamment aux enfants et adolescents ». Mais au-delà de ces simples services, c’est la survie financière de deux groupes de presse qui est menacée. Personne n’ignore en effet que le minitel rose finance globalement la presse papier ; Staff, société éditrice d’Illico, tire par exemple du minitel 40% de ses revenus !

Des aménagements apportés sur le 3615 NIC convainquent finalement France Telecom. Mais le 3615 BOY reste dans le collimateur du Comité consultatif du kiosque télématique, dont les membres sont nommés par le ministère des Postes et Télécommunications, comité au sein duquel les usagers sont largement représentés par des associations familialistes. Il est reproché au service d’être « contraire à la nécessaire protection des enfants et adolescents », et « d’altérer l’image du kiosque télématique grand public ». On invoque par exemple les pseudos « slip tendu » ou « jh nu je trike un max » pour montrer le danger du service…

Le SNEG a beau lancer une pétition, rien n’y fait. Le service est arrêté le 15 août. Le groupe Illico devra donc se réinventer pour trouver un nouveau modèle économique ; il ne le sait pas encore, mais cela le préparera à l’arrivée d’internet, qui conduira peu à peu à la disparition du minitel. Les pouvoirs publics, eux, ne s’arrêteront pas en si bon chemin : dès le mois de septembre, les 3615 BOMEC, HMUR et HBI disparaîtront eux aussi. Les familles seront sans doute rassurées et pourront à coup sûr laisser leurs bambins jouer sans risque sur la grosse boîte à côté du téléphone !!

 Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois d’avril 2014. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 519 (7 mai 1992), n°532 (27 août 1992), n°538 (8 octobre 1992)…

Le mois prochain : Mai 1987, L’heure de vérité.