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Evénements | 30.03.2015 - 06 h 40 | 0 COMMENTAIRES
Mars 1988, Les séropos de l’Hôtel de Ville
Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

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Le lundi 21 mars 1988, la séance du Conseil de Paris s’annonce houleuse. Après des semaines de polémique, Georges Sarre, député et conseiller municipal de la capitale, secrétaire national du Parti Socialiste, a décidé de demander officiellement si l’administration parisienne, encore dirigée par Jacques Chirac et la droite, a mené des tests de dépistage du sida à l’insu des agents de la ville, et licencié un certain nombre d’entre eux…

Tout a commencé un an plus tôt. Jean-Michel L., maître-nageur sauveteur stagiaire de 32 ans à la piscine de la rue Rochechouart depuis 1985, a dû subir une série d’examens dans le cadre de ses visites médicales régulières. Le docteur Meignan, médecin-chef de la ville, décide de le placer sous le coup d’une « inaptitude physique », mais refuse de lui fournir le résultat des examens. Devant l’insistance du jeune homme, il lui lance « Vous n’avez qu’à aller au service des maladies contagieuses et tropicales à Saint-Antoine ! ». Se sachant déjà séropositif, Jean-Michel comprend que la ville a procédé à des tests sanguins sans lui en faire part ; les services médiaux de l’hôpital lui confirment en effet la présence du test dans son dossier, lequel comporte aussi la mention « Homosexuel et toxicomane par voies intraveineuses ». Quelque temps plus tard, son médecin traitant reçoit même une lettre du docteur Meignan, lui expliquant qu’un séropositif ne peut assumer sa fonction de maître-nageur, car il est en contact avec des clients, et en particulier des enfants ! Le 3 août 1987, un arrêté municipal finit par licencier Jean-Michel, toujours pour « inaptitude physique »…

Indigné par la démarche, et les fausses accusations (il ne s’est jamais drogué), Jean-Michel décide de porter l’affaire sur la place publique et de porter plainte contre la Ville de Paris. Peu à peu, les langues se délient. Il semblerait que, depuis quelques mois, les services médicaux de la mairie ont pris l’habitude de pratiquer des tests sanguins sur les candidats à l’embauche ou à la titularisation, sans en informer toujours les employés. Certains séropositifs auraient juste été informés des résultats, d’autres auraient été remerciés.

Les services administratifs de la ville assument d’abord : « Les candidats à l’embauche ou à la titularisation sont désormais soumis à un test de dépistage dès qu’ils sont soupçonnés d’être infectés. […] Les résultats positifs de personnes devant travailler avec des enfants ou exercer des professions comme maître-nageur nous ont conduits à rejeter leur candidature. ». L’affaire est explosive, alors que le maire, Jacques Chirac, Premier Ministre, a fait voter en juin 1987 une loi stipulant que les tests HIV ne peuvent être pratiqués qu’à la demande des intéressés, anonymement et gratuitement ; et que sa ministre de la Santé, Michèle Barzach, par ailleurs élue du XVème arrondissement, mène un grand plan de lutte contre le sida. Les pratiques municipales accréditent l’idée que les porteurs du virus sont une menace permanente pour la santé publique ; une assertion justement rejetée par les autorités gouvernementales. On nagerait en pleine schizophrénie ! Aussi, si on refuse aujourd’hui d’embaucher des séropositifs, demain on pourra leur refuser un logement, voire l’accès à certains lieux publics…

Sans démentir l’information, la municipalité tente de désamorcer la bombe politique et précise rapidement qu’à « aucun moment le maire ou ses services n’ont donné instruction aux autorités médicales de faire procéder à des examens particuliers et plus spécialement à des prises de sang systématiques sur les candidats à un recrutement ou à une titularisation. » La question est évoquée une première fois lors du Conseil de Paris du 25 janvier 1988. Les socialistes affirment détenir la preuve irréfutable que des tests sont pratiqués en masse, à l’insu des agents, et en violation totale de la loi. Jean Tibéri, premier adjoint, dénonce quant à lui une « manipulation politicienne ».

L’affaire rebondit début mars. Bernard Festy, responsable du laboratoire municipal, reconnaît que 480 tests HIV ont été pratiqués sur des agents municipaux en 1987. Les syndicats s’emparent de la question. La CFDT explique par exemple que, « après que deux bibliothécaires furent morts du sida, tous les bibliothécaires ont été convoqués, tous les hommes jeunes, entre 20 et 40 ans » et appelle au boycott de toutes les visites médicales prescrites par les médecins-chefs de la ville.

L’ambiance est donc tendue ce 21 mars, lors du Conseil de Paris. Georges Sarre reprend les révélations de M. Festy et demande des comptes à la municipalité. Le débat dure pas moins de 45 minutes. Les adjoints au maire finissent par passer officiellement aux aveux. Roger Romani, adjoint chargé de la questure, tente l’impossible : « C’est un débat très douloureux, et nous estimons qu’il ne faut pas, simplement pour des questions d’actualité, évoquer ces problèmes avec trop de passion. Il faut utiliser l’objectivité dans ce domaine. » Jean Cherioux, adjoint chargé des affaires sociales et sanitaires, admet les tests, mais en rejette l’entière responsabilité sur les services médicaux, en expliquant que le médecin-chef « a pris des décisions qui relèvent de la déontologie médicale. Et qu’il n’appartient pas au maire et à la municipalité de dicter aux médecins qui font partie de l’administration médicale des ordres dans un domaine qui relève uniquement de la conscience. » Enfin, on affirme que les règles  relatives au dépistage n’ont été précisées par le ministère de la Santé qu’à partir de juillet 1987 et que, depuis cette date, plus aucun test de dépistage n’a été mené sans que l’intéressé n’en soit informé et ne l’autorise…

Si le maire de Paris n’a pu être personnellement impliqué, cette affaire n’est que le reflet d’autres scandales identiques relevés à la même époque. Dans tous les pays occidentaux, plusieurs employeurs (Philips, AEG…) sont contraints de reconnaître avoir dépisté des salariés à leur insu, ou les avoir obligés à consentir à un test. Des pratiques fréquemment dénoncées, et heureusement abandonnées, après l’adoption de mesures légales plus claires sur le sujet. Quant à Jean-Michel L., son arrêté de licenciement sera finalement annulé le 30 mars 1989 par un jugement du tribunal administratif, et le Conseil de Paris autorisera en avril 1990 la municipalité à lui verser une indemnité transactionnelle…

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de mars 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 266 (18 avril 1987), n°299/300 (19 décembre 1987), 311 (12 mars 1988), 314 (2 avril 1988), 421 (24 mai 1990)…

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Toulousain d'origine, parisien depuis... un peu plus de 18 ans. Volontaire et aujourd'hui trésorier du Centre LGBT Paris Île-de-France, je vous invite tous à venir nous retrouver, pour une question, un conseil, un entretien, un débat, une projection, une visite de la bibliothèque...
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