Le 23 août 1990, un jeune homme de 31 ans disparaît à Paris. Personnage polémique et décrié, c’est l’un des acteurs les plus importants de la vie gaie parisienne, et sans doute française, de la fin des années 80. Son nom : David Girard.

A 31 ans, David a déjà touché à tout, ou presque, et constitué un véritable empire de la nuit homo. Originaire de Saint-Ouen, où il sera inhumé, il a commencé sa « carrière » sur les trottoirs de la mythique rue Sainte-Anne, et dans les colonnes de petites annonces de Gai Pied ou France-Soir. Un passé qu’il ne reniera jamais, revendiquant lui-même pas moins de 13.000 passes. L’argent gagné lui permet d’ouvrir d’abord un salon de « massages », le David-Relax. Puis très vite, il multiplie les affaires. Un sauna, le King ; puis un autre, le King-Night. Un restaurant. Un journal gratuit, le 5/5, distribué dans toute la France ; puis un magazine payant, Gay International.

Et bien sûr, ses deux boîtes de nuit successives. Le Haute Tension, d’abord, inauguré le 14 décembre 1983, rue Saint-Honoré, qui dynamite la nuit gaie parisienne jusqu’en juin 1987. Puis le Megatown, plus grande disco gaie d’Europe. Sans doute son plus gros coup de comm. David a fait le pari en effet de quitter le Marais, pour investir les 2000 m² de l’ancien cinéma Louxor, à Barbès. Une boîte ouverte chaque semaine dès le mercredi, organisée autour d’une grande piste centrale modulable, mise en valeur par des podiums, des échafaudages, force lasers et drapeaux, fumigènes, écran géant. Des soirées à thème, gratuites en semaine, à prix cassés le reste du temps. Un tea-dance le dimanche soir. Bref, pour certains, la relève de Fabrice Emaer et du Palace… Le 20 juin 1987, 4.000 personnes se pressent à la soirée d’inauguration, le soir même de la Gay Pride. Pour l’occasion l’accès est gratuit, de même que les navettes qui relient le lieu à Châtelet, tous les quarts d’heure, de 23h à 6h du matin.

Fort de ces succès commerciaux, David est partout. Toujours en juin 1987, il sort son premier 45 tours, « Love Affair », morceau dance-music, complainte du business-man qui n’a « plus le temps de s’envoyer en l’air ». Un second suivra en 1989, « White Night », qui ne marquera pas davantage les annales et fera toujours aussi ricaner les moqueurs. Toujours à la même époque, il investit chaque soir l’antenne de la radio Futur Génération (ex- Fréquence Gaie, future FG), pour son émission de libre antenne « Lune de Fiel », coanimée avec Zaza Dior… Au printemps 1986, il a même eu le culot de publier ses mémoires, « Cher David ». Un OVNI de l’édition, qui lui vaut néanmoins un passage mémorable chez Bernard Pivot. Même si l’animateur le relègue en fin d’émission et le traite avec beaucoup de condescendance et de mépris, insistant plus que lourdement sur son passé de prostitué et son manque de culture, qui peut se targuer comme lui d’avoir « fait Apostrophes » ?

Figure marquante, David est loin de faire l’unanimité dans le milieu. On lui reproche sa mégalomanie, et surtout son manque de militantisme : il fait des affaires avec des établissements de sexe, à l’heure où le sida fait des ravages. Guy Hocquenghem lui-même se fend d’une tribune dans Gai Pied, en mars 1985, sobrement intitulée « Une ancienne pute », où il lance : « Monsieur Girard, ne montez pas au-dessus de la ceinture. Puisque vous faites votre argent dans le sperme, je vous en prie, un peu d’esprit de conséquence. Non, non, ne vous relevez pas : vous êtes, j’en suis sûr si naturel, à genoux dans la vapeur ». Mais au moins, David fait parler de lui et s’en amuse visiblement. Aussi, on oublie bien vite qu’en marge de ses activités, il finance et maintient la tête hors de l’eau une Gay Pride moribonde en y déployant ses chars, certes commerciaux. Que son groupe distribue gratuitement des centaines de milliers de capotes. Qu’il a laissé la consigne à ses employés de laisser Act Up-Paris accéder librement à ses établissements pour éditer des tracts, passer des coups de fil…

Officiellement, David Girard est décédé d’une « tumeur cérébrale foudroyante ». Personne n’ignore pour autant qu’il a à son tour été emporté par le sida. Une question qu’il a longtemps feint d’ignorer. En novembre 1984, l’éditorial de GI, intitulé « Merde au sida » avait ainsi consterné la communauté, à l’heure où les grands acteurs se réveillaient enfin de leur aveuglement face à la maladie. David Girard, emporté par son énergie et sa rage de vivre, ne l’aura pas vu venir, ni pour les autres, ni pour lui. Il aura préféré faire la fête jusqu’au bout, et entraîner les homos dans son sillage pour danser (et baiser) jusqu’au bout de la nuit.

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de juillet-août 2014. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 275 (20 juin 1987), n°433 (30 août 1990).

Le mois prochain : Septembre 1990, Un nouveau collectif.

 

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