5107 Octobre 1990, Les secrets de la forêt de Rambouillet | C’était il y a 30 ans… les années Gai Pied

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Evénements | 10.10.2014 - 04 h 55 | 0 COMMENTAIRES
Octobre 1990, Les secrets de la forêt de Rambouillet

201410_Octobre90Le 18 octobre 1990, un amateur de champignons parti en forêt de Rambouillet tombe par hasard sur un corps d’homme, entièrement nu, en état de décomposition avancée, largement dévoré par les bêtes. Très vite, les enquêteurs découvrent l’identité de la victime ; il s’agit du pasteur Joseph Doucé, qui a mystérieusement disparu depuis bientôt trois mois…

Né en 1945, fils de cultivateurs flamands, naturalisé français en 1982, pasteur, psychologue et sexologue, l’homme était une figure marquante de la communauté gaie. Dans sa jeunesse, il avait quitté le séminaire catholique pour embrasser le culte baptiste. Pasteur à Lens et à Béthune, il était ensuite parti aux Pays-Bas pour y suivre des cours de psychopathologie à l’Université protestante d’Amsterdam, et des stages de sexologie consacrés à l’étude des minorités sexuelles défavorisées. De retour en France, il avait commencé ses activités pastorales dans un ancien théâtre porno de Pigalle, qui lui avait rapidement valu les surnoms de « pasteur porno » ou de « pasteur déchu ». Il n’hésitait pas non plus à revêtir sa tenue ecclésiastique pour se rendre dans les saunas et autres lieux de drague, à la rencontre des gais.

En 1976, il avait fondé le Centre du Christ Libérateur (CCL), qui lui permettait de réunir régulièrement des groupes de parole divers : pour les transsexuels, les travestis, les gais sourds et muets, les sadomasochistes, les lesbiennes, les bisexuels, les pédophiles… Et même pour les hétérosexuels à problèmes )impuissance, éjaculation précoce, malformations péniennes). Il avait lui-même défini ainsi le CCL dans les colonnes de Gai Pied, en 1989 : « Ce Centre, bien que d’inspiration chrétienne, s’adresse à tous, chrétiens, non-chrétiens et athées. Nous ne sommes ni une Eglise, ni une secte, mais une œuvre sociale. Nous pensons que le Christ est libérateur du péché et du sentiment de péché, de la culpabilité et des traditions, des tabous des gens dits bien-pensants. Jésus veut que l’homme soit libre et épanoui, y compris dans sa sexualité. » Dès la fin des années 70, le pasteur avait aussi commencé à donner ses « bénédictions d’amour et d’amitié » à des couples de même sexe. Il gérait l’association à l’anglo-saxonne, comme un centre de service, aux activités payantes ; ce qui lui avait souvent valu d’être tenu à distance des autres organisations homosexuelles, qui lui reprochaient aussi ses ambitions d’évangélisation.

Bref, un destin atypique, qui bascule en cette année 1990. Le 7 juin, le pasteur a ouvert une librairie associative, Autres cultures, dans le 17ème arrondissement de Paris, rue Sauffroy. Le soir du 19 juin, alors qu’il est à son domicile avec son ami, Guy Bondar, trois hommes en civil frappent à la porte de l’appartement, aux cris de « Ouvrez, police ! ». Doucé et Bondar appellent le commissariat du 17ème arrondissement, qui envoie des agents, lesquels parlementent avec les trois hommes, leur demandent leur carte professionnelle, avant de les laisser repartir sans rien dire… On apprendra plus tard qu’il s’agissait d’agents des Renseignements Généraux qui surveillaient étroitement le pasteur et sa librairie, dont l’inspecteur Jean-Marc Dufourg qui devait plus tard faire parler de lui… Un mois plus tard exactement, dans la nuit du 19 juillet cette fois, deux nouveaux hommes en civil, se déclarant policiers, se présentent à nouveau à l’appartement. Joseph Doucé accepte de les suivre, laissant Guy Bondar et un autre témoin à leur domicile. Depuis, plus personne n’a aucune nouvelle du pasteur !

La disparition mystérieuse est connue au mois d’août. Très vite, la presse s’empare de l’affaire. Les journalistes croient savoir que les autorités craignaient que le pasteur Doucé n’essaie de compromettre des personnalités connues, dont un ministre, dans de sombres histoires de pédophilie.  Il aurait par ailleurs organisé des voyages à l’étranger pour candidats au transsexualisme, empochant au passage de confortables commissions. Il serait enfin en lien avec l’association belge Gaie France, proche des milieux néo-nazis. La police laisse courir ces rumeurs, sans les admettre ni les démentir. Dès le mois d’août cependant, suite à une enquête de l’IGS dont la place Beauvau refuse de publier les conclusions, les quatre agents des Renseignements Généraux chargés de la surveillance de Doucé ont été mutés. Dufourg notamment a dû quitter la direction centrale des RG pour rejoindre la Préfecture de Police de Paris. Le 27 juillet, la juge Catherine Courcol ouvre une enquête judiciaire pour « arrestation et séquestration illégale ». Une lettre publique est envoyée à Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, pour demander des explications. En vain…

Alors que le pasteur reste introuvable, l’affaire rebondit une première fois en septembre. Un habitant de Sèvres, Pierre Didier, 34 ans, alerté par l’affaire, déclare qu’il a fait l’objet de manœuvres d’intimidations de la part des RG en début d’été. Des policiers s’étaient présentés chez lui le 3 juillet, avaient tiré dans la porte de son appartement, et avaient tenté de le convaincre d’infiltrer pour eux la librairie Autres cultures et l’entourage de Doucé ! Une enquête est immédiatement ouverte pour « violence et voies de fait avec armes par des fonctionnaires de police sans motif légitime dans l’exercice de leurs fonctions ». Très vite, elle montre que Jean-Marc Dufourg faisait partie des agents intimidateurs. Dès lors, les médias commencent à s’intéresser à l’ancien agent des RG, connu par ses collègues pour sa personnalité « complexe » et ses méthodes peu orthodoxes. Alors qu’il était chargé de la surveillance permanente du pasteur, il a mystérieusement abandonné son poste la nuit du 19 juillet et a effectivement été vu dans un bar de Saint-Maur à l’heure de l’enlèvement. D’abord arrêté le 18 septembre, Dufourg est finalement remis en liberté trois semaines plus tard, alors même que l’avocat général de la Cour d’appel de Versailles avait requis son maintien en détention.  L’affaire continue d’enfler. Dufourg est désormais défendu par Me Jacques Vergès, tandis que Guy Bondar est représenté par Me Olivier Metzner. Parallèlement, un Comité pour la vérité sur la disparition du pasteur Doucé est créé, présidé par Françoise d’Eaubonne, qui publie même un ouvrage sur la question.

La découverte du corps du pasteur, le 18 octobre, si elle relance l’enquête, ne permet toujours pas de la conclure. Les affirmations de Pierre Didier sont néanmoins confirmées : Jean-Marc Dufourg explique lui-même dans une interview au Figaro que ses supérieures hiérarchiques aux Renseignements Généraux lui auraient ordonné de recruter un jeune homosexuel pour infiltrer l’entourage du pasteur, et y repérer un éventuel réseau de pédophiles. Il était par ailleurs chargé de compromettre deux personnalités : Philippe Guilhaume, PDG d’Antenne 2 et FR3 ; et Pierre Arpaillange, ancien ministre de la Justice ! L’affaire prend peu à peu un tour politique. Philippe Ducloux, représentant de l’association Homosexualités Et Socialisme, demande à son tour à être reçu par Pierre Joxe, sans plus de succès que ceux qui ont déjà essayé. Les députés socialistes refusent l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur le fonctionnement des RG, sous prétexte qu’une enquête judiciaire est déjà en cours. Les esprits s’échauffent, et Didier Lestrade, président d’Act Up-Paris accuse même : « Je rends M. Joxe directement responsable de la disparition du pasteur Doucé et de tout ce qui se passe autour de cette affaire ».

Mais voilà, petit à petit l’affaire s’enlise. Le magazine Gai Pied continue régulièrement à informer ses lecteurs des maigres avancées de l’enquête. Les autopsies concluent à la mort du défunt par strangulation. Le samedi 1er décembre, le Comité pour la vérité sur la disparition du pasteur Doucé organise une cérémonie religieuse en la mémoire du disparu, suivie d’une marche jusqu’au Parvis des Droits de l’Homme, à laquelle participent plusieurs associations homosexuelle, dont le RHIF, les GPL, HES… Pierre Joxe finit par permettre à la juge Courcol d’accéder aux retranscriptions synthétiques des écoutes téléphoniques dont le pasteur faisait l’objet. Mais les bandes des enregistrements d’origine lui sont refusées ; on maintient aussi le secret sur l’identité de l’opératrice en charge de la retranscription de ces écoutes… Le 24 décembre 1990, un cambriolage dans les locaux du Syndicat national autonome des policiers en civil fait disparaître une trentaine de dossiers relatifs à des mutations ou des procédures de suspensions, dont celui de Jean-Marc Dufourg !

L’ex-agent des RG ne cesse pourtant de parler aux médias. Plusieurs fois invité chez Christophe Dechavanne (dans l’émission « Ciel mon mardi ! »), il témoigne aussi régulièrement dans la presse et finit par publier un livre, Section manipulation, de l’anti-terrorisme à l’affaire Doucé. Pour lui, toute l’histoire repose sur un scandale impliquant un proche de François Mitterrand. Joseph Doucé aurait été en possession de photos compromettantes de ce proche du Président de la République, et l’Etat serait alors intervenu pour protéger l’Elysée et son entourage. Les RG auraient alors monté de toute pièce une prétendue affaire de réseaux pédophiles autour du pasteur ; l’équipe de Dufourg n’aurait été qu’un paravent pour faire diversion, et laisser une deuxième équipe travailler dans l’ombre, qui aurait profité de l’absence de Dufourg le 19 juillet pour enlever Joseph Doucé ! Jean-Edern Hallier pousse cette thèse dans son propre journal, L’Idiot International, allant même jusqu’à avancer des noms pour le fameux proche du Président…

Malheureusement, cette sombre histoire finira par pourrir lentement, sans qu’on puisse jamais en découvrir le fin mot. Guy Bondar devra attendre près de deux ans avant de pouvoir récupérer le corps de son ami, resté tout ce temps entre les mains de la justice. Ce n’est que le 16 juillet 1992 qu’il pourra le faire inhumer dans les Yvelines, non loin de cette funeste forêt de Rambouillet où le promeneur l’avait découvert. La librairie Autres cultures et le Centre du Christ Libérateur auront alors depuis longtemps fermé leurs portes, personne ne se sentant ni la carrure ni l’envie de reprendre l’activité du disparu… Un non-lieu mettra un terme final à toute l’affaire en octobre 2007, sans que soient éclaircis les tristes secrets de la forêt de Rambouillet…

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois d’octobre 2014. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 432 (23 août 1990), n°442 (1er novembre 1990), n°472 (30 mai 1991)…

Le mois prochain : Novembre 1990, Allo maman, bobo.

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Toulousain d'origine, parisien depuis... un peu plus de 18 ans. Volontaire et aujourd'hui trésorier du Centre LGBT Paris Île-de-France, je vous invite tous à venir nous retrouver, pour une question, un conseil, un entretien, un débat, une projection, une visite de la bibliothèque...
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