5107 Bonus | C’était il y a 30 ans… les années Gai Pied

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C’était il y a 30 ans… les années Gai Pied
Un blog Yagg - Notre histoire
Bonus | 20.04.2015 - 04 h 46 | 1 COMMENTAIRES
Avril 1994, Bienvenue chez Vous

Entrée du CGL au 3, rue Keller

Entrée du CGL au 3, rue Keller

Le 1er avril 1994, les homos parisiens, filles comme garçon, vivent un événement important qui va fédérer et structurer la vie communautaire dans la capitale. Le Centre Gai et Lesbien (CGL) ouvre enfin véritablement ses portes au grand public, dans un grand local de 145 m², en rez-de-chaussée et ouvert sur la rue, au 3 rue Keller, entre la rue de la Roquette et l’avenue Ledru Rollin, dans le 11ème arrondissement.

Jusqu’à présent, l’association, née un an plus tôt pour prendre la suite de la Maison des Homosexualités, était confinée dans un petit appartement de la rue Michel Le Comte, local certes « historique » (il avait déjà abrité les premiers pas de l’association AIDES dix ans plus tôt), mais par vraiment conçu pour accueillir le public. Le nouveau bureau élu en février 1994, présidé par Philippe Labbey, s’était fixé comme priorité d’offrir enfin un vaste espace communautaire, comme on pouvait déjà en trouver à New York, Amsterdam, Londres ou Berlin…

Les nouveaux locaux trouvés (une ancienne galerie d’art) et loués (Pierre Bergé se portera caution personnelle auprès du bailleur), la petite équipe de bénévoles (appelés « volontaires ») se met à l’action, avec les moyens du bord, pour ouvrir le lieu au plus vite. Il s’agit de pouvoir recevoir les homos des deux sexes, « de tous âges, toutes sensibilités, toutes tendances politiques et confessionnelles ». Les permanences d’accueil physique sont doublées d’écoutes téléphoniques et de correspondances postales, afin de répondre à des gais ou des lesbiennes demandant des conseils depuis partout en France, et souvent même à l’étranger. Des ouvrages et documents relatifs à l’histoire et la culture homosexuelle sont aussi mis à disposition des usagers, ainsi que toutes informations sur les activités communautaires et associatives. Tout cela autour d’une cafeteria et d’un vaste espace pour les expositions, permettant de mettre l’accent sur la convivialité et l’envie de se retrouver.

Le Centre n’oublie pas non plus sa vocation de maison des associations, en proposant une adresse postale et des espaces de réunion pour ses 57 associations et entreprises membres, parmi lesquelles le MAG, Equivox, le GAGE, Ecoute Gaie, Aides, Act Up-Paris, l’AMG, Gay News, le Piano Zinc, les Caramels Fous, Rando’s IdF, le CGPIF, le GMC, Arcat Sida, le CRIPS, IDM, David & Jonathan, le SNEG…). A ses débuts, il faut le rappeler, le CGL est d’ailleurs dirigé par les associations et les commerçants qui, seuls, ont le droit de vote lors des Assemblées Générales annuelles.

Surtout, l’ouverture des nouveaux locaux permet de développer des actions en direction des séropositifs et malades du sida. Des groupes de parole sont mis en place, autour de la séropositivité, de la séronégativité et du deuil. Tous les dimanches, le Café positif accueille les populations victimes du VIH et leurs proches. Du matériel de prévention et d’information est accessible. Surtout, par son existence même, le Centre affirme que la socialisation de l’homosexualité permet de lutter contre l’homophobie et la marginalisation et procède donc de la lutte contre l’épidémie. En 1994, il ne faut pas l’oublier, les trithérapies ne sont pas encore apparues, et le sida reste LA question essentielle de la vie homo. Les décès ne se comptent plus et chaque semaine on accompagne les disparus au cimetière du Père Lachaise (ou d’ailleurs).

Très vite, le Centre va s’imposer comme l’un des premiers acteurs de la communauté. Au-delà des militants homosexuels ou de la lutte contre le sida, il va fédérer les homosexuel-le-s lambda auxquel-le-s il proposera toujours plus de services. Très vite vont naître le VDF (d’abord « Vendredi Des Filles », puis des « Femmes ») puis la Fête de la Saint-Sébastien. Des débats et soirées diverses seront organisés tout au long de l’année, à commencer bien sûr par la période de la Gay Pride fin juin [à cette époque c’était encore le nom officiel de ce qui deviendra la Marche des Fiertés LGBT]. Un journal sera créé quasiment dès l’ouverture, le 3 Keller.

Avec le CGL de la rue Keller, les gais et les lesbiennes disposent enfin d’un endroit à eux, où se rencontrer, échanger, trouver des réponses à mille questions, se poser. Un endroit ouvert (le lieu dispose d’une grande vitrine, face à une école primaire), accessible tous les jours, animé par des volontaires impliqués qui ne compteront pas leurs heures. Un endroit toujours là aujourd’hui (attention, l’adresse a changé !), toujours animé par la même ambition, fort de plus de 20 ans de luttes, actions diverses, rencontres et expériences au service des populations lesbiennes, gaies, bi et trans.

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois d’avril 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Bonus | 29.12.2014 - 13 h 36 | 0 COMMENTAIRES
Tant et si peu, L’index

Voilà. Comme prévu, j’ai profité de mes vacances pour faire un index permettant des recherches dans l’ouvrage « Tant et si peu », paru aux éditions Des Ailes sur un Tracteur. En espérant qu’il pourra être utile à celles et ceux qui veulent faire des recherches…Tant et si peu_Index

Bonus | 03.02.2014 - 07 h 34 | 2 COMMENTAIRES
La Folle Histoire du Centre

FolleHistoire

Photo de couverture :
© Tom Craig / Directphoto.org

Ca y est. Le livret sur l’histoire du Centre Gai & Lesbien de Paris (Centre LGBT Paris ÎdF aujourd’hui) est enfin disponible, auprès du bar du Centre (63, rue Beaubourg – 75003 Paris), pour 2,50€ l’exemplaire. Nos 20 ans (le Centre est né en 1993) ont été l’occasion de reconstituer ce passé riche et souvent mouvementé. Depuis avril dernier, ça a été l’occasion pour moi de replonger dans cette aventure dont je ne connaissais que des bribes éparses, de dépouiller une à une toutes nos archives, et surtout de faire la rencontre de celles et ceux qui nous ont précédé, qui ont donné leur temps, leur énergie, leur volonté, pour faire émerger puis durer un Centre fait par et pour les lesbiennes et les gais et leurs amis. Avant de s’ouvrir peu à peu aux bis et aux trans (ça n’a pas toujours été facile, il ne faut pas se voiler la face, mais ma foi, je pense que ça va bien mieux aujourd’hui).

Depuis les premières formes de Centre à Paris (les CHA, l’Escargot, Agora, et surtout la Maison des Homosexualités) jusqu’à juillet 2012, j’ai tenté de faire revivre cette grande aventure, qui colle souvent à l’histoire de la communauté : les ravages du sida, l’enterrement politique de Cleews, les querelles (et je suis soft) inter-associatives, la faillite de la LGP, les soubresauts du PaCS, l’arrivée de la gauche à l’Hôtel de Ville et le projet de Grand Centre. Tout y passe et j’espère n’avoir rien oublié. Je retiens de tout cela les grandes fêtes fondatrices, le soutien unanime de la « communauté », les audaces, et surtout l’investissement total de tous nos prédécesseurs.

Voilà, maintenant, cette histoire est disponible, et l’espère qu’elle éclairera les lecteurs et curieux sur l’histoire des 20 dernières années, sur notre histoire à toutes et à tous. Et je profite de ce blog pour en faire un peu de pub (NB : ni moi, ni les autres contributeurs à ce livret ne touchons rien, et les 2,50€ restent au Centre, afin notamment de compenser les coûts d’impression). Quelques extraits pour essayer de vous donner l’eau à la bouche ?

18 janvier 1993. Une petite cinquantaine de représentants d’associations gaies ou de lutte contre le sida se réunissent à Paris, en Assemblée Générale Constituante. Les Amis de Bonneuil, l’ACGLSF, les Caramels Fous, les Gais Retraités, le MAG, Rando’s IDF, le Gai Moto Club, Act Up-Paris, Arcat Sida, le CRIPS, le groupe David Girard, le SNEG, l’Association des Médecins Gais, David & Jonathan IDF, le FAR, SOS Ecoute Gaie… viennent de créer le Centre Gai et Lesbien, dont les statuts seront déposés à la Préfecture de Police de Paris le 22 mars. Une véritable aventure commence, faite d’espoirs, de volontés, de rêves, de travail, d’engagement, de solidarité, mais parfois aussi de crises, de coups de gueule, de putschs, de faillites. Une aventure qui dure depuis plus de 20 ans, menée tambour battant par et pour les lesbiennes, les gais, les bis, les trans, les queers… Par et pour tous ceux qui veulent, à un moment ou un autre de leur vie, s’engager dans des combats quotidiens au service d’une communauté diverse et perpétuellement en mouvement…

[…]

La nouvelle équipe parvient tout d’abord à décrocher une nouvelle source de revenus, via une subvention de 400.000F attribuée par Ensemble Contre le Sida, dont le premier Sidaction, réunissant toutes les chaînes de télévision autour d’un même programme le 7 avril 1994, est un grand succès. Dès lors, il est possible de passer à la vitesse supérieure et d’ouvrir enfin le Centre attendu depuis si longtemps. Le 1er avril 1994, le CGL ouvre ses portes au 3, rue Keller, dans un local de 125 m², en rez-de-chaussée, avec une grande vitrine ouverte sur la rue (juste en face d’une école primaire). Philippe Labbey a contracté un bail précaire pour ce qui était auparavant une galerie d’art. Pierre Bergé, patron de la maison de couture Yves Saint-Laurent, accepte de se porter caution pour ces nouveaux locaux. C’est un engagement général qui accompagne cette ouverture. Les commerces (et pas uniquement ceux de la rue Keller) n’hésitent pas à apporter leur soutien, à subventionner des équipements. La gestion du lieu commence à une dizaine de volontaires, dans l’improvisation totale, mais dans une folle ambiance…

Le CGL a donc enfin les moyens de recevoir du public. L’accueil devient la clé de voûte de l’association, qui ouvre désormais ses portes chaque jour de 14h à 20h. Très vite, on inaugure aussi une cafétéria, une bibliothèque, un coin pour les expositions. Un premier salarié, Fabrice Laurens, est chargé d’assurer la coordination des volontaires et l’ouverture quotidienne des locaux. Un bureau permet d’assurer des permanences téléphoniques (pour l’Association des Médecins Gais ou pour SOS Homophobie). Le soir, les associations peuvent investir la salle de réunion ou la salle d’accueil. Elles mettent aussi en place des permanences hebdomadaires pour recevoir leurs propres publics. L’espace permet d’organiser des rencontres et des soirées. La Gay Pride de 1994 voit ainsi la tenue au CGL de pas moins de 13 débats.

[…]

Les débuts du Centre s’avèrent donc fortement liés à la problématique du VIH. Un événement majeur marquera d’ailleurs notre histoire. En septembre, Cleews Vellay, hospitalisé à l’hôpital Bichat, rend son mandat de président d’Act Up-Paris. Se sachant condamné, il demande que sa mort prochaine donne lieu à une vraie cérémonie au CGL, où il veut que son corps soit exposé. Quand il décède le 18 octobre, à l’âge de 30 ans, Pierre Bergé et Line Renaud interviennent auprès des autorités nationales et municipales afin que ses dernières volontés soient respectées. Le corps de Cleews peut donc être présenté au Centre et ses obsèques, le 26 octobre, voient un cortège funèbre de plus de 500 personnes aller de la rue Keller jusqu’au cimetière du Père-Lachaise ! Un « enterrement politique » dans la droite ligne d’Act Up, qui allait intégrer le Centre dans cette histoire forte et dramatique…

[…]

Le CGL première époque atteint en quelque sorte un point culminant au printemps 1997, en marge des Eurogames et de l’Europride, organisés à Paris. A cette occasion, il s’associe au Kiosque Info Sida pour proposer un grand centre d’accueil, en plein Marais, rue du Bourg-Tibourg, l’Eurocentre. Durant trois semaines, du 7 au 29 juin, 4 salariés (3 mi-temps pour le Centre, 1 plein-temps pour le Kiosque) ainsi qu’un grand nombre de bénévoles venus de toutes les associations, dont le MAG et le CGPIF (ancêtre de la Fédération Sportive Gaie et Lesbienne) se relaient pour accueillir 16.500 personnes (souvent non habituées au milieu associatif), distribuer 30 millions de préservatifs, proposer les prospectus de la plupart des associations, conseiller sur les lieux de sortie, porter des messages d’information sur le VIH et la toxicomanie… Des volontaires de Aides viennent aussi recevoir du public pour des entretiens personnels à la demande. Un grand conclave est organisé entre les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence de différents couvents français, australiens, américains, allemands… Une ligne d’écoute est aussi assurée, l’EuroHealthLine, pour répondre à toutes les questions. Sans compter bien sûr des expositions et des débats. Et durant la marche, le Centre défilera sur un grand char recréant une piscine remplie de boules de polystyrène.

[…]

Le principal changement qui affecte le Centre en 2001 est l’élection d’une nouvelle majorité municipale à Paris. La capitale investit Bertrand Delanoé et la gauche à la tête de l’Hôtel de Ville. Dès l’été, la nouvelle majorité, dans le cadre de son budget rectificatif, accorde une subvention de 200.000F au Centre, confirmée ensuite par une convention signée le 22 octobre. Un grand bol d’air frais, alors que la DDASS a réduit sa propre participation à 500.000F (contre 900.000F l’année précédente). Ce sera LE grand tournant dans le mode de financement du Centre. Si celui-ci a débuté par des subventions exclusivement consacrées à la lutte contre le sida, il a évolué peu à peu vers des problématiques sociales. C’est à compter de 2001-2002 que les collectivités locales vont peu à peu devenir au fil du tempsles principaux financeurs… Surtout, la Mairie donne son accord pour un projet de Grand Centre, espéré depuis des années.

[…]

L’autre grande affaire concerne donc le nouvel local, tant espéré depuis… 1995. Le déménagement est d’abord repoussé à la fin 2006, les travaux de remise en état du bâtiment s’avérant plus lourds que prévus. Peu à peu, on s’oriente même vers le 3ème trimestre 2007. Or, durant l’été 2006, un important dégât des eaux au 3 rue Keller dégrade encore des locaux de plus en plus vétustes. Dans l’urgence, on envisage d’abord un déménagement temporaire et intermédiaire pour finalement renoncer. Des poutres porteuses ayant littéralement pourri, un échafaudage de soutènement est installé, réduisant l’espace au détriment des expositions, mais préservant la sécurité des volontaires, des associations et des visiteurs. Dans ce contexte de plus en plus « glauque », la fréquentation commence à diminuer.

Heureusement, le projet de déménagement finit par aboutir, même s’il ne fait pas l’unanimité en interne ; Christine Le Doaré est d’abord contrainte de batailler pour convaincre un certain nombre de volontaires de s’y engager à fond. Une grande fête de soutien est organisée le 13 janvier aux Folies Pigalle, et les nouveaux locaux peuvent finalement ouvrir leurs portes au public le 19 février 2008. Un nouveau logo est adopté pour l’occasion. L’inauguration officielle, en présence du maire de Paris, Bertrand Delanoé, et de son adjoint à la culture, Christophe Girard, a lieu le 26 février. On y voit également Denis Baupin (adjoint aux transports), Patrick Bloche (député de Paris), Pierre Aidenbaum (maire du 3ème arrondissement) et Dominique Bertinotti (maire du 4ème arrondissement), qui tiennent tous à réaffirmer que le Centre peut compter sur l’appui de la municipalité.

 

Bonus | 22.01.2014 - 20 h 03 | 4 COMMENTAIRES
Janvier 1983, En images

Gros cadeau bonus, quelques photos en couleur de la marche du 22 janvier 1983 en soutien à Fréquence Gaie, envoyées par le Conservatoire des Archives et des Mémoires LGBT de l’Académie Gay & Lesbienne (http://www.archiveshomo.info).

Un très grand merci, une nouvelle fois, à Hoang et Thomas pour leur aide si précieuse (notamment quand il m’a fallu écrire l’histoire de la MH et du CGL l’an dernier). L’occasion aussi de les soutenir, en relayant leur demande de local : http://www.mesopinions.com/petition/droits-homme/demande-local-parisien-disposition-public-mettre/11287

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Bonus | 15.03.2012 - 19 h 51 | 11 COMMENTAIRES
Un beau ratage : GPH et les débuts du sida…

Un petit billet additionnel, une parenthèse en marge de la rétrospective de l’année 1984. Pour mettre l’accent sur la manière dont le sida faisait débat à l’époque au sein de la communauté. Il ne s’agit pas ici de montrer du doigt qui que ce soit (volontairement, je ne citerai aucun nom de journaliste). Mais juste de montrer comment on pouvait s’interroger en 1984 sur la posture à adopter face à une maladie mystérieuse qui commençait à sérieusement toucher le monde homosexuel.

Fallait-il déclencher la sirène d’alarme et mobiliser ? Ou au contraire calmer le jeu ? Ne risquait-on pas alors de faire le jeu des tenants du retour à l’ordre moral, qui avaient beau jeu de dénoncer dans le sida les conséquences d’une trop grande libération des mœurs, au premier rang desquels les mœurs homosexuelles ? Avec notre regard actuel, on pourra bien sûr trouver aberrants certains propos tenus à l’époque et y voir une dramatique et criminelle politique de l’autruche. Mais les acteurs de l’époque n’avaient pas notre recul. Ils étaient démunis, comme tout le monde. Aussi peut-on comprendre que Gai Pied se soit planté sur la question, en essayant de minimiser le problème naissant, afin d’éviter la stigmatisation des homos…

Fin janvier 1984, un dossier de 3 pages, intitulé « La rumeur des backrooms », tentait de faire le point sur les questions qui commençaient à se poser. Le journaliste, dès l’introduction, s’efforce de calmer le jeu : « Le SIDA a fait irruption dans la vie des homosexuels parisiens à la suite d’une campagne de presse alarmiste. On a voulu inquiéter tous les homosexuels, même si, selon les statistiques, le profil du ‘sidiste’ est avant tout celui d’un homme ayant de multiples partenaires sexuels masculins, l’adepte d’un style de vie qui est loin d’être celui de tous les homosexuels. A côté du SIDA médical s’est dessinée l’image d’un SIDA fantasmatique, hydre à cent têtes. Chiffres grossis, faits montés en épingle, questions sans réponses, résolues en quelques mots… Ce nouveau SIDA, aussi contagieux que le bouche-à-oreille, entretient une psychose qui s’appuie sur un fond de culpabilité toujours présent dans l’inconscient homosexuel. ». Le dossier enchaîne ensuite les témoignages de gais qui continuent à baiser avec 100 voire 500 partenaires par an (à l’époque, on ne parle pas encore beaucoup de capotes), et qui prouvent qu’ils restent en parfaite santé. Il est même suivi d’un article que les erreurs de diagnostics, qui se multiplieraient…

En septembre, c’est l’édito du numéro 136 qui se pose la question : GPH doit-il ou non en faire des tonnes sur la maladie ? « Beaucoup de lecteurs protestent : ne parlez pas trop du Sida, c’est une maladie de Parisiens ! […] Au risque de les décevoir, depuis longtemps nous nous sommes engagés à suivre la maladie dans son évolution au rythme des nouvelles statistiques et des progrès de la recherche scientifique. Côté statistiques, il semble que le Parisien homo court autant de risques en multipliant le nombre de ses partenaires qu’en fumant deux paquets de cigarettes par jour avec à la clé un cancer des poumons. […] On soigne en ce moment quelques cas de Sida qui avaient une vie sexuelle limitée. Quelqu’un qui s’arrête de fumer n’est pas sûr d’être épargné par le cancer des poumons ! A l’inverse, les spécialistes pensent que certains gros consommateurs de sexe risquent d’être ‘traversés’ par le virus sans être atteints. »

Le magazine récidive un mois plus tard, dans le numéro 141. L’éditorial de la semaine réagit à la publication d’un article alarmiste de Libération au sujet d’une prétendue panique des homos face au risque : « Le Sida, dans l’histoire de la presse, sera un mets de choix pour les futurs historiens des mentalités. Chaque article d’information qui s’écarte de l’analyse scientifique brute se perd rapidement dans des considérations totalement subjectives. Chacun y met ses fantasmes et ses peurs. […] Pour l’instant, en France, chaque semaine, un homosexuel meurt assassiné à la suite d’une rencontre. C’est comme un fait de civilisation, une menace, un risque. C’est scandaleux et quotidien. Vous le savez. Nous vous en parlons et longtemps sûrement nous serons les seuls à le dire. Quand on habite à Limoges, c’est une menace plus réelle que celle du Sida ! […] Certes le Sida pose question aux homosexuels mais plus encore aux hétérosexuels qui gèrent notre santé. »

Enfin, je soulignerai que si GPH est resté très prudent, frileux, voire réactionnaire sur la question, certains tentèrent de corriger le tir et de mener la mobilisation le plus vite possible. Ainsi Jean, volontaire de future association Aides, qui réagissait à l’édito précédemment cité via le courrier des lecteurs : « Ton dernier éditorial sur le Sida me sidère. […] Arrêtez le délire paranoïaque dès qu’on vous parle de Sida, c’est une maladie qui nous menace réellement dans nos corps mais aussi dans nos modes de vie (à Paris pour le moment, et en province, « à Limoges », dans quelques mois). Face aux faits tu sembles avec ton journal osciller entre la démarche de l’autruche – la maladie est marginale et grossie par de méchants « hétéroflics » – et l’alarmisme moralisant – ceux qui sont malades sont d’horribles pervers. Vive les couples monogames stables ! Ce qui me gêne avec le Sida, au-delà de mon cas personnel, c’est la fragilité du monde gai français, son incapacité à affirmer des principes de solidarité. ». La solidarité finalement sera au rendez-vous. Mais il faudra attendre que la maladie poursuive sa progression inéluctable…

Fin de la parenthèse ! A bientôt…

Bonus | 12.11.2011 - 07 h 43 | 5 COMMENTAIRES
C’était il y a 20 ans… Hervé Guibert

Au départ, c’était un peu comme un devoir. Le vingtième anniversaire de la mort de Guibert approchait, et je n’avais encore rien lu de l’écrivain. Comme le grand public, j’avais découvert le personnage Guibert en 1990 quand était sorti « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie », puis lors de ses passages à Apostrophes et Ex-Libris, avant son décès et son autoportrait vidéo sur TF1. Bref, je connaissais de Guibert le personnage médiatique, courageux et un peu exhibitionniste qui parlait du sida à la première personne, à découvert. 20 ans après, il était temps de découvrir Guibert l’écrivain, dépasser mes appréhensions, et me lancer dans une œuvre riche et abondante. Il n’est jamais trop tard pour découvrir un grand écrivain. Ce que j’ai enfin fait depuis cet été…

 Comme le grand public, j’ai donc commencé par la fin de l’œuvre d’Hervé Guibert. Quatre livres et un documentaire, qui forment un tout cohérent, à la fois grave et plein de vie. Une histoire personnelle du sida, de la mort, mais aussi de la vie, du combat, de l’amour. Cette histoire se déroule en quatre temps. Dans « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie », l’écrivain découvre son sida. Autour de lui, beaucoup sont touchés et tombent les uns après les autres. Se découvrir séropositif équivaut alors à une mort prochaine. Les trahisons personnelles se multiplient, c’est la débandade, chacun pour toi et dieu pour personne. L’effroi et la résignation.

Quelques mois plus tard, l’écrivain retrouve la force de vivre et de se battre. Il va bénéficier d’un nouveau traitement, la DDI, qui pourra l’aider à tenir. « Le protocole compassionnel » est le récit de cette renaissance. La maladie est là, et Guibert la décrit d’abord. L’épuisement total, la vie qui le quitte peu à peu. Une médecin qui l’aide malgré tout à tenir et à aimer. La lutte acharnée et cruelle pour bénéficier du nouveau traitement. La rémission. La vie qui reprend. Le cœur qui recommence à battre. Le sang qui circule. Les forces qui reviennent. Le bonheur de retrouver l’Ile d’Elbe. La sérénité et l’espoir. La vie.

« L’homme au chapeau rouge » prend un peu ses distances face au sida, comme pour permettre à l’homme de s’évader un moment, d’oublier qu’il va mourir en se lançant dans une nouvelle aventure, une nouvelle passion. Refouler en quelque sorte la maladie pour retarder la mort. Ses livres précédents ont fait connaître Guibert et l’ont enrichi. Aussi peut-il enfin courir les galeries et acquérir des tableaux. Il va entrer dans le monde un peu obscur des peintres, des négociants, des faussaires. Il va mettre toutes ses forces à entrer dans une histoire presque policière, une aventure presque haletante, qui va sans doute lui donner l’impression de vivre. Il voyagera, en URSS, en Afrique. Il jettera ses dernières forces dans cette parenthèse.

Mais le sida saura se rappeler à lui. Dans « Cytomégalovirus », la fin est proche. Guibert est au bout du rouleau. Il est épuisé et se bat, en vain. Ce court écrit raconte une hospitalisation forcée et résignée, alors que l’écrivain commence à perdre la vue en même temps que la vie. C’est cru, froid, violent. On a l’impression que Guibert a vraiment rassemblé les dernières forces qui lui restaient pour écrire, jusqu’à l’épuisement. Quelques jours plus tard, le 27 décembre 1991, il renonçait à lutter et se suicidait…

Ces quatre récits (je ne sais trop comment les qualifier, en tous cas le terme « romans » ne me convient pas) forment un tout, à la fois cohérent et dissemblable. Le narrateur est le même, et son personnage central aussi : Hervé Guibert lui-même. Chaque récit aura son propre thème, son propre tempo, et ses propres personnages. On a l’impression qu’à chaque époque, Guibert a besoin de s’entourer de gens nouveaux. Il faut avouer qu’il n’hésite pas non plus à insupporter, voire se faire « détester » de ses amis successifs. Dans « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie », on le verra tout déballer de son ami Muzil (Michel Foucault), dont il n’hésitera pas à dévoiler le sida et les pratiques sadomasochistes après sa mort. S’il épargne ses amis Jules et Berthe, il se réjouit de l’annonce publique du sida de Marine, son amie actrice (Isabelle Adjani), comme une sorte de plaisir revanchard morbide. Car Guibert est lui-même victime d’un « ami » qui, tout au long du livre, lui fera caresser l’espoir d’un traitement miracle qu’il lui refusera finalement. Dans « Le protocole compassionnel », le personnage central sera le docteur Claudette Dumouchel, à laquelle il est lié par la maladie mais qu’il finit par aimer. « L’homme au chapeau rouge » verra trois nouveaux personnages : le peintre Yannis, la galeriste Lena, ainsi que, dans un récit croisé, le grand Balthus. En bout de course, par contre, Guibert sera seul pour affronter la mort. Pas vraiment de personnages dans « Cytomégalovirus ». Ou peut-être le lecteur, auquel l’écrivain semble consacrer le peu de force qui lui reste encore.

Tout au long de son histoire, Guibert en tous cas, donne tout à voir. Ses forces mais surtout ses faiblesses. Et, au-delà de ses faiblesses physiques, ses faiblesses morales. Il ne cherche jamais à se donner le beau rôle. Au contraire, il se montre cruel et ingrat face à son entourage et ses amis. Il donne même l’impression par moments de chercher à se faire détester, à décevoir, afin peut-être de les dégager de tout regret. En même temps, on sent la recherche d’un amour. Qui l’aimera assez pour lui pardonner ses trahisons ? Qui l’aimera assez pour l’accompagner jusqu’au bout ? L’homme se met en danger pour mieux éprouver l’amour de son entourage. Il casse pour éprouver la force des choses. Il se met à nu pour mieux affronter la difficulté qu’il a à s’aimer lui-même. Il est perdu. Désespérément perdu. Mais amoureux de la vie au point de s’astreindre coûte que coûte à une vie sociale éprouvante. Au point de se marier pour protéger une amie. Au point de tricher, mentir, et détourner des médicaments pour se procurer cette DDI qui sera son dernier espoir. Il sera finalement trompé par certains de ses amis, ou comprendra au contraire que certains sont ses alliés (comme le docteur Chandi). Mais tout le monde à l’époque est perdu face au sida et à la mort. Tout le monde est pris dans cette course contre la mort et dans cet inconnu total qu’est l’avenir. Chacun est humain et réagit comme il peut. Guibert est pris dans ce monde. Ses seuls points d’appui, intangibles, seront ses grand-tantes, Suzanne et Louise ; l’île d’Elbe (où il sera finalement enterré) ; la Digitaline (ce poison acquis en Italie, qui le suivra tout au long de son parcours et lui permettra de partir quand et comme il le voudra).

On se demande souvent à la lecture, quelle est la part de vrai et la part romanesque. Au final, on a l’impression que tout est vrai. Guibert nous raconte qu’il passe son temps à tout filmer, à déclencher sa caméra à tout moment, cachée au fond de son sac de la fnac, ou posée sur une table lors des visites et opérations médicales. On en aura la preuve après sa mort, au travers de son récit filmé, « La pudeur ou l’impudeur » * . Les images y sont crues et violentes. Guibert cherche à déranger, mais son film semble lui aussi un dernier cri d’amour à la vie, et un dernier appel à l’amour. Tous les ingrédients des livres y sont : les tantes ; l’hôpital ; Elbe ; le fameux chapeau rouge ; les traitements ; le corps. Jusqu’à cette Digitaline qu’il met en scène dans un faux suicide ! On retiendra en même temps la fin du film, les images de l’enfance, heureuse et innocente, un petit garçon blond souriant et inconscient de ce qui l’attend…

Voilà tout ce qu’il y a dans les écrits d’Hervé Guibert sur le sida. Sur son sida. J’ai longtemps eu peur de l’aborder, avec deux craintes. D’abord celle d’un écrit violent et dur à supporter. Il y a certes des passages très difficiles. Notamment au début du « Protocole compassionnel ». Mais c’est une traduction littéraire de ces années noires du sida. De l’affolement général. De la mort certaine. De cet hôpital Claude-Bernard abandonné, où seuls subsisteront les services de traitement du sida, un endroit perdu, en dehors de la ville et de la vie, oublié de tous. Mais le récit est par ailleurs si plein de vie et de lutte qu’on n’a qu’une envie, celle de se battre avec le narrateur et de vivre le plus possible les moments de répit.

Ma seconde crainte était de lire un roman misérabiliste comme j’ai pu en lire avant Guibert. Une complainte sans fin sur le narrateur, pauvre victime innocente et incomprise de tout. L’écriture de Guibert est tout sauf ça. L’auteur se montre juste tel qu’il est. Jamais il ne se plaint. Jamais il n’accuse personne. Jamais il n’essaie de se donner un beau rôle. Il reste lucide, conscient et honnête. Il n’est qu’un homme, imparfait, pris comme tant d’autres au milieu d’une histoire sur laquelle il n’a que peu de prise ; son statut d’homme connu et entouré l’aide même à bénéficier de faveurs qu’il ne cherchera pas plus à cacher. Il perd espoir par moments (« J’étais désespéré, prostré au fond du fauteuil rouge, prêt à renoncer à Vincent, certain que je ne tiendrais jamais jusqu’au DDI, que la Digitaline me soulagerait avant. »). Mais reste là, fier jusqu’au bout de l’aventure.

Enfin, au-delà des faits, il reste à souligner la forme des écrits de Guibert. Le style est direct, violent, percutant, et sans appel. Les mots sont crus et sans détours. Les mots se bousculent parfois, haletants. Un coup de poing permanent. Rien n’est épargné au lecteur. L’écriture est d’une force incroyable. Force littéraire et force de vie, donc ! La brutalité des mots souligne la brutalité de la situation. L’ami qui finalement ne livrera pas le traitement tant attendu se contente de lâcher « De toute façon, tu n’aurais pas supporté de vieillir ». Le médecin, auquel Guibert demande s’il doit commencer son traitement d’AZT, et pourquoi un médecin lui a prescrit 12 gélules par jour, alors qu’un autre n’en a conseillé que 6, ne pourra que lui répondre : « Que vous débutiez maintenant ou plus tard, que vous arrêtiez demain et repreniez après-demain n’a aucune sorte d’importance, parce qu’on ne sait rien à ce sujet. Ni quand on doit commencer le traitement, ni à quelles doses. Celui qui vous dira le contraire vous mentira. Votre médecin en France vous prescrit douze gélules, moi six, alors coupons la poire en deux, disons huit par jour ». Comment mieux exprimer l’atmosphère de l’époque ? C’était la deuxième moitié des années 80. Mais tout cela se lit encore très bien aujourd’hui, le récit reste toujours aussi fort et prenant. Ce n’est pas vraiment un roman donc. Mais c’est de la vraie littérature !

*   J’en profite pour faire passer une petite page de pub : dans le cadre de la Journée mondiale de lutte contre le sida (1er décembre), le Centre LGBT Paris Île-de-France, propose, entre autres manifestations, la diffusion du film « La pudeur ou l’impudeur », suivie d’une discussion. Rendez-vous le mercredi 30 novembre prochain, à 20 heures, au Centre : 63, rue Beaubourg, 75003…