5107 Mai 1982, La fin d’une époque | C’était il y a 30 ans… les années Gai Pied

La bannière doit faire 1005 x 239 pixels

C’était il y a 30 ans… les années Gai Pied
Un blog Yagg - Notre histoire
Dernier Billet
Evénements | 22.06.2015 - 04 h 39 | 2 COMMENTAIRES
Mai 1982, La fin d’une époque
André Baudry

André Baudry

Le 15 mai 1982, c’est par une simple lettre qu’André Baudry annonce la fin d’une aventure de 28 ans. Il y explique en effet « qu’à moins d’un miracle, le 30 juin 1982, le 61 rue du Château-d’Eau fermera ses portes », victime de « ce monde de permissivité, de frivolité, de grossièreté – et le peuple homophile bat des records en ce triste domaine. ». Cette fois, il jette donc l’éponge, toujours en fustigeant ce monde qu’il a de plus en plus de mal à comprendre. Il ferme le club qui permet encore chaque semaine à des gais et lesbiennes de se retrouver, échanger, danser…

Le club était né en 1957, trois ans après la création de la revue Arcadie. La société CLESPALA (Club Littéraire et Scientifique des Pays latins) avait pour objet la gestion d’un « club privé visant à permettre à tous nos amis de se connaître dans une ambiance de sécurité, d’amitié, pour le grand bien de tous » et désignait André Baudry, par ailleurs actionnaire majoritaire de la SARL, comme « le seul responsable sur le plan moral ». D’abord installée dans un appartement de 4 pièces derrière la place de la République à Paris, au 19 rue Béranger, elle avait déménagé en septembre 1969 dans un ancien théâtre de quartier près de la mairie du Xème arrondissement. Tous les dimanches, ses bals avaient longtemps été un grand rendez-vous des homos ; ses membres étaient tenus de s’abonner à la revue Arcadie, et devaient surtout bien se tenir, sans quoi ils subissaient rapidement les foudres du taulier…

Mais, loin des excès du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), le club d’Arcadie s’éloigne de plus en plus des aspirations de la communauté homosexuelle tout au long des années 70. A la moindre occasion, Baudry persiste à critiquer les « homosexuels tapageurs, excentriques, frivoles, superficiels et légers » qui à son sens font le plus grand mal à la majorité des homophiles, qui n’aspireraient en réalité qu’à rester cachés, seule solution pour être acceptés. Peu à peu, les jeunes générations s’éloignent de ce modèle pour épouser les codes des homosexuels américains, dont Baudry avoue qu’ils lui font « horreur à vomir ».

Le tournant des années 80 devient le chant du cygne pour Arcadie. En mai 1979, le Congrès de ses 25 ans, qui se tient au Palais des Congrès de la porte Maillot, réunit plus de 900 participants autour de nombreuses personnalités. Mais le déclin est irréversible. Les homos ont besoin de liberté et de visibilité. Ils s’éloignent du club de la rue du Château-d’Eau pour profiter du Marais naissant, pour fêter l’élection de Mitterrand à l’Elysée et jouir de leurs nouveaux droits. Aussi André Baudry finit-il par mettre un terme à l’aventure. Evoquant une forte hausse du loyer, il ne renouvelle pas le bail de l’établissement, qui expire le 30 juin 1982. Dans la foulée, il décide le 15 juin de cesser de faire paraître la revue. Arcadie est bien morte.

Alors que le local est vite transformé en magasin de vêtements, des anciens collaborateurs de l’ancien séminariste tentent de reprendre le flambeau et créent l’association Présence, qui ne décollera jamais vraiment. Baudry, lui, se retire. Il vit toujours en Italie. Longtemps décrié et raillé par la communauté, il devra attendre 2009 pour que Julian Jackson réhabilite son œuvre, dans son « Arcadie », parue aux éditions Autrement

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de mai 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Publié par
Toulousain d'origine, parisien depuis... un peu plus de 18 ans. Volontaire et aujourd'hui trésorier du Centre LGBT Paris Île-de-France, je vous invite tous à venir nous retrouver, pour une question, un conseil, un entretien, un débat, une projection, une visite de la bibliothèque...
Autres articles | Profil | Compte Twitter
LES réactions (2)
Mai 1982, La fin d’une époque
  • Par Jacques de Brethmas 01 Sep 2015 - 7 H 51

    Une anecdote qui révèle la profondeur de la fracture entre Baudry et son époque.
    Mai 1979, colloque au palais des congrès de la Porte Maillot.
    Sujet: « Le droit à la différence ».
    Sur l’invitation: « blue jean interdit, cravate obligatoire ».

     
  • Par François 22 Juin 2015 - 21 H 19

    Arcadie, André Baudry, je me souviens. 1982, j’avais 32 ans et dépassé bien sur Arcadie. Pourtant, je ne jette pas la pierre sur quelqu’un qui a été peut-être le premier en France à vouloir redresser la tête. Que ceux qui le peuvent se souviennent: 1962, l’amendement Mirguet qui, sous le régime du Général De Gaulle, sous la protection de la Tante Yvonne (c’est ainsi qu’on appelait la femme du grand Charles) agravait le statut de l’homosexualité. André Baudry, avec sa revue, était la seule revue gaie à cette époque. Bien sur, sous les persécutions de cette époque, faire paraîtyre Arcadie relevait à la fois du courage, et de l’habileté. André Baudry représentait les homesuxuels qui avaient passé les mailles du filet des arrestations du régime de Vichy.
    On ne peut pas juger ou apprécier André Baudry sous l’éclairage de 2015 où le mariage nous est enfin autorisé. Car enfin à l’époque il n’y avait qu’un alternative: le placard ou le gauchisme ou l’extrême gauche révolutionnaire, dans laquelle certains cachaient leur homosecualité sous un paravant de réthorique révolutionnaire ou livertaire. Je me souviens que dans les années 1970, ces deux solutions ne m’attiraient pas, mais 1968 a fait voler en éclat les dogmes de l’époque. Si sur le plan de l’action politique, je n’étais poas du tout en phase avec André Baudry, j’ai néanmoins toutjours été reconnaissant à un précurseur de notre dignité. Sa stratégie était vouée à l’échec dans le sens où sous le régime du grand Charles, il n’y avait pas de possibilité d’évolution politique. Mais son erreur a engendré un fruit: celui de l’éveil du sens de la dignité chez les homosexuels et les lesbiennes, sens de la dignité qui ne pouvait que déboucher sur un activisme totalement assumé. En ce sens, notre victoire avec le mariage pour tous, a eu une graine originelle qui nous aura permis de lutter sous de nouvelle conditions.
    André Baudry n’avait pas compris la fin de son époque, et c’est ce que je regrette. Il est parti avec une grande amertume. Il ne voyait pas ce qui pouvait advenir avec l’abrogation de l’amendement mirguet, et de la réforme du code de la fonction publique en 1982. Il avait peur d’un retour de bâton. Mais c’est le mariage pour tous qui est arrivé.
    Certes, une catastrophe peut toujours arriver, mais je suis certain que beaucoup d’entre nous ne se laisseraient pas faire, et cela est aussi un acquis. Nous saurions utiliser toutes les armes pour nous défendre. Alors qu’en 1962, nous ne savions que courber la tête.
    Merci André, tu n’avais pas suivi l’évolution d’après 1968, du moins pas comprise, mais tu as lutté avec nous à ta manière, et avant nous. Ton travail a été fertil, je ne sais pas comment mieux te remercier.

     
  • ajouteZ VOTRE réaction