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Evénements | Non classé | 16.02.2015 - 05 h 58 | 1 COMMENTAIRES
Février 1984, Saunas, attention danger ! (2)

201502_Février84Ce mois de février 1984, la ville de San Francisco est en émoi. Un groupe de militants gais, conduit par Larry Littlejohn, annonce vouloir faire fermer les saunas et backrooms de la ville, afin de lutter contre la propagation du sida. Leur objectif est de recueillir 7332 signatures, afin d’obtenir légalement l’organisation d’un référendum sur ce thème, qui serait organisé en même temps que les prochaines élections municipales, prévues au début de l’été. La maire démocrate de la ville, Dianne Feinstein, gênée aux entournures, évite de trancher elle-même, et confie une mission sur le sujet au docteur Merv Silverman, chef des services de santé de la ville, qui pourra s’il le juge nécessaire lancer un arrêté municipal pour fermer tout établissement jugé dangereux pour la santé publique.

La plupart des homos californiens s’élèvent contre cette perspective liberticide, dans laquelle ils ne voient qu’un retour à l’ordre moral. Ils remportent une première manche quand, le 30 mars, Silverman rend ses premières conclusions au cours d’une conférence de presse organisée au Public Health Department : il se prononce contre la fermeture autoritaire des établissements de consommation sexuelle gaie.

Las, à la fin du mois de mai, au terme de semaine d’atermoiements, le même Silverman finit par faire adopter un décret municipal qui implique la fermeture de tous les saunas de San Francisco ! Les militants dénoncent aussitôt une opération masquée de nettoyage puritain avant la convention démocrate prévue en juillet dans la ville… Ils reprennent le combat, expliquent que la fermeture va pousser les gais à aller investir les parcs la nuit. Ils invoquent aussi l’illégalité d’une mesure qui porte atteinte à la sacro-sainte liberté du commerce. Si bien que la décision initiale finit par être suspendue…

Au-delà de San Francisco, les saunas sont dans l’œil du cyclone dans la totalité des Etats-Unis. Les ligues de moralité prennent prétexte du danger sanitaire pour réclamer la fermeture de tous les lieux de promiscuité sexuelle. Ceci alors même que les clients se montrent de plus en plus frileux, que la fréquentation des saunas baisse d’elle-même et que les rapports y deviennent de plus en plus prudents. Aussi, les propriétaires s’efforcent très vite de diffuser des campagnes de prévention au sein de leurs établissements.

Mais on connaît le poids des églises outre-Atlantique. Les associations religieuses homosexuelles participent aussi au mouvement. De forts mouvements de lobbying, dont la Moral Majority, demandent la fermeture des saunas, cette fois à l’échelle de tout le pays. Son porte-parole, William Bannemeyer, met lui aussi en avant la protection d’une population en danger et dénonce l’irresponsabilité et l’aveuglement de la population gaie : « A cause du lobby homosexuel, la communauté politique et médicale a peur de faire son devoir. » et ne tarde pas à déraper et étaler le fondement de son action, en ajoutant « Il y a dans l’homosexualité quelque chose d’anormal. Dieu a créé Adam et Eve, pas Adam et Steve. ». Mais voilà, le politique finit par céder. Début octobre 1985, le Congrès américain autorise le Secrétaire d’Etat à la Santé à prendre toute mesure nécessaire pour obtenir la fermeture des saunas homosexuels ; le Surgeon General, autorité médicale suprême à Washington, pourra demander à tout établissement de tirer le rideau, pour raison de santé publique ! [Dans le même temps, et dans le même mouvement sans doute, le Texas réactive son ancienne loi anti-sodomie, qui avait été supprimée 11 ans plus tôt].

Dès la fin de l’année, les autorités sanitaires de la ville de New York décident ainsi la fermeture, à titre provisoire certes, du Mineshaft, club de baise sado-maso, en novembre, et du Saint Mark’s Bath, le plus grand et le plus connu des saunas d’Amérique du nord, en décembre. Début 1988, ce sera au tour des deux cinémas gais de la Grosse Pomme, le Bijou et le Variety, d’être condamnés « pour cause de contagion du sida », alors qu’il est reproché à leurs propriétaires de laisser les clients avoir des rapports sexuels durant les projections.

Les Etats-Unis ne sont bien sûr pas les seuls à s’interroger sur les mesures à adopter face à l’épidémie. En Suède par exemple, alors même que le pays vient d’aligner les droits du concubinage homo sur ceux du concubinage hétéro et l’étendre sa loi anti-discriminatoire aux questions liées à l’orientation sexuelle, une nouvelle loi votée en juin 1987 ordonne la fermeture des lieux facilitant les contacts sexuels et la « masturbation mutuelle ».

En Suisse, c’est le député communiste Jacky Farine qui met le feu aux poudres en mars 1988, quand il annonce qu’il va déposer une motion auprès du Grand Conseil du canton de Genève, afin de réglementer la « vocation » et les horaires d’ouverture des saunas. Il demande la fermeture des établissements après 22h, et l’interdiction d’y faire du prosélytisme homosexuel. Il explique que les piscines sont de véritables bouillons de culture participant à la diffusion des virus et argue du manque de formation médicale des gérants de saunas. Il invoque en même temps la protection des mineurs, ce qui permet à l’association Dialogai de dénoncer ici aussi une mesure moralisatrice et homophobe.

Et en France ? Notre pays en restera au niveau des débats, au début de l’année 1986. Le ministère de la Santé, tenu alors par Edmond Hervé, s’interroge officiellement  sur l’éventualité d’une fermeture administrative des lieux de consommation homosexuelle. Les autorités se tournent vers les associations pour tenter d’infléchir leurs positions peu favorables à de telles mesures. Jean-Baptiste Brunet, responsable du ministère, va ainsi rencontre les instances de AIDES. Alors qu’il déclare que « Plusieurs centaines de gais sont contaminés chaque semaine dans les saunas », les militants exposent leur propre vision de la situation. Pour eux, les saunas représentent au contraire un endroit rêvé pour informer les gais sur les dangers du sida et promouvoir de nouvelles pratiques sexuelles à moindre risque [Rappelons qu’à l’époque aucune structure d’accueil et d’information n’existe à Paris, et qu’il faudra attendre 1990 pour l’ouverture de la Maison des Homosexualités, qui deviendra en 1993 le Centre Gai et Lesbien]. Ils savent qu’ils pourront toucher ainsi le public gai. Alors qu’une fermeture des établissements pousserait les mecs à chercher d’autres lieux de rencontres, et que les associations se voient mal arpenter les parcs et jardins à 2h du matin pour distribuer capotes et brochures d’information [ce que feront cependant plus tard certains groupes, comme Pin’Aides].

Si le ministère renonce finalement aux mesures envisagées, les autorités se trouvent prises au piège. Elles ne parviennent pas encore à reconnaître officiellement ce qui se passe dans les saunas, et y financer des campagnes de prévention et de distribution de préservatifs. De telles interventions pouvant d’ailleurs tomber dans le champ des mesures de répression des attentats à la pudeur ! Toutes ces discussions révèlent donc l’urgence de réformer les dispositions pénales  et les dispositifs publics. Il est temps que le ministère de la Santé s’adapte aux circonstances et se retrousse les manches…

Au final, tous ses événements ne donnent-ils pas raison à nombre de militants qui, au début de l’épidémie, redoutaient de voir la société s’emparer de la question du sida pour imposer un retour à l’ordre moral et préféraient occulter les débats ? Au milieu des années 80, les associations se sont enfin rendues à l’évidence, mais restent sur leurs gardes, face à des gouvernements qui naviguent un peu à vue sur la question, et face à une société qui panique en l’absence de connaissances suffisantes sur le virus. On pourra même un parallèle flagrant avec la situation connue en Europe au XVIème siècle, lors des grandes épidémies de peste. Le Gai Pied rappelle par exemple cette injonction publiée en 1516 : « Etuves et bains, je vous en prie, fuyez-les ou nous en mourrez » [les autorités médicales de l’époque redoutaient alors que la chaleur dilate les pores de la peau, laissant ainsi pénétrer l’infection]. L’histoire n’est-elle donc qu’un éternel recommencement ?

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de février 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 114 (7 avril 1984), n°189 (12 octobre 1985), 198 (14 décembre 1985), 203 (18 janvier 1986), 312 (19 mars 1988)…

Le mois prochain : Mars 1988, Les séropos de l’Hôtel de Ville

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Toulousain d'origine, parisien depuis... un peu plus de 18 ans. Volontaire et aujourd'hui trésorier du Centre LGBT Paris Île-de-France, je vous invite tous à venir nous retrouver, pour une question, un conseil, un entretien, un débat, une projection, une visite de la bibliothèque...
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LES réactions (1)
Février 1984, Saunas, attention danger ! (2)
  • Par Sant69 16 Fév 2015 - 22 H 05

    Effectivement, on a oublié ces slogans d’homos qui disaient alors au début de la maladie quelque chose comme « plutôt le SIDA que de vivre à nouveau caché ». Aujourd’hui cela nous apparait comme suicidaire mais à l’époque, avec le manque d’informations sur le sujet et la volonté d’une liberté sexuelle revendiquée, une telle réaction est compréhensible. A ses débuts, le Sida était présenté comme une punition divine, le fruit d’un mauvais comportement, celui d’être homosexuel. Ne pas satisfaire sa sexualité, la contraindre s’apparentait pour certains à un déni de soi et à un retour en arrière après les années de libération sexuelle des années 70.

     
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