201405_Mai87Le mercredi 6 mai 1987, Jean-Marie Le Pen est à L’heure de vérité, la grande émission politique d’Antenne 2. Comme à son habitude, celui qui est alors député de Paris (en mars 86, 35 députés frontistes et apparentés ont fait leur entrée à l’Assemblée Nationale) profite de cette tribune nationale pour provoquer de nouvelles polémiques et accaparer ainsi l’espace médiatique. L’immigration le lui suffisant plus, il trouve un nouveau thème porteur : le sida.

Près de 30 ans plus tard, ses propos sont encore dans toutes les mémoires : « Le sidaïque, si vous voulez, j’emploie ce mot-là, c’est un néologisme, il n’est pas très beau, mais je n’en connais pas d’autres, celui-là, il faut bien le dire, est contagieux, par sa transpiration, ses larmes, sa salive, son contact. [] C’est une espèce de lépreux. [] Les sidaïques, en respirant du virus par tous les pores, mettent en cause l’équilibre de la nation.  » Poursuivant sur la voie des contre-vérités pseudo-médicales, il explique aussi, sans donner plus de détails, « On a dit aux Français qu’il suffisait de se doter de préservatifs pour se mettre à l’abri de la contagion. C’est faux. ». O

Dérapage ? Pas vraiment. Le Pen contrôle bien ses propos et les a volontairement prononcés. Il reprend les thèmes et les mots qu’il développe depuis plusieurs semaines déjà, à la suite des théories fumeuses du docteur Bachelot, expert de la question du sida au FN. Ce dernier expliquait déjà un mois plus tôt dans les colonnes du Gai Pied : « Les sidaïques sont de véritables bombes virologiques. On ne fera pas de progrès dans la lutte contre le sida sans isoler les patients. Il existe bien des centres anticancéreux ! Si on laisse les malades dans des hôpitaux généraux, ils seront mal soignés. Le personnel n’est pas assez compétent. » Et Le Pen de proposer à sa suite de « transformer les sanatoriums de France en sidatoriums. »

« Sidaïque » et « sidatorium », les mots sont lâchés. Après les avoir testés en meetings, Le Pen les inaugure à la télévision française à une heure de grande écoute. Même l’un de ses interviewers, Jean-Marie Colombani, se laisse manipuler et les reprend sans sourciller : « 250.000 sidaïques, avez-vous dit… ». Le mot stigmatise et facilite le discours sur la mise en quarantaine

Le but en tous cas est atteint. Durant les jours qui suivent, tout le monde ne parle que des dernières déclarations de Le Pen. Le tollé est total auprès de la communauté scientifique et des associations de lutte contre le sida. Et, à de rares exceptions près, la classe politique dans son ensemble clame son dégoût. Michèle Barzach, ministre de la Santé, déclare par exemple « Non, la chasse à ce que vous avez appelé les ‘sidaïques’, et ce terme est teinté des relents de notre histoire la plus tragique, cette chasse n’est pas ouverte. » et dénonce une « litanie de mensonges, de falsifications et de contre-vérités ».

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de mai 2014. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 266 (18 avril 1987), n°270 (16 mai 1987), n°271 (23 mai 1987)…

Le mois prochain : Juin 1987, Les mœurs au Parlement.