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C’était il y a 30 ans… les années Gai Pied
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Evénements | 10.09.2015 - 21 h 48 | 3 COMMENTAIRES
Septembre 1990, Bénissez-nous mes Soeurs !

201509_SoeursLe 11 septembre 1990 a lieu à Paris, sur les marches de la Sorbonne, une bien étrange cérémonie. Venue tout droit de San Francisco, Sister Vicious Power Hungry Bitch, révérende mère californienne, reçoit les vœux des quatre premières Sœurs de la Perpétuelle Indulgence en France. Mère Rita du Calvaire, Sœur Cunégonde Hospitalière, Sœur Ginette de la Vache Molle et Sœur Thérèse de Cul et Lard vont désormais prendre en main la destinée du tout nouveau Couvent de Paris.

 

Tout a commencé en juin de la même année, lors de la Conférence mondiale sur le sida, à San Francisco. Jean-Yves Le Talec, journaliste au Gai Pied, y rencontre les Sœurs pour la première fois. Des Sœurs qui, depuis 1979, ont décidé de changer le monde afin que les gais et les lesbiennes y trouvent enfin leur place. À l’origine, quatre garçons qui se sont installées au coin de la 18ème Rue et de Castro, en habit de religieuses, décidés à faire fuir les activistes chrétiens qui avaient investi le quartier. Ils ont pour dessein principal de rendre leur fierté aux passants, tout en délivrant un message politique. Peu à peu, ces nouvelles « Sœurs de la Perpétuelle Indulgence » se sont aussi lancées dans le charity-business, afin de lever des fonds, redistribués ensuite aux associations LGBT. Avec l’arrivée du sida, leur rôle a pris une tournure complémentaire, et elles se sont mises à délivrer lors de leurs passages, toujours très remarqués, des messages de prévention. Elles ont même été les premières, lors de la Gay Pride de 1982, à distribuer des dépliants prônant le safer sex

 

Le Couvent de San Francisco est donc bien installé quand est créé celui de Paris. Le fonctionnement de ce dernier sera légèrement différent : contrairement à leurs homologues américaines, les Sœurs françaises choisissent la mixité. Une double mixité même, puisque sont accepté-e-s en leur sein non seulement des femmes, mais aussi des hétérosexuels. Mais le discours et les actions sont les mêmes. Il s’agit ici aussi de lutter contre le discours moraliste des Églises, lesquelles cherchent encore à tout interdire : la contraception, l’avortement, les préservatifs et bien sûr les relations homosexuelles. Afin de combattre la honte induite par la société et la religion, les Sœurs œuvrent à redonner leur fierté aux homos, et à assurer leur visibilité : « À force de se fondre, on finit parfois par disparaître. […] Les homosexuels doivent devenir plus visibles afin qu’on ne les oublie pas. Nous sommes là pour faire de la provocation et tenir un discours différent du consensus. Non, nous ne sommes pas comme tout le monde, nous sommes d’affreux jojos travestis avec des grandes oreilles, et on ne lâchera pas tant qu’on n’aura pas obtenu ce que l’on veut. »

 

Après son baptême, le Couvent de Paris fait son entrée officielle dans le monde lors du troisième Salon de l’Homosocialité, organisé par le Gai Pied en mars 1991. Quelques jours plus tard, les Sœurs tiennent les entrées et font l’ouverture et la clôture d’un événement multiculturel organisé près de la place de Clichy par le journal branché Collector. La collecte de fonds qu’elles organisent à cette occasion leur rapporte plus de 43.800F, qu’elles peuvent ensuite redistribuer à des actions de lutte contre le sida, en apportant des fonds à Aides Paris Ile-de-France, Positifs, Aides Auvergne, Act Up-Paris ou Aparts… Le 31 mai et le 1er juin, le Couvent de Paris organise son premier concile, auquel assistent des Sœurs américaines, australiennes et anglaises. Le lendemain, dimanche 2 juin, tout ce petit monde profite enfin de la Fête Dieu pour aller évangéliser les gais parisiens lors du Tea Dance hebdomadaire organisé au Palace.

 

Peu à peu, les Sœurs montent diverses actions de prévention, organisent des confessions dans des bars, afin notamment de permettre aux homos d’exprimer et ainsi évacuer leurs réactions par rapport à la maladie qui décime alors la communauté. Assez rapidement, elles organisent aussi des séjours de ressourcement, qui réunissent chacun une vingtaine de personnes concernées par le sida, afin de leur offrir une semaine de break dans un endroit agréable, sans forcément d’ailleurs parler de la maladie.

 

Si leur présence interpelle et trouble d’abord la communauté [on leur reprochera parfois de donner une « mauvaise image » de l’homosexualité avec leurs costumes et leurs discours !] elles parviennent malgré tout peu à peu à trouver leur place. Le Couvent de Paris, qui fête aujourd’hui ses 25 ans, a vu la naissance (et parfois malheureusement la disparition) de plusieurs autre couvents en France. Avec toutes les autres Sœurs, de France et du monde entier, il est devenu un acteur incontournable du paysage LGBT, un appui sans faille des associations, un élément de joie et de fête, de fierté et de prise de conscience. Aussi le Centre LGBT ne peut-il que se féliciter de l’accueillir enfin depuis le printemps dernier comme association membre !

 

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de septembre 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Evénements | 17.08.2015 - 06 h 44 | 1 COMMENTAIRES
Juillet 1979, Un été fondateur

Couverture du n°4/5 (Été 1979) Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Couverture du n°4/5 (Été 1979)
Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

En ces années 70 finissantes, le Groupe de Libération Homosexuelle de Marseille, un des GLH les plus actifs de France, décide de réunir l’ensemble des groupes nationaux pour mener des réflexions communes, dessiner la société de demain, et faire la fête. La toute première édition des Universités d’Eté Homosexuelles est organisée dans la cité phocéenne du 23 au 28 juillet 1979, avec l’appui du maire de la ville, Gaston Defferre.

 

Cette initiative part d’un constat simple : durant les mois précédents, les cas de discrimination et d’interdictions professionnelles se sont multipliés à l’encontre des homosexuels (affaires Croissant, Fourniols, Rossignol…). Disséminée entre de multiples GLH locaux indépendants les uns des autres, la communauté homosexuelle ne dispose d’aucune structure organisée, à même de réagir et de porter les revendications nécessaires. D’où l’idée de réunir pendant une semaine des acteurs de tous horizons, qui réfléchiront sur les moyens d’action futurs.

 

Les militants débarquent de partout. Toutes les grandes villes de France sont représentées : Amiens, Aix-en-Provence, Angers, Bayonne, Caen, Clermont-Ferrand, Dijon, Lille, Lyon, Marseille, Montpellier, Nantes, Nice, Paris, Reims, Rennes, Rouen, Toulon, Toulouse, Tours. Mais c’est aussi l’ensemble de l’Europe qui se mobilise, avec des visiteurs en provenance de Belgique, de Catalogne, du Danemark, d’Italie, du Luxembourg, des Pays-Bas ou de Suisse. Si le coup d’envoi de l’événement est donné dès le 1er juillet par une conférence de presse à Lyon, tous les participant-e-s vont donc aller et venir à Marseille pendant une semaine, au gré de tables rondes, conférences, pique-niques, débats, excursions dans les calanques, bal et fêtes diverses. Le lundi 28, c’est une nuit du cinéma homo qui accueille les « universitaires ». Tout se terminera le samedi suivant par un grand gala (qui réunit près de 2.500 personnes) pour les droits et les libertés des homosexuels, après un défilé sur la Canebière durant l’après-midi.

 

Si tous les débats ne se valent pas, l’événement souligne le besoin de mettre en place des collectifs d’actions et de revendications, d’élargir les mouvements homosexuels existants, d’interpeller les partis politiques et les syndicats, de les pousser à créer des commissions homosexuelles en leur sein… Plusieurs groupes sont fondés lors de ces premières UEH. Le CHEN (Collectif Homosexuel de l’Education Nationale) rassemblera désormais les enseignants homosexuels et définira un ensemble de revendications. Plus controversé, le GRED (Groupe de Recherche pour une Education Différente) entreprendra quant à lui un travail de réflexion sur les relations entre adultes et enfants…

 

Enfin, l’initiative principale reste la création d’un collectif national, le COUAR (Comité d’urgence anti-répression) qui diffusera la communication et coordonnera de manière permanente les différents GLH afin d’organiser enfin une riposte immédiate face à tous les cas de répression à venir. Très vite rebaptisé CUARH (Comité d’urgence anti-répression homosexuelle), la nouvelle fédération se donne rendez-vous à Paris, dès les 29 et 30 septembre.

 

Cette grande rencontre de rentrée signe le véritable démarrage du nouveau collectif, appelé à jouer un rôle majeur au début des années 80. Elle officialise le lancement d’une ligne téléphonique, « Homo-recours ». Elle décide la création d’une affiche de communication nationale sur les discriminations, et la mise en place d’un véritable travail de fond sur les interdictions professionnelles. Tout ne se fait pas sans douleur. Beaucoup de GLH provinciaux reprochent au groupe parisien de mettre la main et de politiser la nouvelle coordination, et d’avoir déjà préparé toutes les actions à venir avant même cette rencontre. Beaucoup aussi appellent le CUARH à dépasser la seule question professionnelle pour s’intéresser au quotidien des homos, aux agents immobiliers qui refusent de louer des appartements à deux hommes, aux cruelles réflexions quotidiennes au boulot, au besoin de se vivre en tant qu’homosexuel de manière plus positive… Mais quoi qu’il en soit, le mouvement est lancé. Pour la première fois, les gais et les lesbiennes ont créé un mouvement associatif organisé et décidé à faire avancer les droits, qui permettra quelques années plus tard à la gauche, quand elle arrivera au pouvoir, d’avoir des interlocuteurs crédibles et constructifs pour une nouvelle politique en direction de notre « communauté ».

 

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de juillet-août 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Evénements | 15.07.2015 - 04 h 54 | 2 COMMENTAIRES
Juin 1983, Le Prince de la Nuit quitte la scène

Il était depuis près de 20 ans, le Prince de la Nuit ; le 11 juin 1983, Fabrice Emaer s’éteint d’un cancer du rein, après des semaines de souffrance…

Originaire du Nord, Fabrice Emaer a ouvert son premier établissement en 1964. Le Pimm’s est alors l’un des premiers lieux réservés aux hommes, rue Sainte-Anne, ghetto gai des années 60 et 70 ; le bar diffuse alors de la musique américaine et demande de montrer patte blanche pour pouvoir y pénétrer… En 1968, Emaer ouvret un second lieu, le Sept, toujours dans la même rue. Restaurant haut-de-gamme et réservé à une clientèle aisée, il devient un lieu de rendez-vous de la jet-set internationale, qui peut ensuite rejoindre la piste de danse installée au sous-sol, éclairée par de modernes néons.

Mais l’heure de gloire vient surtout à la fin des années 70 avec l’ouverture du Palace, le 1er mars 1978. Sur les conseils de Michel Guy, ancien secrétaire d’Etat à la Culture de Giscard, Fabrice Emaer a racheté un ancien théâtre désaffecté de music-hall, rue de Faubourg-Montmartre, qu’il a fait rénover à grands frais. Il y crée un vrai club sur la modèle américain. La clientèle y est mixte : des hommes et des femmes, de milieux différents. Ce qui compte, c’est l’originalité, la personnalité, l’envie de s’amuser. Les gays savent en tous cas qu’ils y seront les bienvenus. A la porte, Jenny Bel’Air et Paquita Paquin veillent et opèrent une sévère sélection. A l’intérieur, les lasers et la musique speedée des DJ créent une ambiance inédite. Le disco y vit ses années fastes. Grace Jones, égérie des gays américains, donne ses premiers concerts parisiens et revient régulièrement animer les soirées. Et Alain Pacadis se fait le Saint-Simon de ces folles nuits dans les colonnes du Palace Magazine

Si tous les publics sont admis au Palace, Emaer reste un ami des élites. Les fêtes sont fastueuses, les couturiers rivalisent d’imagination pour créer les soirées les plus folles. Chaque année, ce qu’on n’appelait pas encore Fashion Week se termine par une apothéose nocturne au Palace. En 1980, Emaer inaugure le Privilège, club VIP situé au-dessous du théâtre. Les choses se gâtent un peu quand, en avril 1981, il appelle à voter Mitterrand lors de l’élection présidentielle qui approche ; quelques peoples renvoient alors leur carte d’accès. Ils reviendront peu à peu une fois la gauche installée au pouvoir…

En novembre 1980, à l’occasion de la fête d’Halloween, le Palace instaure une formule de mercredi gay ; désormais, la boîte est réservée aux garçons un soir par semaine. Très vite, le succès pousse à doubler la mise : chaque dimanche après-midi, le public homo peut se retrouver lors du gay tea dance

Le parcours de Fabrice Emaer est emblématique de l’évolution de la visibilité gaie. Rue Sainte-Anne, les homos friqués et installés pouvaient s’amuser librement, à condition que ça reste au sein d’un ghetto fermé, dans lesquels on laissait de temps en temps entrer quelques jeunes pour animer la soirée. Avec le Palace, les gais sortent de ce ghetto. Tout le monde communie dans la fête. Les gays s’affichent au milieu des autres, la jet-set vient s’amuser au milieu d’une communauté qui sort du carcan passé et aspire à jouir des nouvelles libertés offertes. Las, cette folie n’aura qu’un temps. En 1983, Fabrice Emaer disparaît. Le disco va peu à peu baisser le volume, les gais vont devoir gérer comme ils le pourront l’épidémie de sida. La fête est finie. Le Palace certes restera ouvert jusqu’en 1996, mais l’ambiance aura bien changé …

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de juin 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Evénements | 22.06.2015 - 04 h 39 | 2 COMMENTAIRES
Mai 1982, La fin d’une époque

André Baudry

André Baudry

Le 15 mai 1982, c’est par une simple lettre qu’André Baudry annonce la fin d’une aventure de 28 ans. Il y explique en effet « qu’à moins d’un miracle, le 30 juin 1982, le 61 rue du Château-d’Eau fermera ses portes », victime de « ce monde de permissivité, de frivolité, de grossièreté – et le peuple homophile bat des records en ce triste domaine. ». Cette fois, il jette donc l’éponge, toujours en fustigeant ce monde qu’il a de plus en plus de mal à comprendre. Il ferme le club qui permet encore chaque semaine à des gais et lesbiennes de se retrouver, échanger, danser…

Le club était né en 1957, trois ans après la création de la revue Arcadie. La société CLESPALA (Club Littéraire et Scientifique des Pays latins) avait pour objet la gestion d’un « club privé visant à permettre à tous nos amis de se connaître dans une ambiance de sécurité, d’amitié, pour le grand bien de tous » et désignait André Baudry, par ailleurs actionnaire majoritaire de la SARL, comme « le seul responsable sur le plan moral ». D’abord installée dans un appartement de 4 pièces derrière la place de la République à Paris, au 19 rue Béranger, elle avait déménagé en septembre 1969 dans un ancien théâtre de quartier près de la mairie du Xème arrondissement. Tous les dimanches, ses bals avaient longtemps été un grand rendez-vous des homos ; ses membres étaient tenus de s’abonner à la revue Arcadie, et devaient surtout bien se tenir, sans quoi ils subissaient rapidement les foudres du taulier…

Mais, loin des excès du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), le club d’Arcadie s’éloigne de plus en plus des aspirations de la communauté homosexuelle tout au long des années 70. A la moindre occasion, Baudry persiste à critiquer les « homosexuels tapageurs, excentriques, frivoles, superficiels et légers » qui à son sens font le plus grand mal à la majorité des homophiles, qui n’aspireraient en réalité qu’à rester cachés, seule solution pour être acceptés. Peu à peu, les jeunes générations s’éloignent de ce modèle pour épouser les codes des homosexuels américains, dont Baudry avoue qu’ils lui font « horreur à vomir ».

Le tournant des années 80 devient le chant du cygne pour Arcadie. En mai 1979, le Congrès de ses 25 ans, qui se tient au Palais des Congrès de la porte Maillot, réunit plus de 900 participants autour de nombreuses personnalités. Mais le déclin est irréversible. Les homos ont besoin de liberté et de visibilité. Ils s’éloignent du club de la rue du Château-d’Eau pour profiter du Marais naissant, pour fêter l’élection de Mitterrand à l’Elysée et jouir de leurs nouveaux droits. Aussi André Baudry finit-il par mettre un terme à l’aventure. Evoquant une forte hausse du loyer, il ne renouvelle pas le bail de l’établissement, qui expire le 30 juin 1982. Dans la foulée, il décide le 15 juin de cesser de faire paraître la revue. Arcadie est bien morte.

Alors que le local est vite transformé en magasin de vêtements, des anciens collaborateurs de l’ancien séminariste tentent de reprendre le flambeau et créent l’association Présence, qui ne décollera jamais vraiment. Baudry, lui, se retire. Il vit toujours en Italie. Longtemps décrié et raillé par la communauté, il devra attendre 2009 pour que Julian Jackson réhabilite son œuvre, dans son « Arcadie », parue aux éditions Autrement

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de mai 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Evénements | 30.03.2015 - 06 h 40 | 0 COMMENTAIRES
Mars 1988, Les séropos de l’Hôtel de Ville

Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Le lundi 21 mars 1988, la séance du Conseil de Paris s’annonce houleuse. Après des semaines de polémique, Georges Sarre, député et conseiller municipal de la capitale, secrétaire national du Parti Socialiste, a décidé de demander officiellement si l’administration parisienne, encore dirigée par Jacques Chirac et la droite, a mené des tests de dépistage du sida à l’insu des agents de la ville, et licencié un certain nombre d’entre eux…

Tout a commencé un an plus tôt. Jean-Michel L., maître-nageur sauveteur stagiaire de 32 ans à la piscine de la rue Rochechouart depuis 1985, a dû subir une série d’examens dans le cadre de ses visites médicales régulières. Le docteur Meignan, médecin-chef de la ville, décide de le placer sous le coup d’une « inaptitude physique », mais refuse de lui fournir le résultat des examens. Devant l’insistance du jeune homme, il lui lance « Vous n’avez qu’à aller au service des maladies contagieuses et tropicales à Saint-Antoine ! ». Se sachant déjà séropositif, Jean-Michel comprend que la ville a procédé à des tests sanguins sans lui en faire part ; les services médiaux de l’hôpital lui confirment en effet la présence du test dans son dossier, lequel comporte aussi la mention « Homosexuel et toxicomane par voies intraveineuses ». Quelque temps plus tard, son médecin traitant reçoit même une lettre du docteur Meignan, lui expliquant qu’un séropositif ne peut assumer sa fonction de maître-nageur, car il est en contact avec des clients, et en particulier des enfants ! Le 3 août 1987, un arrêté municipal finit par licencier Jean-Michel, toujours pour « inaptitude physique »…

Indigné par la démarche, et les fausses accusations (il ne s’est jamais drogué), Jean-Michel décide de porter l’affaire sur la place publique et de porter plainte contre la Ville de Paris. Peu à peu, les langues se délient. Il semblerait que, depuis quelques mois, les services médicaux de la mairie ont pris l’habitude de pratiquer des tests sanguins sur les candidats à l’embauche ou à la titularisation, sans en informer toujours les employés. Certains séropositifs auraient juste été informés des résultats, d’autres auraient été remerciés.

Les services administratifs de la ville assument d’abord : « Les candidats à l’embauche ou à la titularisation sont désormais soumis à un test de dépistage dès qu’ils sont soupçonnés d’être infectés. […] Les résultats positifs de personnes devant travailler avec des enfants ou exercer des professions comme maître-nageur nous ont conduits à rejeter leur candidature. ». L’affaire est explosive, alors que le maire, Jacques Chirac, Premier Ministre, a fait voter en juin 1987 une loi stipulant que les tests HIV ne peuvent être pratiqués qu’à la demande des intéressés, anonymement et gratuitement ; et que sa ministre de la Santé, Michèle Barzach, par ailleurs élue du XVème arrondissement, mène un grand plan de lutte contre le sida. Les pratiques municipales accréditent l’idée que les porteurs du virus sont une menace permanente pour la santé publique ; une assertion justement rejetée par les autorités gouvernementales. On nagerait en pleine schizophrénie ! Aussi, si on refuse aujourd’hui d’embaucher des séropositifs, demain on pourra leur refuser un logement, voire l’accès à certains lieux publics…

Sans démentir l’information, la municipalité tente de désamorcer la bombe politique et précise rapidement qu’à « aucun moment le maire ou ses services n’ont donné instruction aux autorités médicales de faire procéder à des examens particuliers et plus spécialement à des prises de sang systématiques sur les candidats à un recrutement ou à une titularisation. » La question est évoquée une première fois lors du Conseil de Paris du 25 janvier 1988. Les socialistes affirment détenir la preuve irréfutable que des tests sont pratiqués en masse, à l’insu des agents, et en violation totale de la loi. Jean Tibéri, premier adjoint, dénonce quant à lui une « manipulation politicienne ».

L’affaire rebondit début mars. Bernard Festy, responsable du laboratoire municipal, reconnaît que 480 tests HIV ont été pratiqués sur des agents municipaux en 1987. Les syndicats s’emparent de la question. La CFDT explique par exemple que, « après que deux bibliothécaires furent morts du sida, tous les bibliothécaires ont été convoqués, tous les hommes jeunes, entre 20 et 40 ans » et appelle au boycott de toutes les visites médicales prescrites par les médecins-chefs de la ville.

L’ambiance est donc tendue ce 21 mars, lors du Conseil de Paris. Georges Sarre reprend les révélations de M. Festy et demande des comptes à la municipalité. Le débat dure pas moins de 45 minutes. Les adjoints au maire finissent par passer officiellement aux aveux. Roger Romani, adjoint chargé de la questure, tente l’impossible : « C’est un débat très douloureux, et nous estimons qu’il ne faut pas, simplement pour des questions d’actualité, évoquer ces problèmes avec trop de passion. Il faut utiliser l’objectivité dans ce domaine. » Jean Cherioux, adjoint chargé des affaires sociales et sanitaires, admet les tests, mais en rejette l’entière responsabilité sur les services médicaux, en expliquant que le médecin-chef « a pris des décisions qui relèvent de la déontologie médicale. Et qu’il n’appartient pas au maire et à la municipalité de dicter aux médecins qui font partie de l’administration médicale des ordres dans un domaine qui relève uniquement de la conscience. » Enfin, on affirme que les règles  relatives au dépistage n’ont été précisées par le ministère de la Santé qu’à partir de juillet 1987 et que, depuis cette date, plus aucun test de dépistage n’a été mené sans que l’intéressé n’en soit informé et ne l’autorise…

Si le maire de Paris n’a pu être personnellement impliqué, cette affaire n’est que le reflet d’autres scandales identiques relevés à la même époque. Dans tous les pays occidentaux, plusieurs employeurs (Philips, AEG…) sont contraints de reconnaître avoir dépisté des salariés à leur insu, ou les avoir obligés à consentir à un test. Des pratiques fréquemment dénoncées, et heureusement abandonnées, après l’adoption de mesures légales plus claires sur le sujet. Quant à Jean-Michel L., son arrêté de licenciement sera finalement annulé le 30 mars 1989 par un jugement du tribunal administratif, et le Conseil de Paris autorisera en avril 1990 la municipalité à lui verser une indemnité transactionnelle…

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de mars 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 266 (18 avril 1987), n°299/300 (19 décembre 1987), 311 (12 mars 1988), 314 (2 avril 1988), 421 (24 mai 1990)…

Evénements | Non classé | 16.02.2015 - 05 h 58 | 1 COMMENTAIRES
Février 1984, Saunas, attention danger ! (2)

201502_Février84Ce mois de février 1984, la ville de San Francisco est en émoi. Un groupe de militants gais, conduit par Larry Littlejohn, annonce vouloir faire fermer les saunas et backrooms de la ville, afin de lutter contre la propagation du sida. Leur objectif est de recueillir 7332 signatures, afin d’obtenir légalement l’organisation d’un référendum sur ce thème, qui serait organisé en même temps que les prochaines élections municipales, prévues au début de l’été. La maire démocrate de la ville, Dianne Feinstein, gênée aux entournures, évite de trancher elle-même, et confie une mission sur le sujet au docteur Merv Silverman, chef des services de santé de la ville, qui pourra s’il le juge nécessaire lancer un arrêté municipal pour fermer tout établissement jugé dangereux pour la santé publique.

La plupart des homos californiens s’élèvent contre cette perspective liberticide, dans laquelle ils ne voient qu’un retour à l’ordre moral. Ils remportent une première manche quand, le 30 mars, Silverman rend ses premières conclusions au cours d’une conférence de presse organisée au Public Health Department : il se prononce contre la fermeture autoritaire des établissements de consommation sexuelle gaie.

Las, à la fin du mois de mai, au terme de semaine d’atermoiements, le même Silverman finit par faire adopter un décret municipal qui implique la fermeture de tous les saunas de San Francisco ! Les militants dénoncent aussitôt une opération masquée de nettoyage puritain avant la convention démocrate prévue en juillet dans la ville… Ils reprennent le combat, expliquent que la fermeture va pousser les gais à aller investir les parcs la nuit. Ils invoquent aussi l’illégalité d’une mesure qui porte atteinte à la sacro-sainte liberté du commerce. Si bien que la décision initiale finit par être suspendue…

Au-delà de San Francisco, les saunas sont dans l’œil du cyclone dans la totalité des Etats-Unis. Les ligues de moralité prennent prétexte du danger sanitaire pour réclamer la fermeture de tous les lieux de promiscuité sexuelle. Ceci alors même que les clients se montrent de plus en plus frileux, que la fréquentation des saunas baisse d’elle-même et que les rapports y deviennent de plus en plus prudents. Aussi, les propriétaires s’efforcent très vite de diffuser des campagnes de prévention au sein de leurs établissements.

Mais on connaît le poids des églises outre-Atlantique. Les associations religieuses homosexuelles participent aussi au mouvement. De forts mouvements de lobbying, dont la Moral Majority, demandent la fermeture des saunas, cette fois à l’échelle de tout le pays. Son porte-parole, William Bannemeyer, met lui aussi en avant la protection d’une population en danger et dénonce l’irresponsabilité et l’aveuglement de la population gaie : « A cause du lobby homosexuel, la communauté politique et médicale a peur de faire son devoir. » et ne tarde pas à déraper et étaler le fondement de son action, en ajoutant « Il y a dans l’homosexualité quelque chose d’anormal. Dieu a créé Adam et Eve, pas Adam et Steve. ». Mais voilà, le politique finit par céder. Début octobre 1985, le Congrès américain autorise le Secrétaire d’Etat à la Santé à prendre toute mesure nécessaire pour obtenir la fermeture des saunas homosexuels ; le Surgeon General, autorité médicale suprême à Washington, pourra demander à tout établissement de tirer le rideau, pour raison de santé publique ! [Dans le même temps, et dans le même mouvement sans doute, le Texas réactive son ancienne loi anti-sodomie, qui avait été supprimée 11 ans plus tôt].

Dès la fin de l’année, les autorités sanitaires de la ville de New York décident ainsi la fermeture, à titre provisoire certes, du Mineshaft, club de baise sado-maso, en novembre, et du Saint Mark’s Bath, le plus grand et le plus connu des saunas d’Amérique du nord, en décembre. Début 1988, ce sera au tour des deux cinémas gais de la Grosse Pomme, le Bijou et le Variety, d’être condamnés « pour cause de contagion du sida », alors qu’il est reproché à leurs propriétaires de laisser les clients avoir des rapports sexuels durant les projections.

Les Etats-Unis ne sont bien sûr pas les seuls à s’interroger sur les mesures à adopter face à l’épidémie. En Suède par exemple, alors même que le pays vient d’aligner les droits du concubinage homo sur ceux du concubinage hétéro et l’étendre sa loi anti-discriminatoire aux questions liées à l’orientation sexuelle, une nouvelle loi votée en juin 1987 ordonne la fermeture des lieux facilitant les contacts sexuels et la « masturbation mutuelle ».

En Suisse, c’est le député communiste Jacky Farine qui met le feu aux poudres en mars 1988, quand il annonce qu’il va déposer une motion auprès du Grand Conseil du canton de Genève, afin de réglementer la « vocation » et les horaires d’ouverture des saunas. Il demande la fermeture des établissements après 22h, et l’interdiction d’y faire du prosélytisme homosexuel. Il explique que les piscines sont de véritables bouillons de culture participant à la diffusion des virus et argue du manque de formation médicale des gérants de saunas. Il invoque en même temps la protection des mineurs, ce qui permet à l’association Dialogai de dénoncer ici aussi une mesure moralisatrice et homophobe.

Et en France ? Notre pays en restera au niveau des débats, au début de l’année 1986. Le ministère de la Santé, tenu alors par Edmond Hervé, s’interroge officiellement  sur l’éventualité d’une fermeture administrative des lieux de consommation homosexuelle. Les autorités se tournent vers les associations pour tenter d’infléchir leurs positions peu favorables à de telles mesures. Jean-Baptiste Brunet, responsable du ministère, va ainsi rencontre les instances de AIDES. Alors qu’il déclare que « Plusieurs centaines de gais sont contaminés chaque semaine dans les saunas », les militants exposent leur propre vision de la situation. Pour eux, les saunas représentent au contraire un endroit rêvé pour informer les gais sur les dangers du sida et promouvoir de nouvelles pratiques sexuelles à moindre risque [Rappelons qu’à l’époque aucune structure d’accueil et d’information n’existe à Paris, et qu’il faudra attendre 1990 pour l’ouverture de la Maison des Homosexualités, qui deviendra en 1993 le Centre Gai et Lesbien]. Ils savent qu’ils pourront toucher ainsi le public gai. Alors qu’une fermeture des établissements pousserait les mecs à chercher d’autres lieux de rencontres, et que les associations se voient mal arpenter les parcs et jardins à 2h du matin pour distribuer capotes et brochures d’information [ce que feront cependant plus tard certains groupes, comme Pin’Aides].

Si le ministère renonce finalement aux mesures envisagées, les autorités se trouvent prises au piège. Elles ne parviennent pas encore à reconnaître officiellement ce qui se passe dans les saunas, et y financer des campagnes de prévention et de distribution de préservatifs. De telles interventions pouvant d’ailleurs tomber dans le champ des mesures de répression des attentats à la pudeur ! Toutes ces discussions révèlent donc l’urgence de réformer les dispositions pénales  et les dispositifs publics. Il est temps que le ministère de la Santé s’adapte aux circonstances et se retrousse les manches…

Au final, tous ses événements ne donnent-ils pas raison à nombre de militants qui, au début de l’épidémie, redoutaient de voir la société s’emparer de la question du sida pour imposer un retour à l’ordre moral et préféraient occulter les débats ? Au milieu des années 80, les associations se sont enfin rendues à l’évidence, mais restent sur leurs gardes, face à des gouvernements qui naviguent un peu à vue sur la question, et face à une société qui panique en l’absence de connaissances suffisantes sur le virus. On pourra même un parallèle flagrant avec la situation connue en Europe au XVIème siècle, lors des grandes épidémies de peste. Le Gai Pied rappelle par exemple cette injonction publiée en 1516 : « Etuves et bains, je vous en prie, fuyez-les ou nous en mourrez » [les autorités médicales de l’époque redoutaient alors que la chaleur dilate les pores de la peau, laissant ainsi pénétrer l’infection]. L’histoire n’est-elle donc qu’un éternel recommencement ?

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de février 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 114 (7 avril 1984), n°189 (12 octobre 1985), 198 (14 décembre 1985), 203 (18 janvier 1986), 312 (19 mars 1988)…

Le mois prochain : Mars 1988, Les séropos de l’Hôtel de Ville

Evénements | 19.01.2015 - 06 h 17 | 3 COMMENTAIRES
Janvier 1991, Saunas, attention danger ! (1)

Le jeudi 10 janvier 1991, à 22h, le sauna de nuit King Night ouvre ses portes, comme chaque soir, avenue de Saint-Ouen, dans le 18ème arrondissement de Paris. L’établissement a été créé en 1983 par David Girard, petit frère nocturne du King Sauna, installé à quelques pâtés de maisons. Depuis, Citizen Gay a disparu, et les deux commerces ont été rachetés il y a moins d’un mois par Jean-François Chassagne.

Un peu avant 23h, alors qu’une petite dizaine de clients sont déjà arrivés, des flammes et une épaisse fumée sortent du sauna finlandais. Le personnel organise immédiatement l’évacuation des lieux. Deux clients enfermés dans la cabine, un français et un américain, trouvent malheureusement la mort, intoxiqués à l’oxyde de carbone. Quelques habitants de l’immeuble, qui dormaient paisiblement dans les étages supérieurs, sont également hospitalisés après l’arrivée des pompiers, mais sans gravité. A priori, les vapeurs d’eucalyptus se sont spontanément enflammées dans l’atmosphère surchauffée.

Le King Night ne réouvrira pas. Son nouveau propriétaire préfèrera finalement demander que le King Sauna obtienne l’autorisation d’ouvrir aussi la nuit. Ce qui est toujours le cas en 2015…

Quelques années plus tôt, c’est le Continental, très grand sauna installé près d’Opéra, qui avait fermé définitivement ses portes, après avoir été détruit aux tiers par un incendie, criminel cette fois, durant la nuit du 10 juin 1985. Deux individus s’étaient introduits dans l’endroit peu après sa fermeture, avaient bâillonné le gardien, avaient répandu de l’essence un peu partout avant d’embraser le tout. L’attentat, non revendiqué, n’avait heureusement fait aucune victime…

Plus près de nous, c’est Univers Gym, sauna installé dans le 1er arrondissement, qui est ravagé par les flammes, dans la nuit du 10 octobre 2005. Ici, c’est une serviette oubliée sur le point chaud du sauna sec qui serait à l’origine du sinistre. L’épaisse fumée noire avait envahi jusqu’aux jardins du Palais-Royal, situé à proximité. Pas moins de cinq camions de pompiers sont nécessaires pour éteindre l’incendie. Mais l’évacuation se déroule dans le calme, et aucune victime n’est à déplorer. Mais cette fois encore, les dégâts matériels sont majeurs. Le propriétaire, Didier Fillon, prévoit d’abord une réouverture après deux mois de travaux, mais finit par jeter l’éponge devant l’ampleur du sinistre. Les locaux sont toujours vides aujourd’hui…

Le 10 du mois serait-il un chiffre fatal pour les saunas parisiens ? Rappelons quand même que tous les établissements sont régulièrement contrôlés et ne présentent pas plus de danger que d’autres commerces…

 

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de janvier 2015. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 174 (15 juin 1985), n°453 (17 janvier 1991)…

Le mois prochain : Février 1984, Saunas, attention danger ! (2)

Evénements | 15.12.2014 - 05 h 41 | 1 COMMENTAIRES
Décembre 1991, Hervé tire sa révérence

201412_Decembre91

L’année 1991 se termine sur une mauvaise nouvelle. Le 27 décembre, l’écrivain Hervé Guibert disparaît, après des mois de souffrance et une ultime tentative de suicide. Il vient de fêter ses 36 ans. De sa maladie, de son sida qu’il ose nommer quand tant d’autres le taisent encore, on sait tout depuis qu’il l’a mis en scène dans ses derniers romans. Des ouvrages qui lui ont apporté une vraie notoriété, alors que son public était plus réduit durant la première partie de sa carrière. L’écrivain l’affirmait lui-même : « C’est incroyable de passer de 5.000 à 130.000 lecteurs. » Une notoriété qui va le suivre après sa disparition, alors que naît une nouvelle polémique sur son nom…

Dans les derniers mois de sa vie, l’artiste s’est en effet filmé au quotidien ; les visites chez le médecin, les médicaments, le délabrement du corps, la vieillesse prématurée, la fatigue, la mort qui s’annonce, l’isolement… Guibert ne cache rien et fait de sa maladie une œuvre d’art en même temps qu’un témoignage politique. La pudeur ou l’impudeur (c’est le titre) doit interpeller les spectateurs. C’est pourtant bien ce film que TF1 annonce qu’il diffusera, le 19 janvier, après minuit !

Las. Les réactions se font tout de suite entendre. Solidarité Plus, association de séropositifs, envoie un courrier au Conseil National du Sida, à l’Agence Française de Lutte contre le Sida, à l’Agence Nationale de Recherche sur le Sida, au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel,  et aux médias, pour protester contre la diffusion d’un film qui ne serait qu’une « véritable incitation au suicide ». Le 17 janvier, le CNS précise qu’il a demandé à visionner l’œuvre, craignant qu’elle ne « désespère complètement les personnes séropositives et atteintes du sida ». Craignant la polémique, Etienne Mougeotte, vice-président de la chaîne, annonce le report sine die du programme. Ceci alors qu’en Suisse, le documentaire a été diffusé, sans aucun problème, trois mois plus tôt, et a été qualifié de « sobre et beau » par les professionnels du cinéma.

Les délégués du CNS assistent finalement à une projection privée le 21 janvier. Ils finissent par autoriser sa diffusion, sans imposer ni un avertissement, ni un débat préalable, comme envisagé précédemment. Malgré les nouvelles protestations de Solidarité Plus et de son président, Gilles-Olivier Silvagni, TF1 organise une dernière concertation avec le CNS, et met finalement le film sur son antenne, le jeudi 30 janvier. Au-delà des grands discours et témoignages dont il a l’habitude depuis quelques années, le grand public est ainsi confronté de manière crue et directe à la réalité d’une maladie qui fait encore des ravages.

Si Jean-Paul Aron a été le premier visage du sida en France, en septembre 1985, Guibert sera désormais l’incarnation du corps malade. Les images de son film sont impudiques et violentes. Comme dans ses livres, il veut tout montrer et tout dire, au risque de déranger ; mais c’est aussi un dernier cri d’amour à la vie, et un dernier appel à l’amour. Tous les ingrédients des romans y sont : les tantes ; l’hôpital ; Elbe ; le fameux chapeau rouge ; les traitements ; le corps. Jusqu’à cette Digitaline qu’il met en scène dans un faux suicide ! Qu’il nous soit permis aujourd’hui de retenir la fin du film, les images de l’enfance, heureuse et innocente, un beau petit garçon blond souriant et inconscient de ce qui l’attend…

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de décembre 2014. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 502 (9 janvier 1992), n°504 (23 janvier 1992), n°505 (30 janvier 1992)…

Le mois prochain : Janvier 1991, Saunas, attention danger

Evénements | 11.11.2014 - 07 h 32 | 2 COMMENTAIRES
Novembre 1990 : Allo maman, bobo

SISLe 13 novembre 1990 est lancée la Sis (Sida Info Service), ligne d’écoute nationale, anonyme et gratuite, ouverte 24h/24. Il s’agit d’assurer écoute et information sur le sida. Cette nouvelle association loi 1901 est créée via un partenariat entre l’AFLS (Agence Française de Lutte contre le Sida) et la fédération AIDES. Ecoutons Amédée Thévenet, son président, décrire les missions de la Sis : « Notre rôle est de proposer 24h sur 24 une réponse d’une technicité et d’une rigueur parfaites, sans poser de jugement moral ».

Le service, dirigé par Pierre Kneip,  est assuré en alternance entre des pôles régionaux (Bordeaux, Grenoble, Lille, Marseille, Rennes et Strasbourg) et une équipe basée à Paris. Les répondants sont pour la plupart des salariés ; l’association a embauché 60 personnes, dont une quinzaine à temps plein. Tous bénéficient d’une formation initiale d’un mois, suivie d’une véritable formation permanente, afin d’assurer une mise à jour régulière des connaissances sur la maladie et sur le réseau des intervenants locaux, professionnels ou associatifs. Les volontaires de AIDES assurent de leur côté la permanence tous les soirs de 19h à 23h. Sis a en effet intégré le système des permanences téléphoniques de Aides, qui n’avait jusque là bénéficié d’aucun intérêt des pouvoirs publics. Daniel Defert dénonce d’ailleurs une « réappropriation politicienne d’une création associative ».

La ligne d’écoute bénéficie en effet d’un financement public par l’AFLS et d’une communication importante. Et le succès est au rendez-vous. Alors que les responsables tablaient sur 100.000 appels la première année, on en compte plus de 20.000 le premier mois, 114.000 au bout de 4 mois ; 300.000 environ après 1 an. Le service touche toute la population. 60% des appels proviennent de province. Plus de la moitié d’hétérosexuels. 40% environ de femmes. Si les 30-40 ans sont les plus représentés, 1 appel sur 5 est passé par des adolescents qui profitent de l’anonymat du téléphone pour poser des questions générales sur la sexualité, ce qu’ils n’osent pas forcément faire au quotidien.

Si les questions les plus fréquentes portent sur la prévention et sur les pratiques sexuelles (et notamment sur les risques à pratiquer la fellation), la Sis répond à des besoins très variés. Ainsi de demandes de soutien psychologique, notamment par les appelants qui viennent d’apprendre leur séropositivité. Les appels de personnes en attente d’un résultat de test sont souvent les plus longs et les plus angoissés. On relève une vraie phobie de la maladie, des problèmes de solitude ou d’auto-exclusion des malades… Les appels peuvent aussi traduire des problèmes juridiques, de protection sociale, ou d’hébergement d’urgence à la sortie de l’hôpital. L’entourage des personnes atteintes se tourne aussi vers la Sis pour poser toutes sortes de questions. Les idées fausses demeurent  fréquentes : on continue de demander s’il y a des risques à s’asseoir dans des WC publics, à manger un plat préparé par un homosexuel…

Peu à peu, Sida Info Service devient donc aussi un nouvel observatoire de la situation épidémiologique et du ressenti par la population. Elle collecte de nombreuses informations sur les dysfonctionnements liés à la prise en charge de la maladie, qu’elle remonte ensuite aux autorités compétentes. Des appels de malades montrent par exemple qu’il existe encore de vraies difficultés relationnelles entre soignants et soignés.

Victime de son succès, la ligne d’écoute s’inquiète très vite de ses capacités à suivre la demande. Lorsque la télévision diffuse des émissions importantes consacrées au sida ou à la prévention, le standard est saturé pendant plusieurs jours. A certaines heures, la ligne est constamment occupée, et on estime que les appels traités ne répondraient qu’à environ un tiers des sollicitations. Malgré un budget annuel de plus de 16 millions de francs, l’association manque de moyens dès ses premiers mois d’existence. Mais, même confrontés souvent à des situations lourdes, les appelants continuent de répondre sans interruption, d’informer, d’écouter, et de mettre en relation les appelants, les associations, les professionnels de santé et les services administratifs.

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois de novembre 2014. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 449 (20 décembre 1990), n°464 (4 avril 1991), n°513 (26 mars 1992)…

Le mois prochain : Décembre 1991, Hervé tire sa révérence.

Evénements | 10.10.2014 - 04 h 55 | 0 COMMENTAIRES
Octobre 1990, Les secrets de la forêt de Rambouillet

201410_Octobre90Le 18 octobre 1990, un amateur de champignons parti en forêt de Rambouillet tombe par hasard sur un corps d’homme, entièrement nu, en état de décomposition avancée, largement dévoré par les bêtes. Très vite, les enquêteurs découvrent l’identité de la victime ; il s’agit du pasteur Joseph Doucé, qui a mystérieusement disparu depuis bientôt trois mois…

Né en 1945, fils de cultivateurs flamands, naturalisé français en 1982, pasteur, psychologue et sexologue, l’homme était une figure marquante de la communauté gaie. Dans sa jeunesse, il avait quitté le séminaire catholique pour embrasser le culte baptiste. Pasteur à Lens et à Béthune, il était ensuite parti aux Pays-Bas pour y suivre des cours de psychopathologie à l’Université protestante d’Amsterdam, et des stages de sexologie consacrés à l’étude des minorités sexuelles défavorisées. De retour en France, il avait commencé ses activités pastorales dans un ancien théâtre porno de Pigalle, qui lui avait rapidement valu les surnoms de « pasteur porno » ou de « pasteur déchu ». Il n’hésitait pas non plus à revêtir sa tenue ecclésiastique pour se rendre dans les saunas et autres lieux de drague, à la rencontre des gais.

En 1976, il avait fondé le Centre du Christ Libérateur (CCL), qui lui permettait de réunir régulièrement des groupes de parole divers : pour les transsexuels, les travestis, les gais sourds et muets, les sadomasochistes, les lesbiennes, les bisexuels, les pédophiles… Et même pour les hétérosexuels à problèmes )impuissance, éjaculation précoce, malformations péniennes). Il avait lui-même défini ainsi le CCL dans les colonnes de Gai Pied, en 1989 : « Ce Centre, bien que d’inspiration chrétienne, s’adresse à tous, chrétiens, non-chrétiens et athées. Nous ne sommes ni une Eglise, ni une secte, mais une œuvre sociale. Nous pensons que le Christ est libérateur du péché et du sentiment de péché, de la culpabilité et des traditions, des tabous des gens dits bien-pensants. Jésus veut que l’homme soit libre et épanoui, y compris dans sa sexualité. » Dès la fin des années 70, le pasteur avait aussi commencé à donner ses « bénédictions d’amour et d’amitié » à des couples de même sexe. Il gérait l’association à l’anglo-saxonne, comme un centre de service, aux activités payantes ; ce qui lui avait souvent valu d’être tenu à distance des autres organisations homosexuelles, qui lui reprochaient aussi ses ambitions d’évangélisation.

Bref, un destin atypique, qui bascule en cette année 1990. Le 7 juin, le pasteur a ouvert une librairie associative, Autres cultures, dans le 17ème arrondissement de Paris, rue Sauffroy. Le soir du 19 juin, alors qu’il est à son domicile avec son ami, Guy Bondar, trois hommes en civil frappent à la porte de l’appartement, aux cris de « Ouvrez, police ! ». Doucé et Bondar appellent le commissariat du 17ème arrondissement, qui envoie des agents, lesquels parlementent avec les trois hommes, leur demandent leur carte professionnelle, avant de les laisser repartir sans rien dire… On apprendra plus tard qu’il s’agissait d’agents des Renseignements Généraux qui surveillaient étroitement le pasteur et sa librairie, dont l’inspecteur Jean-Marc Dufourg qui devait plus tard faire parler de lui… Un mois plus tard exactement, dans la nuit du 19 juillet cette fois, deux nouveaux hommes en civil, se déclarant policiers, se présentent à nouveau à l’appartement. Joseph Doucé accepte de les suivre, laissant Guy Bondar et un autre témoin à leur domicile. Depuis, plus personne n’a aucune nouvelle du pasteur !

La disparition mystérieuse est connue au mois d’août. Très vite, la presse s’empare de l’affaire. Les journalistes croient savoir que les autorités craignaient que le pasteur Doucé n’essaie de compromettre des personnalités connues, dont un ministre, dans de sombres histoires de pédophilie.  Il aurait par ailleurs organisé des voyages à l’étranger pour candidats au transsexualisme, empochant au passage de confortables commissions. Il serait enfin en lien avec l’association belge Gaie France, proche des milieux néo-nazis. La police laisse courir ces rumeurs, sans les admettre ni les démentir. Dès le mois d’août cependant, suite à une enquête de l’IGS dont la place Beauvau refuse de publier les conclusions, les quatre agents des Renseignements Généraux chargés de la surveillance de Doucé ont été mutés. Dufourg notamment a dû quitter la direction centrale des RG pour rejoindre la Préfecture de Police de Paris. Le 27 juillet, la juge Catherine Courcol ouvre une enquête judiciaire pour « arrestation et séquestration illégale ». Une lettre publique est envoyée à Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, pour demander des explications. En vain…

Alors que le pasteur reste introuvable, l’affaire rebondit une première fois en septembre. Un habitant de Sèvres, Pierre Didier, 34 ans, alerté par l’affaire, déclare qu’il a fait l’objet de manœuvres d’intimidations de la part des RG en début d’été. Des policiers s’étaient présentés chez lui le 3 juillet, avaient tiré dans la porte de son appartement, et avaient tenté de le convaincre d’infiltrer pour eux la librairie Autres cultures et l’entourage de Doucé ! Une enquête est immédiatement ouverte pour « violence et voies de fait avec armes par des fonctionnaires de police sans motif légitime dans l’exercice de leurs fonctions ». Très vite, elle montre que Jean-Marc Dufourg faisait partie des agents intimidateurs. Dès lors, les médias commencent à s’intéresser à l’ancien agent des RG, connu par ses collègues pour sa personnalité « complexe » et ses méthodes peu orthodoxes. Alors qu’il était chargé de la surveillance permanente du pasteur, il a mystérieusement abandonné son poste la nuit du 19 juillet et a effectivement été vu dans un bar de Saint-Maur à l’heure de l’enlèvement. D’abord arrêté le 18 septembre, Dufourg est finalement remis en liberté trois semaines plus tard, alors même que l’avocat général de la Cour d’appel de Versailles avait requis son maintien en détention.  L’affaire continue d’enfler. Dufourg est désormais défendu par Me Jacques Vergès, tandis que Guy Bondar est représenté par Me Olivier Metzner. Parallèlement, un Comité pour la vérité sur la disparition du pasteur Doucé est créé, présidé par Françoise d’Eaubonne, qui publie même un ouvrage sur la question.

La découverte du corps du pasteur, le 18 octobre, si elle relance l’enquête, ne permet toujours pas de la conclure. Les affirmations de Pierre Didier sont néanmoins confirmées : Jean-Marc Dufourg explique lui-même dans une interview au Figaro que ses supérieures hiérarchiques aux Renseignements Généraux lui auraient ordonné de recruter un jeune homosexuel pour infiltrer l’entourage du pasteur, et y repérer un éventuel réseau de pédophiles. Il était par ailleurs chargé de compromettre deux personnalités : Philippe Guilhaume, PDG d’Antenne 2 et FR3 ; et Pierre Arpaillange, ancien ministre de la Justice ! L’affaire prend peu à peu un tour politique. Philippe Ducloux, représentant de l’association Homosexualités Et Socialisme, demande à son tour à être reçu par Pierre Joxe, sans plus de succès que ceux qui ont déjà essayé. Les députés socialistes refusent l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur le fonctionnement des RG, sous prétexte qu’une enquête judiciaire est déjà en cours. Les esprits s’échauffent, et Didier Lestrade, président d’Act Up-Paris accuse même : « Je rends M. Joxe directement responsable de la disparition du pasteur Doucé et de tout ce qui se passe autour de cette affaire ».

Mais voilà, petit à petit l’affaire s’enlise. Le magazine Gai Pied continue régulièrement à informer ses lecteurs des maigres avancées de l’enquête. Les autopsies concluent à la mort du défunt par strangulation. Le samedi 1er décembre, le Comité pour la vérité sur la disparition du pasteur Doucé organise une cérémonie religieuse en la mémoire du disparu, suivie d’une marche jusqu’au Parvis des Droits de l’Homme, à laquelle participent plusieurs associations homosexuelle, dont le RHIF, les GPL, HES… Pierre Joxe finit par permettre à la juge Courcol d’accéder aux retranscriptions synthétiques des écoutes téléphoniques dont le pasteur faisait l’objet. Mais les bandes des enregistrements d’origine lui sont refusées ; on maintient aussi le secret sur l’identité de l’opératrice en charge de la retranscription de ces écoutes… Le 24 décembre 1990, un cambriolage dans les locaux du Syndicat national autonome des policiers en civil fait disparaître une trentaine de dossiers relatifs à des mutations ou des procédures de suspensions, dont celui de Jean-Marc Dufourg !

L’ex-agent des RG ne cesse pourtant de parler aux médias. Plusieurs fois invité chez Christophe Dechavanne (dans l’émission « Ciel mon mardi ! »), il témoigne aussi régulièrement dans la presse et finit par publier un livre, Section manipulation, de l’anti-terrorisme à l’affaire Doucé. Pour lui, toute l’histoire repose sur un scandale impliquant un proche de François Mitterrand. Joseph Doucé aurait été en possession de photos compromettantes de ce proche du Président de la République, et l’Etat serait alors intervenu pour protéger l’Elysée et son entourage. Les RG auraient alors monté de toute pièce une prétendue affaire de réseaux pédophiles autour du pasteur ; l’équipe de Dufourg n’aurait été qu’un paravent pour faire diversion, et laisser une deuxième équipe travailler dans l’ombre, qui aurait profité de l’absence de Dufourg le 19 juillet pour enlever Joseph Doucé ! Jean-Edern Hallier pousse cette thèse dans son propre journal, L’Idiot International, allant même jusqu’à avancer des noms pour le fameux proche du Président…

Malheureusement, cette sombre histoire finira par pourrir lentement, sans qu’on puisse jamais en découvrir le fin mot. Guy Bondar devra attendre près de deux ans avant de pouvoir récupérer le corps de son ami, resté tout ce temps entre les mains de la justice. Ce n’est que le 16 juillet 1992 qu’il pourra le faire inhumer dans les Yvelines, non loin de cette funeste forêt de Rambouillet où le promeneur l’avait découvert. La librairie Autres cultures et le Centre du Christ Libérateur auront alors depuis longtemps fermé leurs portes, personne ne se sentant ni la carrure ni l’envie de reprendre l’activité du disparu… Un non-lieu mettra un terme final à toute l’affaire en octobre 2007, sans que soient éclaircis les tristes secrets de la forêt de Rambouillet…

Chronique parue initialement dans la lettre d’information Genres du mois d’octobre 2014. Avec l’aimable autorisation du site Gayvox.fr. © webscape SAS

Sources : Gai Pied Hebdo n° 432 (23 août 1990), n°442 (1er novembre 1990), n°472 (30 mai 1991)…

Le mois prochain : Novembre 1990, Allo maman, bobo.